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DICTIONNAIRE FRANÇOIS

DE

LA LANGUE ORATOIRE

ET POÉTIQUE,

SUIVI D'UN VOCABULAIRE DE TOUS LES MOTS QUI APPARTIENNENT

AU LANGAGE VULGAIRE.

PAR J. PLANCHE,

PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE AU COLLÉGE ROYAL DE BOURBON.

Sans la langue , ca un mot, fauteur lo plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

BOILLATE

A-E.

PARIS.

LIBRAIRIE DE GIDE FILS,

RUE SAINT MARC-FEYDEAU, DO 20.

1819.

303.c.

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PRÉFACE.

L'UNIVERSALIT

L'UNIVERSALITÉ de notre langue devenue aujourd'hui la seconde langue classique de l'Europe, impose à nos jeunes François l'obligation de l'étudier avec une attention toute particulière. Ils dorvent travailler de bonne heure à s'épargner le honteux reproche de parler et d’écrire leur propre langue avec moins d’é'égance et de pureté, que des étrangers ou même des Barbares. La meilleure méthode à suivre dans une étude si importante est, sans contredit, celle que propose M. Rollin dans son premier volume du Traité des Etudes. Mais elle souffre quelques difficultés dans l'application. De là vient, sans doute, qu'elle n'est pas aussi généralement pratiquée qn'elle devroit l'être. Peut-être même est-elle ignorée de beaucoup d'instituteurs. C'est pour lever les difficultés qui l'ont bannie de nos écoles, que j'ai entrepris ce Dictionnaire, dont on connoîtra mieux le but et la nécessité, quand j'aurai mis sous les yeux du lecteur le passage même de M. Rollin.

« On me permettra de donner ici un essai de la manière dont je crois qu'on peut faire aux jeunes gens la lecture des livres françois. Cela pourra être de quelque usage pour les jeunes maîtres qui commencent, et qui n'ont pas encore beaucoup d'expérience.

Essai sur la Manière dont on peut expliquer les Auteurs françois.

« Le fait que je vais rapporter est tiré de l'Histoire de Théodose, par Fléchier. n renferme s'élection de saint Ambroise à l'archevéché de Milan, et marque la part qu'y eut l'empereur Valentinien.

« Auxence, arien, étant mort après avoir lenu plusieurs années le siége de » Milan, Valentinien pria les évêques de s'assembler pour élire un nouveau » pasteur, etc.

« Les évèques s`assemblèrent donc avec le reste du clergé; et le peuple, dont » le consentement étoit requis, y fut appelé. Les ariens nommoient un homme » de leur secte; les catholiques en vouloient un de leur communion. Les deux » partis s'échauffèrent, et cette dispute alloit devenir une sédition et une guerre » ouverte. Ambroise , gouverneur de la province et de la ville, homme d'esprit » et de probité, fut averti de ce désordre, et vint à l'église pour l'empêcher. » Sa présence fit cesser tous les différens , et l'assemblée s'étant réunie, tout d'un » coup comme par une inspiration divine, demanda qu'on lui donnát Ambroise » pour son pasteur. Cette pensée lui parut bizarre : mais comme l'on persistoit à » le demander , il remontra à l'assemblée qu'il avoit toujours vécu dans des emplois

» séculiers, et qu'il n'étoit pas même encore baptisé, etc. ; que le choix d'un » évêque devoít se faire par un mouvement du Saint-Esprit, et non pas par un » caprice populaire. Quelques raisons qu'il alléguật, quelque remontrance qu'il » fit, le peuple voulut le porter sur le trône épiscopal, auquel Dieu l'avoit » destiné. On lui donna des gardes, de peur qu'il ne s'enfuît; et l'on présenta » une requête à l'empereur pour lui faire agréer cette élection.

« L'empereur y consentit très-volontiers, el donna ordre qu'on le fit baptiser » promplement, et qu'on le consacrât huit jours après. On rapporte que ce » prince youlut assister lui-même à son sacre; et, qu'à la fin de la cérémonie, » levant les yeux et les mains au ciel, il s'écria transporté de joie : Je vous » rends gráces, mon Dieu, de ce que vous avez confirmé mon choix pour le » pôtre, en commettant la conduite de nos ames' à celui à qui j'avois commis » le gouvernement de cette province. >>

« On fera lire ce trait d'histoire par un ou deux écoliers, les autres ayant leurs livres devant les yeux, afin de prendre une idée du fait dont il s'agit. On aura soin que, dans cette lecture, ils s'arrêtent plus ou moins, selon la différen te ponctuation; qu'ils prononcent comme il faut chaque mot et chaque syllabe; qu'ils prennent un ton naturel, et qu'ils le varient, mais sans affectation.

« Après cette première lecture, au mot bizarre, on expliquera la force de cet adjectif qui marque qu'il y a dans la personne ou dans la chose à laquelle on l'applique, quelque chose d'extraordinaire et de choquant. Il signifie, fantasque; capricieux, fàcheux, désagréable. On dit : esprit bizarre, conduite bizarre, voix bizarre.

« Caprice. Ce mot mérite aussi d’être expliqué; il marque le caractère d'un homme qui se conduit par fantaisie et par humeur , non par raison et par principe.

« Commettre la conduite des ames ou le gouvernement d'une province à quelqu'un. Commettre signifie ici, confier, donner un emploi dont on doit rendre compte. Il a encore d'autres significations. Commettre quelqu'un pour veiller sur d'autres. Commettre une faute. Se commettre avec quelqu'un. Commettre l'autorité prince. On expliquera toutes ces significations. »

Telle est la méthode proposée par M. Rollin. On ne sauroit disconvenir qu'elle ne soit la plus courte, la plus facile, et en même temps la plus agréable pour s'instruire parfaitement dans sa langue; mais on voit aussi que la pratique n'en est pas facile. Il s'agit en effet, dans cet exercice, non-seulement de faire re-' marquer aux élèves toutes les acceptions d'un mot, soit au propre, soit au figuré; mais encore de justifier ces acceptions par des exemples tirés de nos meilleurs écrivains en prose ct en vers, et ces exemples doivent être nombreux, afin que la leçon se grave plus profondément dans l'esprit. Mais

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a-t-il beaucoup d'instituteurs dont la mémoire soit assez vaste pour contenir tous ces exemples, et assez fidèle pour les représenter exactement, et sur-le-champ au premier mot qui se rencontre dans un morceau quelconque de prose ou de poésie? On dira peut-être que

le Dictionnaire de l'Académie fournira au maître loutes les instructions dont il aura besoin pour son explication. Mais j'ouvre au hasard ce Dictionnaire; je tombe sur le mot abattement, et je lis ce peu de lignes :

ABATTEMENT, 6. m., diminution de forces ou de courage. Ce malade est

bien mal, je l'ai trouvé dans un grand abattement. Cette nouvelle la mis dans un étrange abattement.

Il est permis de dire qu'on ne sauroit exposer avec plus de négligence et de sécheresse, un des termes les plus usités et les plus nobles de notre langue. Voici comme ce mot est présenté dans le nouveau Dictionnaire.

ABATTEMENT, s. m., diminution de forces ou de courage. Ce malade est bien mal, je l'ai trouvé dans un grand abattement. Cette mauvaise nouvelle l'a mis dans un étrange abattement.

DICT. DE L'ACAD. Le Dictionnaire de l'Académie n'en dit pas davantage au mot abattement. Il auroit dû citer au moins les deux expressions si communes : jeter dans l'abattement, tomber dans l'abattement, et de plus, avertir que ce mot se dit au . pluriel.

« Cette pensée doit me jeter dans un abattement pareil à celui, etc. — Cela » peut me causer de la surprise, mais non pas me jeter dans l'abatlement. »

BOURDALOUE. « Cette médecine m'a jeté dans un abattement dont les plus agréables nou» velles ne sauroient me relever. »

BOILEAU. « Il tombe dans un abattement qui paroit sur son visage. -- ll tombe dans un » secret abattement de cour. »

BOURDALOUE. « Il lui représenta que s'il avoit cette délicatesse de conscience, il pourroit sa» tisfaire sa piété sans tomber dans l'abattement. »

FLÉCHIER. « Ils tombent dans un abattement affreux, à la moindre fumée du Vésuve. »

MONTESQUIEU. Le public effrayé tombe dans une espèce d'abatlement. » D'AGUESSEAU. « Le passage d'une présomption démésurée à un horrible abattement de coeur.

PASCAL « Nous croyons souvent avoir la constance dans les malheurs, lorsque nous ► n'avons que de l'abatternent. »

LAROCHEFOUCAULT. « L'inquiétude, la craiute, l'abaitement, n'éloignent pas la mort. »

LA BRUYÈRE. « Nulle parole ne sortoit de sa bouche ; c'étoit un silence de désespoir et » d'abattement. »

FÉNÉLON. « Son coeur ne se ressentit jamais de l'abattement de son corps. — Leur abat» tement vient de la foiblesse de la nature. – Se réjouir sans dissipation, s'at» trister sans abattement. »

FLÉCHIER. « Passer, en un clin d'oeil, d'un abattement excessif à une joie vaine et puérile.

Autrefois les tyrans ne reconnoissoient les chrétiens qu'à l'abattement du » visage. - Au milieu de la tristesse et de l'abattement de la cour.-- Le jeûne » fait sur votre corps des impressions de langueur et d'abattement. »

MASSILLON. « Il y a des occasions où l'abattement d'esprit l'emporte sur le courage. - On » ne remarquoit point d'abattement sur son visage. »

VOLTAIRE. « Jamais la colère n'a troublé la sérénité de son visage; jamais l'orgueil n'y a » imprimé sa fierté ; jamais l'abattement n'y a peint sa foiblesse. »

D'AGUESSEAU.

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Et cet abatlement que lui cause la peste.

CORNEILBR. C'est le seul exemple de ce mot qu'on trouve dans Corneille.

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