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dessus de Platon, de Virgile, et de Théocrite ; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère , il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poëtes modernes ; il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est, en un mot, un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province , en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même.

C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre luimême; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment. Les plus grandes choses n'ont besoin

que

d'être dites simplement; elles se gâtent par l'emphase : il faut dire noblement les plus petites; elles ne se soutiennent que par l'expression , le ton, et la manière.

Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.

ils ne re

Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou une bonne éducation, qui rende les hommes capables de secret.

Toute confiance est dangereuse , si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déja trop dit de son secret à celui à qui on croit devoir en dérober une circonstance.

Des gens vous promettent le secret, et ils révèlent eux-mêmes , et à leur insu; muent pas les lèvres, et on les entend: on lit sur leur front et dans leurs yeux ; on voit au travers de leur poitrine; ils sont transparents : d'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée ; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-même: enfin quelques uns méprisent votre secret , de quelque conséquence qu'il puisse être : « C'est un « mystère ; un tel m'en a fait part, et m'a dé« fendu de le dire; » et ils le disent.

Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.

Nicandre s'entretient avec Élise de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix jusques

à sa mort: il a déja dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfants, et il le répéte; il parle des maisons qu'il a à la ville , et bientôt d'une terre qu'il a à la campagne ; il calcule le revenu qu'elle lui rapporte; il fait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse et la propreté des meubles. Il assure qu'il aime la bonne chère, les équipages : il se plaint que sa femme n’aimoit point assez le jeu et la société. Vous êtes si riche, lui disoit un de ses amis , que n’achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendroit votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je n'en posséde. Il n'oublie

e pas son extraction et ses alliances : M. le surintendant, qui est mon cousin ; madame la chancelière, qui est ma parente : voilà son style. Il raconte un fait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches , et de ceux même qui sont ses héritiers : ai-je tort ? dit-il à Élise ; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien? et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a une santé foible et languissante; et il parle de la cave où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux, à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n'a

pas

le courage

d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de ville : il se lève déconcerté et chagrin , et va dire ailleurs qu'il veut se remarier. Le sage quelquefois évite le monde, de

peur d'être ennuyé.

CHAPITRE VI.

DES BIENS DE FORTU-NE.

Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcoves, jouir d'un palais à la campagne, et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille , et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort. Mais il appartient peut-être à d'autres de vivre con

tents.

Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait plus tôt remarquer.

Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on prend , s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.

A mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme , ils laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvroient, et qui y étoit sans que personne s'en aperçût.

Si l'on ne le voyoit de ses yeux, pourroit-on jamais s'imaginer l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnoie met entre les hommes ?

Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe , ou à l'église : il n'y a presque point d'autre vocation.

Deux marchands étoient voisins, et faisoient le même commerce , qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avoient chacun une fille unique ; elles ont été nourries ensemble , et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l'une des deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle entre au service d'une fort grande dame et l'une des premières de la cour, chez sa compagne.

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