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idéales. Les premiers passent leur vie au café; ils deviennent de première force au billard et aux dominos, et servent ordinairement de confidens aux seconds, qui se divisent en deux catégories : les don Juan au petit pied dont César Fauberton fut le parfait modèle, et les amoureux de la trempe de Werther. Théodore eût été capable de finir comme le héros de Goethe, si Camille l'eût assez faiblement aimé pour se laisser marier à quelque honnête garçon accepté par le père Signoret.

Le jeune Fauberton était d'un naturel trop timide et trop réservé pour faire ses confidences amoureuses aux jeunes gens ses amis de collége : sa prudente mère évitait soigneusement les épanchemens de ceur qui l'auraient exalté, et se bornait à tâcher de le calmer par des raisonnemens indirects; mais, par bonheur pour lui, il avait sous la main une amie discrète à laquelle il pouvait parler de sa passion pour Camille avec la prolixité intarissable qui caractérise les amoureux. Cette confidente, c'était Marcelle. La patiente créature remplissait ce rôle depuis que Théodore avait pris garde à la belle Camille pour la première fois, et lui avait dit un soir d'été qu'elle l'aidait à faire un bouquet dans le jardin de l'hôtel : - Ma bonne petite Marcelle, depuis deux jours je ne dors pas... J'ai toujours devant les yeux un visage céleste, une tête de vierge encadrée dans un petit chapeau de paille. Hélas ! Marcelle, je suis amoureux, amoureux fou... Est-ce que tu connais M"lo Signoret? Elle demeure par là-haut, au bout de la ruelle.

- Oui, je la connais, avait répondu Marcelle en pâlissant et en détournant la tête, comme si elle venait de sentir une pointe froide qui lui traversait le cœur.

Marcelle était une orpheline que la charité publique aurait recueillie dans son enfance, si Mme Hermance ne s'était chargée de cette bonne æuvre. Un jour, – il y avait de cela environ quinze ans, – une femme étrangère dans le pays, une paysanne, se présenta à l'hôtel Fauberton et demanda à parler à Mme Hermance. Elle tenait par la main une petite fille chétive, peu jolie et vêtue de deuil. – J'amène cette petite à son oncle, M. Fauberton le riche, dit-elle avec l'assurance grossière des inférieurs qui se croient dans leur droit; elle est la fille de Jean Jorin, de son vivant domicilié dans la commune de B... Voici ses papiers.

- Ma bonne femme, vous vous trompez, M. Fauberton n'a point de nièce dans ce pays-là, répondit Mme Hermance en prenant le pli usé, maculé, presque en lambeaux, que lui tendait la paysanne.

- Oh! oh! fit celle-ci d'un air incrédule; la mère de Jean Jorin était pourtant une Fauberton.

- Oui, en effet, dit Mme Hermance après avoir jeté un coup d'ail sur les papiers; mais ces Fauberton-là ne sont pas de la même

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famille que nous : c'est facile à prouver, et d'ailleurs le nom ne s'écrit pas de la même manière.

- Voyez un peu ! s'écria la paysanne déconcertée et abandonnant son idée sans discussion; voilà pourtant comme on se trompe quand on a bon cour. J'ai fait dix-sept lieues pour amener ici cette petite: j'aurais dû plutôt la conduire tout droit à l'hospice;... mais comme ses parens n'étaient pas des gens comme nous, j'ai écouté ce qu'on m'a dit...

– Son père était peut-être un artisan, demanda Mme Hermance. - Il était artiste, répondit glorieusement la paysanne. - Ah! murmura Mme Hermance un peu étonnée.

Artiste, répéta la campagnarde; à la vérité je ne sais pas trop ce que c'est que cet état-là. Jean Jorin était le fils d'un bourgeois de chez nous qui lui avait fait donner de l'éducation, trop d'éducation, car ça l'avait terriblement gêné dans ses affaires. Le jeune homme avait demeuré longtemps à Paris, il s'y était marié; mais sa femme étant morte, nous l'avons vu revenir au pays l'an dernier avec cette petite. Il n'était pas chargé d'argent; toutefois, son père étant mort, il a pu vendre quelques lopins de terre et manier quelques écus. Ça ne l'a pas mené loin parce qu'il a payé des dettes, et dernièrement, quand il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait plus un sou vaillant. Voilà toute l'histoire. Pardon, ma bonne dame, de vous avoir dérangée. Allons, Marcelle, lève-toi; fais la révérence à madame, et partons.

La petite fille s'était assise sur le tapis, et, avisant un écheveau de laine dont l'épagneul de Mme Hermance venait de faire une boule informe, elle s'était mise à le débrouiller et à le pelotonner adroitement. Sur l'injonction de sa conductrice, elle se leva comme à regret, fléchit les genoux en retroussant le coin de son tablier, et dit d'une voix douce : « Dieu vous garde! madame. »

- Où menez-vous cette petite? demanda Mme Hermance en la considérant d'un air touché.

- Je vais à la mairie voir ce qu'on me dira, répondit la paysanne. Si on voulait la faire entrer tout de suite dans une maison de charité, je serais bien contente; rien ne m'empêcherait de repartir ce soir... Mais si, par malheur, l'hospice ne veut pas la prendre, je ne sais ce que j'en ferai.

- Laissez-la ici, je m'en charge, dit spontanément Mme Hermance.

- Oh! ma bonne dame, Dieu vous rende le bien que vous faites là! s'écria la paysanne. Puis elle embrassa la petite fille avec transport en lui disant : – Te voilà placée! Je t'ai fait un sort; ne sois pas ingrate, si quelque jour j'ai besoin de toi. Adieu.

Ce fut ainsi que Marcelle entra à l'hôtel Fauberton, et depuis cette époque elle n'avait plus quitté Mme Hermance, près de laquelle

elle remplissait tout à la fois les fonctions de femme de chambre et de demoiselle de compagnie. La pauvre fille avait bien pleuré le jour que Théodore lui avait découvert le secret de sa passion naissante; mais, comme elle était fière, prudente et sage, le jeune homme ne s'aperçut pas du sentiment involontaire qu'elle éprouvait pour lui, et, même dans les momens où il l'accablait de ses cruelles confidences, il n'eut aucun soupçon de la douleur qu'il lui causait.

Plusieurs semaines s'écoulèrent; on était aux derniers jours de carnaval, et il n'y avait rien de changé dans la manière de vivre du vieux garçon. Il persévérait dans le programme qu'il avait si nettement formulé le premier jour. Alors l'opinion publique commença à se prononcer contre lui : on ne l'appelait plus que l'oncle César, et quelques-uns allaient jusqu'à le traiter de vieillard imbécile. La réaction fut complète à l'époque du mardi gras. Ce jour-là surtout, la clameur fut universelle; la physionomie morne et muette de l'hôtel Fauberton irritait tout le monde. Ceux qui avaient assisté à tant de fêtes et de galas s'indignaient en voyant que cette fois un anniversaire si gai se passerait sans qu'on fît la moindre bombance, sans que le moindre violon se fît entendre dans les salons déserts de M. le maire. M. Signoret lui-même manifestait ouvertement ses regrets, et disait à tous venans : — Il n'y a plus de gaieté dans notre ville depuis que M. le maire ne reçoit plus ses administrés. Sa retraite est une calamité publique!

— Il faudra bien qu'on en prenne son parti, lui répondit la tante Dorothée; quelqu'un m'a assuré que César Fauberton ne veut plus se laisser faire la barbe : c'est mauvais signe. Il est capable de rester jusqu'à la fin de ses jours enfermé dans sa chambre, de peur qu'on ne le voie tel qu'il est à présent, tout cassé et ridé, plus laid encore qu'il n'a été beau; vieux, en un mot, comme le roi Hérode!

Plusieurs mois se passèrent ainsi. L'oncle César était tombé au plus bas dans l'opinion de ses chers concitoyens, comme il avait l'habitude de les appeler. Il avait été révoqué de ses fonctions, et son premier adjoint trônait à sa place dans les solennités municipales de la ville d'O... On commençait même à l'oublier, et lorsque Cascarel se montrait sur la place, ce qui arrivait rarement, c'était avec une curiosité indifférente qu'on lui demandait des nouvelles de son maître.

– Il est toujours le même, répondait Cascarel en soupirant; le sommeil est bon, l'appétit se soutient, et l'humeur n'est pas trop noire. Le soir, je lis la gazette tout haut; ça m'ennuie beaucoup, mais monsieur y prend intérêt. Il est toujours contre le pacha d'Égypte : c'est étonnant, car enfin cet homme-là ne lui a jamais rien fait.

Le public médisant et curieux se préoccupait bien davantage des amours de Théodore et de la belle Camille. Les choses en étaient toujours au même point. Malgré les obstacles, on s'écrivait tous les jours, on se voyait de loin à la promenade quand il faisait beau temps, et quelquefois le jeune Fauberton avait la bonne fortune de faire trente pas dans la rue avec Scipion Signoret, qui ne manquait pas de lui dire d'un air courtois : — On ne vous voit jamais dans nos quartiers. C'est si loin et si haut! Mais si d'aventure vous passiez un jour sur la placette du Foin-Vert, faites-moi l'honneur de vous reposer chez moi.

Malheureusement le bonhomme finit par savoir que ce charmant garçon, qui de dix ou vingt ans peut-être ne pouvait songer à se marier, était en intrigue amoureuse avec sa fille aînée. Il s'ensuivit une explication à l'issue de laquelle le pauvre amant rentra chez lui au désespoir. Au lieu d'aller trouver sa mère comme d'habitude, il chercha Marcelle; elle était dans l'orangerie, occupée à arroser les plantes précieuses, qui eussent dépéri sans ses soins.

- Ah! Marcelle, je suis un homme perdu! s'écria-t-il tout hors de lui; M. Signoret sait tout, et il m'a demandé une explication. Que pouvais-je lui dire? hélas ! Que j'adore Camille, que je mourrai s'il faut renoncer à elle... « Eh bien! monsieur, venez chez moi me déclarer vos intentions, » m'a-t-il répliqué fièrement. Et lorsque je lui ai répondu que dans ma position je ne pouvais lui demander sa fille en mariage, il m'a traité de séducteur, il m'a défendu avec des emportemens terribles d'approcher de sa maison et de chercher à voir sa fille. « Allez! allez! s'est-il écrié d'un air furieux, vous êtes bien du même sang que votre oncle César : vous êtes capable de faire comme lui, de chercher à vous introduire clandestinement auprès d'une sotte qui vous aurait livré son cæur; mais je veillerai nuit et jour, et si je vous trouve rôdant aux environs de chez moi, vous êtes un homme mort! »

– Ah! Dieu saint! murmura Marcelle, il ne manquerait plus que ce malheur !

- Vois-tu, Marcelle? je suis si désespéré que la mort ne me fait pas peur, reprit Théodore; ce dernier coup m'accable!... O ma chère Camille, mon ange adoré, mon seul bonheur, ma vie! qu'allons-nous devenir?... Ah! mieux vaudrait mille fois mourir ensemble que de vivre ainsi séparés!...

- Puisque vous l'aimez et qu'elle vous aime, vous ne devez pas avoir envie de mourir! murmura la pauvre Marcelle. Allons, reprenez courage.

- Quoi qu'il puisse arriver, je ne manquerai pas ce soir à notre rendez-vous! s'écria Théodore. Entre onze heures et minuit, elle m'attendra à sa fenêtre pour me jeter un billet... Si son père se trouve là, eh bien! il me tuera s'il veut!

Marcelle leva les mains au ciel, et un moment après elle dit : - Il n'y aura pas de lune ce soir, et le temps est couvert.

- Oui, c'est une bonne chance, répondit Théodore.

– Surtout si vous n'allez pas d'avance à votre rendez-vous, ajouta Marcelle.

- Je resterai ici jusqu'à onze heures, dit-il en soupirant. Grand Dieu! que le temps va me paraître long!

— Non, non, fit tristement Marcelle, vous allez vous occuper d'elle, vous allez lui écrire...

- C'est vrai! s'écria Théodore; il faut que je l'avertisse, que nous convenions de quelque moyen nouveau pour nous entendre... Mais comment faire maintenant? Comment savoir d'avance l'emploi de sa journée, si elle doit aller à l'église, ou bien si je la rencontrerai à la promenade le long des remparts?

- Vous finirez bien par trouver quelque expédient, dit mélancoliquement Marcelle; de son côté, elle avisera aussi...

- Comment ferais-tu si tu étais à sa place? demanda Théodore.

- Moi! s'écria la pauvre fille en rougissant et en se détournant pour cacher son trouble; eh! le sais-je? Jamais je n'ai songé à cela!

Elle se mit à faire un petit bouquet de réseda et de jasmin des Açores, ensuite elle le donna à Théodore en lui disant: - Allez écrire; vous mettrez votre lettre au milieu de ces fleurs.

- Merci, merci, ma bonne Marcelle! s'écria-t-il en prenant le bouquet et en s'en allant.

Le même jour, après souper, Théodore et Mme Hermance veillaient dans le petit salon attenant à l'orangerie. Il faisait froid au dehors, quoique la saison ne fût pas avancée; de gros nuages noirs roulaient dans le ciel, et par momens la pluie ruisselait le long des vitres.

— L'hiver est précoce cette année, dit Mme Hermance en soupirant; par bonheur, ton oncle nous laisse la jouissance de son jardin d'hiver : nous serons chaudement ici, plus chaudement que dans ta chambre ou dans la mienne.

- Si vous m'en croyez, ma mère, nous n'occuperons plus que ce coin de l'hôtel : la tristesse me gagne quand je m'assieds dans la salle à manger, devant cette table trop grande pour nous deux...

- Et quand on te sert dans un plat d'argent des pommes de terre frites, ajouta la bonne dame en essayant de plaisanter. Va, je suis de ton avis, le contraste est pénible : nous sommes logés et meublés comme des grands seigneurs, nous mangeons dans de la vaisselle plate, et notre ordinaire est plus maigre que celui d'un petit bourgeois; nous avons un luxe apparent et des privations réelles. Ah! je regrette maintenant que tu n'aies pas un état.

- C'est ma faute! murmura Théodore en mettant sa tête dans ses mains; j'aurais dû travailler.

– Tu pourrais encore te faire une carrière, répondit Mme Her

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