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de finir, il parlait de faire fermer les portes afin de retenir ses invi-. tés jusqu'au jour.

- Je ne l'ai, pour ainsi dire, pas perdu de vue, reprit Mme Hermance en récapitulant ses souvenirs. Pendant qu'on dansait la Boulangère, il est venu dans l'orangerie, et s'est promené un moment avec Mlle Signoret; ensuite il est rentré dans la salle de bal, et quand tout le monde s'en allait, il était à la porte du salon, faisant encore les honneurs de chez lui. Presque aussitôt je me suis retirée, et un peu après, toi aussi tu es rentré dans ta chambre. Où était-il alors? A-t-il appris quelque chose que nous ignorons ? S'est-il encore trouvé là quelque personne qui ait pu lui parler?

- Non, madame, répondit Marcelle, qui, tout émue et affligée, se tenait à l'écart. Après le bal, monsieur n'a parlé avec âme qui vive. Quand tout le monde a été sorti de la salle où l'on dansait, je suis venue voir si Cascarel n'oubliait pas d'éteindre le feu des cheminées. J'entendais des voix dans l'escalier, la voix de M. Théodore, qui reconduisait les dames jusqu'en bas. Un moment après, la porte de l'hôtel s'est refermée, et il est remonté dans sa chambre. Au même instant, monsieur, que je n'avais pas vu, parce qu'il était dans l'embrasure d'une fenêtre, le visage collé aux vitres, monsieur s'est retourné en se frottant les mains et en disant tout haut, avec une espèce d'éclat de rire :— Eh! eh! c'est fini!... — J'ai eu peur; sa figure était blême et toute décomposée, comme celle d'un homme à l'agonie de la mort. Il a passé prés de moi sans me voir, tant il était hors de lui, et tout de suite il est entré dans sa chambre. Alors je m'en suis allée.

– Tu ne m'avais rien dit de tout cela, observa Mme Hermance avec un accent de reproche.

- Je n'ai pas osé, répondit Marcelle les larmes aux yeux; toute la matinée vous avez parlé en secret avec M. Théodore, et tous deux vous sembliez si contens...

- Grand Dieu! qu'a donc ton oncle? murmura Mmc Hermance épouvantée. Cette fois je ne le comprends pas.

- Nous le découvrirons, répondit Théodore; en attendant, il faut que le public ignore ce qui se passe ici. Ma mère, si vous m'en croyez, nous éviterons d'en parler; nous dirons simplement que mon oncle est malade et qu'il ne veut voir personne.

- Cela pourra durer deux jours, fit la bonne dame avec un soupir; il n'est chose si secrète qui ne s'ébruite bientôt dans les petites villes.

Elle ne se trompait pas; dès le surlendemain, on parlait dans tous les carrefours de la disparition de M. le maire. L'après-midi, la tante Dorothée arriva chez les Signoret avec un visage soucieux. Mme Signoret était seule dans le salon d'en bas; Camille avait pris

un prétexte pour monter à sa chambre, et pour la centième fois peut-être depuis deux jours elle regardait à travers ses pots de giroflée si Théodore ne passait pas au coin de la rue.

– Je suis bien inquiète, dit la vieille fille en s'asseyant; certainement il arrive quelque chose d'extraordinaire chez les Fauberton. D'après ce qui s'est passé à ce bal, on pouvait croire que M. Fauberton viendrait ici le lendemain vous demander votre fille en mariage pour son neveu : c'eût été tout naturel, n'est-ce pas ? Eh bien! qui sait maintenant s'il viendra jamais? Depuis le bal, il est enfermé chez lui; personne ne l'a vu.

– C'est incompréhensible! murmura Mme Signoret en laissant tomber son ouvrage sur ses genoux. '

— Avant-hier on avait remarqué, sans y attacher beaucoup d'importance, qu'il ne s'était montré nulle part; mais hier, quand on a vu qu'il ne sortait pas entre midi et une heure pour faire sa promenade ordinaire le long des remparts, on a pensé qu'il était absent ou malade, et M. Chapusot, M. l'adjoint et plusieurs autres personnes encore se sont présentés à l'hôtel pour avoir de ses nouvelles. Il leur a été répondu que M. le maire, se trouvant indisposé, ne recevait personne. Ceci a causé quelque étonnement, surtout lorsqu'on a su que le docteur Gorgelaine, le médecin de la maison depuis trente ans, n'avait pas été appelé. Ce matin, on attendait avec anxiété; vingt personnes étaient échelonnées sur la promenade : César Fauberton n'a pas paru. Alors on est allé pour la seconde fois demander des nouvelles, et l'on a reçu la même réponse. Théodore aussi reste enfermé chez lui; depuis deux jours, on ne le rencontre nulle part. J'ai appris tout cela, il y a une heure, par Mme Chapusot, qui m'a arrêtée dans la rue. La bonne femme faisait des visites pour colporter ces nouvelles. J'ai affecté de croire que César Fauberton garde le lit pour un rhume; mais en réalité je crois que cette indisposition est un mensonge : jamais le beau César n'a été malade, il ne peut pas l'être. C'est un corps de fer. Dès que j'ai été débarrassée de Mme Chapusot, j'ai couru moi-même à l'hôtel Fauberton pour voir Mme Hermance. La pauvre dame était dans le jardin avec son fils; tous deux sont venus à moi d'un air amical, mais point du tout ouvert, et le jeune homme a prévenu mes questions. « Mon oncle est indisposé et garde la chambre, m'a-t-il dit; nous ne le voyons pas, il ne souffre auprès de lui que Cascarel. – Cela nous afflige beaucoup, a ajouté Mme Hermance; mais nous espérons qu'il sera bientôt rétabli. — Voilà un singulier malade! me suis-je écriée; est-ce qu'il croit guérir sans remèdes et sans médecin? » On n'a pas relevé ce mot, et j'ai vu clairement qu'il y a làdessous quelque mystère. Un instant après, je me suis retirée, et me voici,

- 0 ma pauvre Camille! murmura Mme Signoret, entrevoyant que c'en était fait déjà du sort brillant qu'espérait sa fille.

- Qui sait ce qui se passe dans l'esprit de César Fauberton ? continua la tante Dorothée. Après les marques de bienveillance dont il a publiquement comblé la famille, comme pour faire connaître à tout le monde ses intentions, il ne devrait pas agir ainsi. Je ne puis comprendre que pour un rhume de cerveau il ne vous donne pas signe de vie. Ses dispositions sont changées, c'est évident; mais pourquoi? pourquoi? Il faudrait interroger Camille; allons la trouver.

Elles montèrent l'escalier sans bruit et s'arrêtèrent avant d'entrer. - Elle écrit, dit tout bas la tante Dorothée après avoir regardé par le trou de la serrure.

- Sans ma permission! fit Mme Signoret en levant les yeux au ciel.

— Nous aussi nous écrivions, répondit la vieille fille d'un air indulgent. Laissons-lui le temps de cacher son papier.

Un instant après, elles entrèrent.

- Bonjour, mignonne, dit la tante Dorothée en embrassant sa filleule. Est-ce que tu n'as pas bien dormi la dernière nuit? Tu avais meilleur visage le lendemain du bal; aujourd'hui je te trouve un peu pâle.

- Oh! ce n'est rien; je ne suis pas du tout malade, répondit Camille en rougissant et en se hâtant de cacher la petite tasse ébréchée qui lui servait d'encrier.

- Ce bouquet embaume ta chambre, reprit la tante Dorothée en s'asseyant au pied du lit et en regardant les branches d'oranger soigneusement arrangées dans un de ces antiques bouquetiers en faïence dont le dessus est percé comme une écumoire; véritablement c'est là un bouquet de mariée. Raconte-moi encore un peu comment M. le maire te l'a donné.

- Je vous l'ai dit déjà, ma marraine, répondit Camille avec un certain trouble, car il y avait eu des réticences dans son récit. Elle s'était bien gardée de dire qu'elle avait fait l'aveu de son amour, et témoigné au beau César sa reconnaissance en lui exposant naïvement les projets de bonheur qu'elle et Théodore formaient pour sa vieillesse; mais la tante Dorothée insista. — C'est que, dit-elle, je ne me rappelle pas précisément les paroles de M. le maire; est-ce qu'il t'a fait des complimens en t'offrant ce bouquet ?

— Oui, marraine; il m'a dit que c'était un bouquet de mariée. - Puis après, mon enfant ? - Après, je l'ai bien remercié. - Et il a paru content?

- Si content qu'il m'a pris les mains et m'a baisée au front. Puis aussitôt il s'est levé en me disant : — Allez retrouver votre mère,... et tout de suite il est retourné dans la salle de bal.

Pendant que Camille subissait cette espèce d'interrogatoire, M. Signoret était revenu de la mairie. Ce jour-là, il avait quitté son bureau un quart d'heure plus tôt qu'à l'ordinaire, tant il avait l'imagination troublée.

- Vous ne savez pas ce qui se passe! dit-il en entrant les bras levés au ciel; voici le troisième jour que M. le maire pe paraît pas à l'hôtel de ville !

- Nous savons cela; c'est qu'il est enrhumé, répondit sans s'émouvoir la tante Dorothée.

– Depuis vingt-sept ans qu'il est en fonction, jamais pareille chose n'était arrivée, continua M. Signoret en gesticulant. Je suis allé à l'hôtel Fauberton pour m'informer; on ne reçoit personne : j'ai dû m'inscrire. Il y a des groupes sur la place, l'émotion est universelle; M. le maire est si généralement aimé! il donne de si belles fêtes !... Que va-t-on devenir dans la ville d'O... s'il est malade ce carnaval!...

– On restera au logis, et l'on fera des crêpes le mardi gras, répondit philosophiquement la tante Dorothée.

Lorsque Camille fut seule, elle se prit à pleurer, le cœur gonflé d'un mortel chagrin. Elle venait de comprendre pourquoi Théodore ne passait plus sous sa fenêtre, et par quel motif M. Fauberton ne venait pas, selon sa promesse, lui apprendre à valser. Elle n'en conçut aucune inquiétude, les flatteries de l'oncle César, les protestations de Théodore l'avaient enivrée, et dans son inexpérience elle ne se méfiait pas du sort; mais elle éprouvait le tourment des âmes ardentes : le bonheur ajourné n'était rien pour elle; une douloureuse impatience l'agitait, elle éprouvait une sorte de désespoir en songeant que cette situation se prolongerait peut-être encore deux ou trois jours, peut-être la semaine entière. Par bonheur sur le soir, au moment où elle explorait d'un regard désolé les environs du carrefour, elle aperçut Théodore qui s'avançait le long du rempart. Le pauvre amoureux vint passer sous la fenêtre de Camille en rasant la muraille. Aussitôt quelque chose qu'un long brin de soie balançait en l'air lui donna dans le visage; il s'en saisit au vol et mit à la place un billet qui remonta tout de suite avec le fil qu'une main invisible pelotonnait lestement. Cette simple invention assurait aux deux amans un moyen de communication sûr et facile, car en cet endroit les passans étaient rares, et les réverbères très éloignés.

Théodore écrivait sur une feuille de papier rose qui exhalait une odeur de sandal : « Mon adorée Camille, si le souvenir de mon bonheur n'était sans cesse présent à ma pensée, je serais bien malheureux. Depuis ce bal où j'ai passé près de toi les plus belles heures de ma vie, je suis dans l'inquiétude : mon oncle est malade et nous cause un grand souci. Adieu, ma chère bien-aimée; garde-moi ton amour, qui est tout mon bonheur. »

De son côté, Camille avait écrit sur un bout de gros papier, le seul papier qu'elle eût trouvé dans la maison : « Cher Théodore, j'attends avec impatience depuis deux jours. Quand le soir vient, je ne manque pas de me mettre à la fenêtre; mais personne ne paraît. A la vérité, je me retire bientôt, de peur qu'on ne soupçonne notre intelligence. Oh! mon bien-aimé, quand viendra l'heureux moment où nous pourrons avouer notre amour! Adieu! mon coeur répète encore amour et fidélité pour la vie! »

La pauvre enfant n'était pas capable d'exprimer ses sentimens dans un plus beau style; mais l'amoureux Théodore n'en lut pas moins ce billet doux avec ravissement.

La tante Dorothée retourna dès le lendemain à l'hôtel Fauberton. Cette fois, Mme Hermance vint au-devant d'une explication inévitable. Elle s'enferma dans sa chambre avec la vieille demoiselle, et lui déclara en pleurant toute la vérité. Ensuite elle ajouta : — Notre situation est bien pénible. Au premier moment, j'avais espéré que cette résolution inouie ne serait qu'une boutade; mais M. Fauberton persiste, et je trouve dans sa conduite quelque chose de menaçant. Ma chère demoiselle, il est fou certainement, ou bien c'est un méchant homme!

- Oh! il n'est pas fou! répondit la tante Dorothée entre ses dents.

Puis elle ajouta avec un soupir : – Tout ceci renvoie bien loin le bonheur de ces pauvres enfans!

– Hélas! tant que mon cousin persévérera dans son nouveau genre de vie, il ne peut être question de rien, répondit tristement Mme Hermance.

La vieille demoiselle alla rendre compte de cette conversation à Mme Signoret, et en finissant elle lui dit: — Malgré tout, Mme Hermance conserve un espoir, je le vois bien; mais je crois qu'elle se trompe... Je soupçonne une chose...

A ces mots, elle s'interrompit et leva les yeux au ciel; puis elle ajouta en baissant la voix : – Si ce que je soupçonne est vrai, César Fauberton a rompu sans retour avec sa famille, avec le monde, et tant qu'il vivra, son neveu n'épousera pas Camille...

- Que soupçonnez-vous donc?

— Je soupçonne que c'était lui-même qu'il voulait marier, qu'il allait le déclarer publiquement, et que c'était Camille qu'il voulait épouser...

- Ma fille!... oh! c'est impossible! s'écria Mme Signoret en se cachant le visage.

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