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lui apprendre qu'il étoit né poète. Ces sortes de hasards ne sont que pour les hommes de génie, ils n'agissent point sur les esprits vulgaires: c'est l'étincelle qui embrase la poudre, et qui s'éteint sur la pierre ou dans l'eau.

Ses premiers essais, dans un art où il devoit bientôt surpasser ses modeles, furent autant d'imitations fideles des beautés, des dé= fauts même, de celui qu'il avoit pris pour maitre, et sur les traces duquel il fut près de s'égarer (1)

Il lut ensuite nos vieux poëtes françois pour se familiariser avec leur langue et s'en approprier les tours les plus heureux. Marot le charma par la naïveté de son style (2); et ce mérite réel, joint à quelques bonnes épigrammes que celles de Rousseau n'ont pas fait né= gliger, a préservé jusqu'à présent ses ouvrages de l'oubli auquel les changements arrivés de=

(1) C'est lui-même qui nous l'apprend dans son épître à M. Huet, en lui envoyant un Quintilien de Toscanella:

Je pris certain auteur autrefois pour mon maître;
Il pensa me gâter: à la fin, grace aux dieux,
Horace, par bonheur, me dessilla les yeux, etc.

(2) Boileau dit que, pour trouver l'air naïf en fran= çois, on a encore quelquefois recours au style de Marot et de Saint-Gelais : « et c'est, ajoute-t-il, ce qui « a si bien réussi au célebre M. de La Fontaine ». Réflexion VII sur Longin.

puis dans la langue françoise et dans les prin= cipes du goût, par les progrès des lumieres, sembloient devoir le condamner. La Fontaine s'est plu souvent à l'imiter; et l'on voit par ses fables combien il doit à cet auteur dont il ne dédaigne pas même de s'avouer le disciple (3).

Mais de tous ceux qui ont ranimé en France l'amour des lettres, et entretenu par leurs tra= vaux cette espece de feu sacré à la conservation duquel la gloire et la prospérité des em= pires sont nécessairement liées, Rabelais étoit celui qu'il préféroit. Cet écrivain ingénieux, que Boileau appeloit la raison habiilée en masque, faisoit ses délices : on dit même qu'il l'admiroit follement. Quoi qu'il en soit, il est aisé de voir qu'un homme du caractere de La Fontaine devoit se plaire beaucoup à la lecture d'un ouvrage où l'on trouve des con= noissances très variées, une érudition vaste,

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(3) Voyez parmi ses æuvres posthumes une lettre écrite à Saint-Evremont, où il lui dit:

J'ai profité dans Voiture:
Et Marot, par sa lecture,
M'a fort aidé, j'en conviens.
Je ne sais qui fut son maître;
Que ce soit qui ce peut être,
Vous êtes tous trois les miens.

« J'oubliois maître François, dont je me dis encore le

disciple, aussi-bien que celui de maître Vincent, et * celui de maître Clément. »

un style original, des principes de politique et de morale très sensés, quelquefois même très séveres, une critique fine, vive, et en= jouée, des ridicules et des vices du temps, une infinité de contes, d'anecdotes et de plaisanteries de très bon goût et du meilleur ton, qu'on aime toujours à se rappeler, et qu'on n'entend jamais citer sans plaisir.

Ces auteurs, auxquels il faut joindre encore Bocace, l'Arioste, et l’Astrée de M. d'Urfé, l'occupoient alors tout entier: mais un de ses parents (1), assez instruit, lui donna le sage conseil de ne pas se borner aux écrivains de sa nation, et de lire, de méditer sans cesse Lu= crece, Virgile, Horace, et Térence, qui, au jagement de Montaigne, tiennent de bien loing le premier rang en la poésie, et dont le nom sert encore d'éloge à ceux qui se distin= guent dans quelques uns des genres où ils ont excellé. La Fontaine profita de cette utile les çon, et bientôt il sut par cæur les plus beaux endroits de leurs ouvrages.

Ce qu'on apprend de latin dans les écoles publiques se réduit à-pen-pres à l'intelligence mécanique et matérielle d'un nombre plus ou moins considérable de mots, à la connoissance de certains tours ou de certaines chûtes

(1) Il se pommoit Pintrel: on a de lui une traduction des épîtres de Séneque, imprimée après sa mort par les soins de La Fontaine. Voyez l'hist. de l'Acad. franç.

de phrases particulieres à tel ou tel auteur: mais le sentiment vif et exquis du rhytlıme et de l'énergie de cette langue; de l'effet du son et de l'arrangement des mots; de leur propriété; de leurs nuances souvent si fines, si fugitives, qu'il ne faut pas moins de goût que d'attention pour voir que ce sont les expresa sions d'autant d'idées différentes; de cette har: monie imitative si variée dans le grec, et qui, de même que les accents, la prosodie et l'es= pece de résonnance de la plupart des mots de ces langues, leur donne tant d'avantages sur celles des modernes; de cet art qu'ont eu les anciens de dire simplement des choses gran= des, d'être sublimes sans enflure, naturels sans être bas, toujours vrais sans être minu= tieux, et d'exciter dans l'ame les idées et les sensations les plus extrêmes et les plus con= trastantes : tous ces résultats si importants de l'étude des langues grecque et latine sont per: dus pour les disciples, et souvent même pour les maitres. L'éducation de La Fontaine avoit été fort négligée (2) à cet égard: mais cette délicatesse et cette sensibilité d'organe dont la nature l'avoit doué réparerent une partie des vices de son institution, et le travail sit le reste. C'est alors que son enthousiasme

pour

Mal:

(2) Il étadia sous des maîtres de campagne, qui ne Ini enseignerent que du latin. Voy. l'hist. de l'Acad. franç.

herbé s'affoiblit; il trouva, pour me servir de ses termes, qu'il pechoit par être trop beau, ou plutót trop

embelli. Il voulut ensuite lire Homere, dont Horace et Quintilien lui avoient donné par des côtés et sous des rapports très divers une si haute idée (1), et il reconnut dans ses poemes la source et le modele de la plupart des beaucés qu'il avoit admirées dans l’Enéide.

Enfin Plutarque, et Platon qu'il appelle quelque part (2) le plus grand des amuseurs, contribuerent encore à former son jugement, à régler ses opinions (3). Cette raison saine et pure qui brille dans la plupart de ses fables, cet amour de l'ordre ou du beau en général, qui, selon l'expression d'un ancien, n'est que l'éclat du bon (4), il les puisa, ou plutôt il les

(1) Horace pour la morale, Quintilien pour le style. Le

passage de ce dernier est très remarquable. « Dans les grandes choses, dit-il, rien de plus sublime que « l'expression d'Homere; dans les petites, rien de plus

propre: étendu, serré, grave et doux, également ada « mirable par son abondance et par sa brieveté. »

Hunc nemo in magnis sublimitate, in parvis proprietate, superaverit: idem lætus ac pressus, jucundus et gravis, tum copiú tum brevitate mia rabilis. (Instit. orat. lib. X, c. 1, p. 891, edit. Burman.)

A l'égard d'Horace , voyez l'épître seconde du premier livre, qui commence par ces mots,

Trojani belli scriptorem , etc.

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