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Auguste. Eh bien ! on le prendra. (A part.) S'il savait combien je l'aime. (Haut.) Écoute, Victor, moi qui te parle, j'ai déjà pensé à un certain projet.

Victor. Et moi aussi ; un projet qui nous conviendrait à tous.
Auguste. Et quel est-il ?
Victor. Vois-tu, je voudrais...

Auguste, (écoutant près de la croisée, et lui faisant signe de la main.) Tais-toi donc ! mais tais-toi donc, que je puisse entendre. Oui, c'est cela même. Ah! quel plaisir ! jamais je n'en ai éprouvé un pareil.

Victor. Qu'as-tu donc ?

Auguste. Ma musique court les rues ; tu n'entends pas ? c'est ma dernière romance, qui est jouée par un orgue de Barbarie.

Victor. Il s'agit bien de cela.

Auguste. Écoute donc, c'est la première fois que je m'entends exécuter à grand orchestre... Ah! le bourreau ! (Allant à la fenêtre.) Fa naturel... c'est un fa naturel. (Lui jetant de l'argent.) Tiens voilà pour toi. J'aurais donné vingt francs pour qu'il y eût un fa naturel.

SCÈNE II.

Victor, Camille, avec un panier sous le bras ; Auguste. Camille, (en entrant et courant à Auguste.) Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il fait donc ? il va se jeter par la fenêtre.

Auguste. Ah! te voilà, Camille !

Camille. Bonjour, Auguste, bonjour, Victor; Scipion n'est pas encore rentré ? Ne vous impatientez pas, j'apporte là votre déjeuner; aïe, le bras.

Auguste. Aussi, le panier est trop lourd, tu te fatigues.

Camille. Oh, non! ce n'est pas cela, mais six étages à monter... là, je parie que le feu est éteint.

Victor. C'est cela, nous ne déjeunerons pas d'aujourd'hui.

Camille, (arrangeant le feu et versant le lait dans la casserole, qu'elle place sur le réchaud.) Victor, ne vous fâchez pas, je vais me dépêcher; là, voilà mon lait qui chauffe ; Auguste, ayez l'ail dessus, et prenez garde qu'il ne s'en aille. Auguste. Sois tranquille, je m'en charge.

Air de Lantara.
Du coin de Pæil je vais le suivre,
En finissant ce rondeau qu'on attend.

(Bas à Camille.)
Par lui demain nous pourrons vivre,
Je l'ai vendu vingt-cinq francs...

Camille.

Tout autant.

Auguste.
1 Au jour le jour vivre ainsi, c'est charmant !

Camille.
Est-il un sort plus heureux que le nôtre !

Auguste, (montrant la casserole.)
Dans ce moment, je tiens là d'une main
Le déjeuner de ce jour, et de l'autre

(Montránt son papier.)

L'espérance du lendemain. Victor. Neuf heures viennent de sonner, et Scipion, qui est allé faire des visites, et qui va rentrer pour déjeuner, ne trouvera rien de prêt; pourquoi ? parce que mademoiselle a mis une grande demi-heure pour aller chercher du pain et du lait.

Camille. Quel joli petit caractère ! toujours à gronder! Est-ce que vous pouviez, comme nous, prendre du café ? est-ce que Scipion n'a pas dit hier que pour un convalescent du chocolat valait mieux ? Alors il a bien fallu en acheter à l'autre bout de la rue.

Victor. Quoi ! c'était pour cela ?

Auguste. Oui; plains-toi donc ; je te dis que c'est toi que Camille soigne le plus.

Camille. Sans doute, parce qu'il est le plus méchant et le plus malheureux ; (à part,) et puis ils ne savent pas que moi seule j'ai deviné son secret. (Haut, allant à Victor.) Mais à mon tour, que je me fâche. Qu'est-ce que vous avez fait ce matin ? votre tableau n'est pas encore terminé; il y avait si peu

de chose à faire ! Auguste, (le regardant en riant.) Voyez-vous, le paresseux.

Camille, (à Auguste.) Et vous, monsieur, qui parlez, vous n'avez

pas écrit une note; car votre papier de musique est tout blanc.

Victor, (le contrefaisant.) Voyez-vous, le paresseux.
Camille. Il faut qu'on travaille, entendez-vous.

Auguste. Camille, ne gronde pas, nous voilà à l'ouvrage; et je ne perdrai pas de vue notre déjeuner. (Victor se remet à son tableau ; Auguste s'assied sur un petit tabouret près du feu, écrit sur ses genoux, et de temps en temps regarde la casserole de lait.)

Vivre au jour le jour, vivre sans provisions pour le lendemain,

Camille. À la bonne heure.

Auguste, (tendrement.) Nous n'avons rien fait, parce que, vois-tu, nous parlions de toi.

Victor, (d'un air triste.) Oui ; nous pensions à l'avenir.

Camille. L'avenir ! qu'est-ce que c'est que ça ? est-ce que cela arrivera jamais ? Pour des artistes, il n'y a que le présent; et qu'a-t-il donc de si triste ? (A Victor.) Voyons, monsieur, qu'est-ce qu'il vous manque ? N'êtes-vous pas heureux ? et voudriez-vous changer votre situation ?

Victor, (vivement.) Oh, non ! jamais !

Auguste. Et moi donc ! être artiste, et mourir de faim; j'aime à vivre comme cela. (Il manque de renverser la casserole.) Aïe ! le déjeuner !

Victor, (à Camille, lui montrant son tableau.)

Air : Taisez-vous, (d'Amédée de Beauplan.)

Toi, qui m'as servi de modèle,
Tiens, comment trouves-tu cela ?

Camille.

Comme c'est bien !

Victor.

Moins bien que celle
Dont le souvenir m'inspira.

(Lui prenant la main.)
Oui, je l'ai fait à ton image!

Camille.
Victor, vous ne travaillez pas.

Victor.
Puis-je penser à mon ouvrage

Quand je regarde tant d'appas ?
Camille, (lui fermant la bouche et détournant la tête.)

Taisez-vous; ne regardez pas.

DEUXIEME COUPLET.

Auguste.
Cette cavatine m'enchante.

Tiens, Camille, viens donc la voir.
Camille, (parcourant le papier de musique.)

Je crois qu'elle sera charmante.

Auguste, (de l'autre côté.)
Tu nous la chanteras ce soir.

Camille.
Mais la fin est encore à faire ;
Quoi ! vous vous reposez déja !

Auguste, (la regardant tendrement.)

Et comment travailler, ma chère,

Quand je te vois comme cela ? Camille, (de même qu'au premier couplet, lui tournant la tête du côté de

la cheminée.)

Taisez-vous ; regardez par là ! Auguste. Ah, mon Dieu ! le déjeuner qui s'en va. (On entend chanter en dehors.)

Camille. C'est lui; c'est notre ami Scipion.

SCÈNE III.

Victor, Scipion, Camille, Auguste. Scipion, (il entre en chantant.) Bonjour, mes amis ; bonjour, Camille. Eh bien ! le déjeuner? je meurs de faim.

Camille. Vous voilà, mon ami ! comme vous arrivez tard, et comme vous avez chaud! Vous verrez que vous vous rendrez malade.

Scipion. Ah bien oui ! comme si la maladie osait se jouer à moi, à un médecin! car je le suis, et d'aujourd'hui. Faites-moi vos compliments, je suis reçu docteur.

Tous. Il se pourrait !

Scipion. Oui, mes amis, oui, notre jolie petite sœur! Aussi, je suis accouru vous l'annoncer, parce qu'un bonheur à soi tout seul, c'est ennuyeux ; ça n'en vaut pas la peine. J'ai passé ma thèse à toutes boules blanches; l'assemblée a battu des mains, et M. Franval, mon vieux professeur, est venu m'embrasser en criant: Dignus est intrare! Docteur! le docteur Scipion! comme cela sonne ! Et puis, maintenant que me voilà un état... (regardant Camille,) je pourrai réaliser certain projet dont je vous parlerai dans un autre moment.

Victor. À merveille! nous causerons de cela. (Ici Camille commence à apprêter le déjeuner.)

Scipion. En revenant j'ai passé chez le portier en face, et chez Antoine, le commissionnaire du coin, que je traite pour rien'; ensuite, j'ai vu un catarrhe et une fluxion de poitrine.

Air de l'Écu de sir francs.
J'ai fait donner un apozème,
C'était au cinquième, je crois ;

J'ai vu deux fièvres au sixième...

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Victor.
Tu passes tes jours, je le vois,
Dans les greniers et sous les toits.

Scipion.
Des mansardes, chers camarades,
Je suis le docteur obligé.

(Montrant l'appartement ils sont.)
Et par calcul je suis loge
Dans le quartier de mes malades.

En tout, six yisites payantes ; voilà ma matinée, et je rapporte douze francs. Tiens, Camille, toi qui tiens la caisse, serre-nous cela.

Savez-vous que si chaque jour il nous en arrivait autant...

Victor. Ce cher Scipion!

Scipion. Écoutez donc: on ne peut pas payer davantage un docteur qui commence, et qui va à pied ; quand j'aurai ma demi-fortune, ce sera bien autre chose. Ensuite, mes amis, tout en faisant mes visites j'ai pensé à vous; c'est une excellente chose que d'avoir un médecin pour ami, ça voit tout le monde, ça va partout ;e et voilà comme on parvient. Vous, mes chers camarades, vous avez un talent sédentaire, un mérite paisible; moi, je suis déjà médecin, un peu charlatan, un peu intrigant; vous attendez chez vous la fortune, et moi je vais au-devant d'elle.

Victor. Pour la partager avec nous ?

Scipion. Fi donc ! entre amis tout le monde donne, et personne ne reçoit.

Camille, (qui pendant ce temps a placé les tasses sur la table et versé le chocolat.) À table ! à table! voici le déjeuner.

Scipion. Bonne nouvelle, le petit repas de famille ; c'est si agréable. (Sur la ritournelle et le premier motif de l'air, Auguste arrange les chaises autour de la table ; Victor va chercher les serviettes dans la commode, et Scipion coupe du pain.)

Chour.
Par l'amitié
Charmons le banquet de la vie ;

Par l'amitié
Que notre sort soit égayé.
Camille, (debout au milieu de la table.)

Victor, mettez-vous là, de grâce.

Victor, (se plaçant à sa droite.)
Près de toi? quel est mon bonheur !

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