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Le Prince. Dignes, sans doute, de l'emploi qu'on leur donne ? Mais je ne les connais pas. C'est à vous seul, monsieur, que je veux m'en rapporter. Vous avez gagné ma confiance. Voudriez-vous bien vous charger vous-même du soin particulier d'élever cet enfant ?

Le Directeur. C'est mon devoir, monseigneur.

Le Prince. Je ne prétends pas vous en faire un devoir. Y consentirez-vous avec plaisir ?

Le Directeur. Je trouve mon plaisir dans mon devoir.

Le Prince. Fort bien ! Vous pouvez compter sur ma reconnaissance. (Au page, en le prenant par la main.) Viens, mon ami : tu vois bien monsieur ; il est bon et doux. Voudrais-tu aller vivre avec lui ?

Le Page, (après avoir regardé un moment le directeur.) Oui, monseigneur.

Le Prince. Mais aussi, apprends comment il faut regarder monsieur: comme ton maître, comme ton bienfaiteur.

Tu auras pour lui la plus grande obéissance, le respect le plus tendre. Et si jamais il avait à se plaindre de toi...

Le Page. Ah! monseigneur, jamais !

Le Prince. Tu as vu que je sais être aussi sévère que je suis bon. Ainsi, à la moindre plainte...

Le Page, (au directeur, en lui baisant respectueusement la main.) Non, monsieur, non, jamais vous n'aurez à vous plaindre de moi.

Le Prince. Comment trouvez-vous cet enfant ?

Le Directeur. Il suffit, monseigneur, que je le reçoive de vos mains, pour qu'il me soit déjà cher comme mon propre fils. Le Prince. Il peut donc aller avec vous.

Y consentezvous, madame ?

Madame de Detmond. Dieu ! si j'y consens.

Le Prince. Va donc, ne t'écarte jamais du chemin de l'honneur et de la vertu. Pour ce qui est du reste, sois sans inquiétude, tu ne manqueras jamais de rien... (Le regardant.) Mais pourquoi cet air triste ?

Le Page, (prenant la main du prince.) Vivez heureux, monseigneur.

Le Prince, (ému.) Et toi aussi, mon petit ami. Mon fils, sois heureux. Comme son cœur est déjà reconnaissant! Je vous laisse, monsieur. Et vous, madame, suivez-le, et voyez où va votre enfant.

Madame de Detmond, (se jetant à ses genoux.) Monseigneur, puis-je me retirer sans que mon cœur...

Le Prince, (la relevant.) Que faites-vous, madame! Je ne puis souffrir que l'on se mette à mes genoux.

Madame de Detmond. Eh bien ! je vous obéis; et je me retire... (Levant les mains au ciel.) C'est devant Dieu que je me prosternerai, pour le prier de conserver à jamais un prince si généreux.

Le Prince, (l'accompagnant quelques pas avec bonté.) Adieu, madame, soyez heureuse.

SCÈNE XVII.

Le Prince, seul, regardant de tous côtés. Le Prince. La belle matinée! À quelle partie de plaisir l'emploierai-je ? Du plaisir ! Ne viens-je pas de goûter le plus grand ? Je vais travailler, oui, travailler. J'y suis disposé à merveille, car je suis content de moi.

LA MANSARDE DES ARTISTES,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

PARE. SCRIBE.

(EUGENE SCRIBE, membre de l'Académie Française, né à Paris en 1791, a enrichi la scène française d'un très grand nombre de comédies et de vaudevilles. Son style est pur et souvent élégant; ses intrigues sont simples et se développent sans peine, et ses dénouements, souvent imprévus, sont toujours naturels.]

PERSONNAGES.
VICTOR, peintre.

CAMILLE, jeune orpheline.
AUGUSTE, musicien.

DUCROS, propriétaire.
SCIPION, étudiant en médecine. FRANVAL, professeur de médecine.

La scène se passe à Paris, dans un sixième étage.

Le Théâtre représente une mansarde. Porte d'entrée dans le fond. Portes latérales. Sur le premier plan, à droite du spectateur, une croisée. Sur le second, une cheminée ; à gauche, un grand tableau sur un chevalet. Une petite table auprès de la croisée.

SCÈNE PREMIÈRE. Victor, Auguste. (Victor, à gauche du spectateur, est assis près

de son chevalet, et travaille ; Auguste, de l'autre côté, son habit à moitié passé, écrit debout sur une partition.)

Auguste.
Air d'Amédée de Beauplan,
Bravo! m'y voici, je crois,

Sautez, fillettes,

À ma voix.
D'ici, j'entends à la fois

Et hautbois.

Musettes

Victor, (de l'autre côté.)
Ah ! c'en est trop ! je veux briser mes chaines;

J'y renonce, maudit metier!
Oui, mon travail redouble encor mes peines.

Auguste.
Le mien me les fait oublier.
Je tiens mon air villageois :

Sautez, fillettes,

À ma voix.
D'ici, j'entends à la fois

Musettes
Et hautbois.

Victor.
Quand nous vivons, la gloire fiigitive

De nous ne s'approche jamais;
Après la mort seulement elle arrive...

Et nos lauriers sont des cyprès.

Auguste, (de l'autre côté.)
Je tiens mon air villageois ;

Saụtez, fillettes,

À ma voix.
D'ici j'entends à la fois

Musettes
Et hautbois.

Victor. Tu es bien heureux d'être aussi gai; moi, je n'y tiens plus, je renonce à la peinture, à toutes mes espérances.

Auguste. Toi, qui as du talent, toi, qui dois être un jour le soutien et la gloire de l'école française !

Victor. Eh! qui te dit que j'ai du talent? quelle occasion ai-je jamais eue de me faire connaître ? qui sait même si jamais elle se présentera ? J'aurais mieux fait de prendre un métier, de manier la lime, ou de pousser le rabot, que d'user ma jeunesse à des travaux sans nombre, à des études assidues ; et pourquoi ? pour mourir de misère et de faim à l'en. trée de la carrière.

Auguste. Eh! tu te plains toujours ! est-ce que Gérard et Girodet n'ont pas été comme toi ? Est-ce que, dans tous les états, les commencements ne sont pas pénibles ? La gloire vaut bien la peine qu'on l'achète ; et si on la trouvait toute faite, personne n'en voudrait. Ce tableau que tu fais là, n'est-il pas un chef-d'æuvre ?

Victor, (à part.) Oui; s'il savait que ce matin, sans l'en prévenir, je l'ai vendu d'avance soixante francs à un brocan. teur...

Auguste. Toi, enfin, tu travailles, tandis que nous autres, pauvres musiciens, nous ne pouvons même pas donner l'essor à nos idées musicales. En vain j'ai dans la tête les chants les plus heureux, les motifs les plus sublimes. Qu'est-ce que c'est que des airs sans paroles ? et où veux-tu que j'en trouve ? Qui est-ce qui me confiera un poëme ? maintenant surtout que les auteurs ont tous voiture et logent au premier ; crois-tu qu'ils monteront à un sixième étage pour m'apporter leur manuscrit ? ils craindraient de tomber, rien que dans le trajet. Trop heureux encore quand je m'en retire sur la romance, le morceau détaché, ou la contredanse.

Victor. En effet, j'ai tort de me plaindre.

Auguste. Eh! oui, sans doute ; et si notre ami Scipion était là, il te le prouverait encore mieux que moi, lui qui est étudiant en médecine et philosophe. Comme il nous aime ! comme il t'a soigné pendant ta dernière maladie ! avec deux amis tels que nous, qu'est-ce que tu peux désirer ?

Air de la Somnambule.
N'aimes-tu pas ce logement modeste?
Quatre cents francs ; et comme c'est meublé !
Salon, boudoir, atelier... et le reste;

Et tout çà sous la même clé.
Que la raison te persuade;
Tous trois nous sommes en ces lieux
Plus heureux qu'Oreste et Pilade;

Pour s'aimer ils n'étaient que deux. Et cette jeune orpheline ! notre amie, notre sæur... dont la présence embellit encore notre petit ménage.

Victor. Camille! (A part.) Allons, du courage. (Haut.) C'est justement à ce sujet que je voudrais te parler, ainsi qu'à Scipion ; et puisqu'elle est sortie, causons-en sérieusement. Lorsque sa mère, madame Bernard, notre pauvre voisine, est morte, il y a cinq ans, nous avons pris avec nous sa petite fille, qui alors en avait dix.

Auguste. C'est la plus belle action que nous ayons faite de notre vie ; une pauvre enfant qui, pour toute famille, n'avait que des parents éloignés, des parents qui ne l'avaient jamais vue, et qui avaient repoussé sa mère ; et d'ailleurs, où les chercher ? où les rencontrer ? Avant d'en trouver un seul, notre pauvre orpheline serait morte de besoin et de misère.

Victor. Sans doute, nous eûmes raison alors; mais maintenant, songe donc, Auguste, que cette petite fille de dix ans en a quinze, et qu'elle demeure avec nous.

Auguste. Eh bien! sans doute... (Montrant la porte à gauche.) Là notre chambre, (montrant la porte à droite,) ici la sienne, sur un autre palier. Ne sommes-nous pas ses frères ? où est le mal ?

Victor. Il n'y en a aucun, je le sais; mais pour ellemême, pour sa réputation, nous ne pouvons pas rester ainsi, et il faut bien prendre un parti.

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