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dame, levez-vous. Je m'acquitte de ce que je dois à la mémoire d'un homme dont vous êtes la veuve.

Je ne fais pour vous que ce que je ferais pour tous ceux dont les vertus me toucheraient le cœur. Dites-moi : hésiteriez-vous encore à reprendre votre enfant ?

Madame de Detmond. Monseigneur, pourrais-je oublier ?...

Le Prince. Et toi, mon ami, retournerais-tu volontiers avec ta mère ?

Le Page, (la montre à la main.) Avec ma mère ? Oui, monseigneur.

Le Prince. Mais cependant, je sais que tu m'aimes. Tu voudrais bien aussi rester avec moi ?

Le Page. Très-volontiers, monseigneur.

Le Prince. Eh bien ! si cela est ainsi, en te rendant à ta mère, je te renverrais : et tu m'as prié si instamment de te garder près de moi! Ta mère d'ailleurs ta jeté dans mes bras. Il faut donc que je prenne

d'autres mesures pour concilier les choses. Restez ici, madame; je suis à vous dans le moment. (Il sort.)

SCÈNË XII.

Madame de Detmond, le Page. Madame de Detmond, (se jetant dans un fauteuil.) O jour heureux ! ô bonheur inattendu !

Le Page. Eh bien, maman? Eh bien ? Êtes-vous contente ?

Madame de Detmond, (le tirant à elle avec tendresse.) O mon fils, mon cher fils !

Le Page. Mais vous ne vous réjouissez pas ? Il faut être plus gaie, ma chère maman !

Madame de Detmond. Mon bonheur même me fait rougir. Il me reproche le peu de confiance que j'ai eue dans la Providence, le chagrin mortel que je ressentis quand tu vins au monde. (Elle le prend dans ses bras et l'embrasse.) Et c'était toi qui devais soulager ta malheureuse mère! tes jeunes mains devaient essuyer ses larmes! Dieu ! je désirer à présent ? Rien, rien que d'être rassurée sur le sort de ton frère ; et mon bonheur sera parfait.

Le Page. De mon frère ? Comment cela, ma chère ma. man ?

Madame de Detmond. Si le prince savait ce qu'il a fait...

Le Page. Quand il le saurait, il ne lui ferait rien. Vous avez vu comme il est bon et généreux.

que puisMadame de Detmond. Pour nous, mon fils, qui ne sommes coupables d'aucun crime.

Le Page. D'ailleurs il m'a promis qu'il garderait le secret, que le colonel n'en saurait rien.

Madame de Detmond, (effrayée.) Quoi ! il te l'a promis? Le Page. Assurément. Ainsi il ne faut pas vous alarmer.

Madame de Detmond. Je suis consternée. Tu as donc dit ?...

Le Page. Ah! presque rien. Ce que je savais ? Et puis il m'a interrogé sur la conduite de mon frère, et je ne pouvais pas mentir. Vous me l'avez défendu vous-même.

Madame de Detmond. Mais, mon ami, mon cher fils...
Le Page. Comment ! vous êtes inquiète ?

Madame de Detmond. Si je suis inquiète ? Hélas ! si je le suis! Et si le prince en demande davantage! S'il apprend !... Tu peux perdre ta mère, ton frère. Tu peux nous plonger tous dans un abîme de malheurs.

Le Page, (prêt à pleurer.) Dans un abîme de malheurs ?...

Madame de Detmond. On vient... (Elle l'embrasse et l'encourage.) Ne dis rien. Sèche tes larmes ; elles ne serviraient qu'à rendre peut-être le mal plus grave. Sois tranquille.

SCÈNE XIII.

jor ?

Madame de Detmond, le Page, le Prince; derrière lui, Dor

nonville et l'Enseigne. Le Prince. Entrez, messieurs, suivez-moi. (A l'enseigne.) C'est donc vous qui êtes Detmond, le fils de ce brave ma

L'Enseigne, (s'inclinant profondément.) Oui, monseigneur.

Le Prince. C'est une bonne recommandation auprès de moi. Vous aviez pour père un homme plein d'honneur, un brave guerrier. Sans doute que son exemple excite votre émulation, et que vous cherchez à vous rendre digne de lui ?

L'Enseigne. Monseigneur, je ne fais en cela que mon devoir.

Le Prince. C'est tout faire. Le plus brave homme n'en fait pas davantage. Tenez, monsieur, voilà votre mère : ses vertus, et les espérances que donne cet aimable enfant, m'ont fait concevoir de la famille l'idée la plus avantageuse. C'est pour cela que j'ai voulu vous voir tous rassemblés ici.

L'Enseigne, (s'inclinant toujours.) Monseigneur, vous me faites beaucoup de grâce.

Le Prince. Je ne vous en fais pas plus sans doute que vous n'en méritez.

L'Enseigne. Votre Altesse juge bien favorablement.

Le Prince. En effet, monsieur, il ne me manque que la conviction dans le jugement que je suis tenté de porter de vous, pour faire votre fortune. Cependant cet air libre et assuré qui vous sied si bien...

L'Enseigne. Ah! monseigneur...

Le Prince. Annonce (souffrez que je le dise) une âme noble ou très-corrompue. On ne saurait soupçonner un fils né de tels parens. Non sans doute. Ainsi, monsieur, que pour. rait-on faire

pour

vous ? Un grade de plus ne vous avancerait pas beaucoup. Qu'en pensez-vous ?

L'Enseigne, (se frottant les mains.) Non assurément, monseigneur...

Le Prince. Mais si nous sautions ce grade ? Le rang de capitaine, une compagnie : c'est là le premier but de tous ces messieurs. Mais auparavant... (Il se tourne rapidement vers le capitaine.) Monsieur, que pensez-vous de votre neveu ?

Dornonville, (un peu embarrassé.) Moi, monseigneur ? Ce que j'en pense ?...

Le Prince. On dirait, beaucoup de mal.

Dornonville. Non, monseigneur, plutôt du bien. Je crois qu'il a du cœur, qu'il sera brave...

Le Prince, (regardant l'enseigne avec un air de satisfaction.) Oui ? Cela est-il vrai ?

Dornonville. D'ailleurs il est d'une taille avantageuse.

Le Prince. C'est un bel homme, j'en conviens. Mais sa conduite, ses meurs ! Je rougis de vous questionner sur de pareilles bagatelles. Enfin, quel est son caractère ?

Dornonville, (souriant.) Ah! un peu trop de gaieté, de pé. tulance quelquefois. Au reste, monseigneur, comme vous savez, cela ne messied pas à un soldat.

Le Prince. Comme je sais ? C'est en vérité quelque chose de nouveau pour moi. Il ne me manque plus que votre témoignage, madame. Que me direz-vous de votre fils ? (Après une pause.) Rien ?

Madame de Detmond. Que pourrais-je en dire ?
Le Prince. Ce que vous en pensez, la vérité.

Madame de Detmond. Et le puis-je, monseigneur ? Si j'avais à le louer, voudriez-vous que je le fisse en sa présence ? Ou si j'avais à le blâmer, serait-ce devant celui qui tient son sort entre ses mains ?

Le Prince, (souriant.) Fort bien, madame. Au bon cour d'une mère vous joignez toute la finesse d'une femme. Je ne puis m'empêcher de vous admirer. (Reprenant un ton rieux.) Monsieur, chacun a ses principes. J'ai les miens. Quand je veux avancer un officier, je commence par l'envoyer aux arrêts. Que vous en semble ?

L'Enseigne, (effrayé.) Monseigneur...

Le Prince. Oui, c'est ma manière. Remettez votre épée au capitaine. Un air plus modeste aurait tout excusé. Mais ce ton assuré, cette hardiesse !... Avec une conscience comme la vôtre, qu'attendre d'un homme aussi effronté ? qui devrait sentir qu'il a mérité ma disgrâce ; qui sait avec quelle indignité il en a agi avec la meilleure des mères; et qui cependant... Monsieur, qu'il soit aux arrêts pour un mois. Je ne veux point d'éclaircissemens sur ce qui s'est passé. C'est à votre considération, madame, et à cause de la manière dont je m'en suis instruit; et surtout parce que les circonstances me font présumer que sa faute est très-grave... (D’un ton ferme et sévère.) Monsieur le capitaine, si dans la suite il se passait quelque chose, je veux en être informé sur-lechamp; vous m'entendez, sur-le-champ. J'ai dessein d'a. vancer ce jeune homme: et ni vous, (au capitaine,) ni (d'un ton plus doux) vous, madame, ne dérangerez mon plan... (s'adressant particulièrement à elle.) Ne lui donnez jamais rien; jamais, ne fût-ce qu'une bagatelle, à titre de présent. Ses appointemens peuvent lui suffire. Qu'il apprenne à borner sa dépense. (Il lui fait signe avec la main.) Allez, monsieur, rendez-vous aux arrêts. (Les deux officiers sortent.)

SCÈNE XIV.

Le Prince, Madame de Detmond, et le Page. Le Prince, (la regardant.) Eh bien ! madame, vous êtes triste ?

Madame de Detmond, (respectueusement.) Monseigneur, je suis mère.

Le Prince. Mais vous n'êtes pas une de ces mères faibles qui, pour épargner à leurs enfans quelques mortifications, aiment mieux ne les pas corriger ?

Madame de Detmond. Ce serait une tendresse mal entendue. Non : je crains seulement qu'il n'ait perdu à jamais les bonnes grâces de son prince.

Le Prince. Rassurez-vous. Mon intention n'a été que de le rendre digne des grâces que je veux répandre sur lui. Indul. gent pour la jeunesse, je lui pardonne volontiers son inconséquence et ses étourderies; mais je ne le puis pas toujours. Ce qui dans l'un ramène, avec le repentir, l'amour de la vertu, fortifie dans l'autre son penchant pour le vice. Au demeurant,' soyez sans inquiétude. Ce jeune homme devi. endra raisonnable; et je mesurerai mes bontés sur son changement. (Se tournant vers le page.) Quant à cet enfant, savez-vous quelles sont mes vues ?

Madame de Detmond. Non, monseigneur. Quelles qu'elles soient, elles ne tendront qu'à assurer son bonheur. prince! je n'ai jamais laissé passer un jour sans payer à vos vertus le tribut de mon hommage ; mais je sens bien aujour. d'hui combien il était peu digne de vous.

Le Prince. Que voulez-vous dire, madame ? Vous ne me connaissez point. Mon but est de donner un brave homme à l'état, à moi-même un serviteur fidèle, et d'élever pour mon fils un ami qui soit disposé à sacrifier sa vie pour lui, comme son père l'a fait pour moi.

Ô mon

SCÈNE XV. Le Prince, Madame de Detmond, le Page, un Valet-de

chambre. Le Valet-de-chambre. Monseigneur! monsieur le Directeur.

Le Prince. Qu'il entre ! J'espère, madame, qu'il suffira que vous soyez instruite de mes intentions pour les approu

ver.

SCÈNE XVI. Le Prince, Madame de Detmond, le Page, le Directeur. Le Directeur, (s'inclinant.) Je me rends à vos ordres, monseigneur.

Le Prince. Bonjour, monsieur. Je suis charmé de vous voir. De combien est la pension des enfans de la première qualité ?

Le Directeur. De douze cents livres, monseigneur.

Le Prince. Bon. J'ai ici un enfant que je veux vous envoyer. Je prétends, en lui servant de père, faire autant pour lui

que les meilleurs gentilshommes pour leurs fils. Mais, dites-moi, qui est chargé de veiller sur ces jeunes gens ? car c'est le point essentiel.

Le Directeur. Monseigneur, ce sont des maîtres.

· Du reste,

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