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Verteuil. Non, ma chère amie ; cultivez toujours ces ta. lens aimables. Songez seulement qu'ils ne forment pas tout le mérite d'une femme. Ils peuvent la faire recevoir avec agrément dans la société, la délasser des travaux de sa mai. son, et lui en faire aimer le séjour, ajouter un lien de plus à l'attachement de son mari, la guider dans le choix des maî. tres qu'elle donne à ses enfans, et accélérer leur progrès. Ils ne sont dangereux pour elle que lorsqu'ils lui inspirent une vanité ridicule, qu'ils lui donnent le goût de la dissipation et du mépris pour les fonctions essentielles de son état. Ce sont des fleurs dont il ne faut pas ensemencer tout son domaine, mais qu'on peut élever, pour ses plaisirs, à côté du champ qui produit d'utiles moissons.

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Une porte

Le Théâtre représente une antichambre du palais.

ouverte à deux battans laisse voir un cabinet dans lequel est un lit de camp. On voit au pied du lit, sur un guéridon, une lampe allumée et une lettre.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Prince, à demi-habillé, couché sur un lit de camp, et cou

vert d'un grand manteau ; le Page, dormant sur un fauteuil dans l'antichambre.

Le Prince, (se réveillant.) Voilà ce qu'on appelle dormir!... Heureusement la paix est faite... On peut se livrer au som. meil, sans craindre d'être réveillé par le bruit des armes. (IZ regarde à sa montre.) Deux heures ? Il doit être plus tard ! j'ai dormi plus que cela. (Il appelle.) Page ! page!

Le Page, (se réveille en sursaut, se lève, et retombe dans le fauteuil.) Eh bien! qui m'appelle ? Tout-à-l'heure, un moment.

Le Prince. Y a-t-il quelqu'un ? Personne ne répond ?

Le Page, (se tournant de côté et d'autre, et se parlant à luimême.) Oh! je dormais si bien !

Le Prince. J'entends parler. Qui est là ? (11 tourne le garde-vue de la lampe, et regarde.) Est-il possible! Quoi ! c'est cet enfant ? Devait-il veiller près de moi, ou moi près de lui ? À quoi a-t-on pensé ?

Le Page, (se lève tout endormi, et se frotte les yeux.) Monseigneur !

Le Prince. Viens, viens, mon petit ami, réveille-toi ! Vois l'heure qu'il est à ta montre; la mienne est arrêtée.

Le Page, (s'appuyant sur les bras du fauteuil, et toujours endormi.) Comment ? comment dites-vous, monseigneur ?

Le Prince, (souriant.) Tu tombes de sommeil. La drôle de petite figure ! Qu'il serait bon à peindre dans cet état! Je t'ai dit de voir à ta montre l'heure qu'il est.

Le Page, (s'approchant à pas lents.) Ma montre, monseigneur ? Ah! excusez-moi, je n'en ai point.

Le Prince. Tu rêves encore. Mais en effet, n'aurais-tu pas de montre ?

Le Page. Je n'en ai jamais eu.

Le Prince. Jamais ? Comment! ton père t'a envoyé ici sans te donner une des choses les plus nécessaires, et même la seule dont tu aies besoin pour faire ton service ?

Le Page. Mon père ? Ah! si je l'avais encore !
Le Prince. Tu ne l'as plus ?

Le Page. Il est mort même avant que je fusse né. Je ne l'ai jamais connu.

Le Prince. Pauvre enfant ! mais ton tuteur, ta mère, auraient bien dû songer...

Le Page. Ma mère, monseigneur ? hélas ! vous ne le savez donc

pas ? elle est si malheureuse ! si pauvre ! Tout ce qu'elle avait d'argent, elle l'a employé pour moi; mais elle n'en avait pas assez pour m'acheter une montre. Mon tuteur a bien dit qu'il m'en fallait une; (il bâille :) cependant il ne me l'a pas encore donnée.

Le Prince. Qui est ton tuteur ?
Le Page. Monseigneur, c'est mon oncle.

Le Prince, (souriant.) À merveille; mais il y a bien des oncles dans le monde ; comment s'appelle le tiep ?

Le Page. C'est un des capitaines de vos gardes. Il est de service aujourd'hui.

Le Prince. Tu as raison ; je m'en souviens, c'est lui qui t'a présenté. Mon petit ami, prends cette bougie. (I lui met une bougie dans les mains.) Tiens-la bien. Dans ce cabinet, (il le lui montre,) là, à côté, tu trouveras deux montres pendues à la glace. Apporte celle qui se trouvera à ta droite; et surtout prends garde de mettre le feu avec la bou.

Le Page, (en sortant.) Oui, monseigneur.*

gie. Va.

SCÈNE II.

Le Prince, seul.

L'aimable enfant! Quelle naïveté ! quelle franchise ! Ah! s'il y avait un homme comme cet enfant, et que cet homme fût mon ami ! C'est dommage qu'il soit si petit : je ne pourrai pas m'en servir ; il faudra le renvoyer à sa mère.

SCÈNE III.

Le Prince, le Page. Le Page, (tenant la lumière d'une main et la montre de l'autre.) Il est cinq heures, monseigneur.

Le Prince. Je ne me trompais pas. Le jour va bientôt paraître. (Il reprend sa montre.) Mais est-ce là celle que j'ai demandée ? celle qui était à droite ?

Le Page. N'est-ce pas elle, monseigneur ? Je le croyais pourtant.

Le Prince. Eh! mon petit ami, quand ce serait elle ! si tu avais bien entendu tes intérêts, tu aurais pris l'autre; car celle-ci, tout enrichie de brillans, ne peut convenir à un enfant. N'aurais-tu consulté que ta cupidité ! Aurais-tu le sort de ceux qui perdent tout pour vouloir trop gagner ? Réponds-moi.

Le Page. Comment cela ? monseigneur, je ne vous comprends pas.

Le Prince. Il faut que je m'explique plus clairement. Sais-tu distinguer la droite de la gauche ?

Le Page, (regardant alternativement ses deux mains.) La droite et la gauche, monseigneur ?

Le Prince, (lui mettant sa main sur l'épaule.) Va, mon enfant, tu les distingues peut-être aussi peu que le bien et le mal. Que ne peux-tu conserver cette heureuse ignorance ! Va, cours chercher ton oncle le capitaine, qu'il vienne me parler. (Le page sort.)

SCÈNE IV.

Le Prince, seul. Il est plein d'ingénuité, tout-à-fait aimable !... Raison de plus pour le rendre à sa famille. La cour est le séjour de

la séduction. Je ne souffrirai pas qu'il en soit la victime. Je veux le renvoyer. Mais où ira-t-iî ? Si sa mère est aussi indigente qu'il le dit, si elle est hors d'état de l'élever! Il faut que je m'en informe. Dornonville pourra me donner là-dessus tous les éclaircissemens que je désire.

SCÈNE V.

Le Prince, le Page. Le Page. Monseigneur, mon oncle le capitaine va se rendre ici.

Le Prince. Eh bien ! qu'est-ce donc ? tu as l'air bien accablé! Est-ce que tu aurais encore envie de dormir ?

Le Page. Hélas ! oui, monseigneur, un peu.

Le Prince. Si ce n'est que cela, remets-toi dans ton fauteuil. J'ai été enfant comme toi. Je sais combien le som. meil est doux à ton âge. Remets-toi, te dis-je, je te le permets. (Le page se remet dans le fauteuil, et s'arrange pour dormir.) Je me doutais bien qu'il ne se le ferait pas dire deux fois.

SCÈNE VI.

Le Prince, Dornonville, le Page, endormi. Dornonville. Monseigneur...

Le Prince. Approchez, monsieur. Que pensez-vous du petit messager que je vous ai envoyé ? À quoi l'emploieraije? à me servir dans la chambre ?

Dornonville, (haussant les épaules.). Il est, je l'avoue, bien petit.

Le Prince. Ou à courir à cheval pour des commissions ?
Dornonville. Je craindrais qu'il ne revînt pas.
Le Prince. Ou à veiller ici la nuit ?

Dornonville, (souriant.) Oui, pourvu que votre Altesse dorme elle-même.

Le Prince. Quel parti puis-je donc tirer de cet enfant ? Aucun, cela est clair. Aussi, en me le donnant, n'avez-vous vraisemblablement pas prétendu qu'il fût utile à mon service, mais que je le devinsse à sa fortune. Vous m'aviez bien dit que sa mère n'était pas en état de l'élever. Mais est-il vrai qu'elle soit réduite à la dernière misère ?

* Si elle ne peut.

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