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M. Dumolard. Tu n'as plus de raison pour refuser cet argent, André ? tu l'enverras à ton père sous ton nom, entends-tu ?

Fourniment. Allons, je suis content, pour mon compte, de voir les choses rapapillotées'... Je dirai donc, moi, avec ma franchise de vieux troupier, que, lorsqu'on reçoit un bienfait, il faut toujours s'en contenter, et ne pas en exiger un plus grand; et lorsqu'on vous donne un âne, ne pas exiger un mulet, parce qu'alors on devient mulet soi-même. Tenez, à propos

de

ça, je me rappelle un proverbe qui est bien vrai: A cheval donné, on ne regarde point à la bride.

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L'ÉDUCATION À LA MODE.

COMÉDIE EN UN ACTE,

PAR BERQUIN.

(Arnaud BERQUIN, né à Bordeaux en 1749, a écrit un grand nombre d'ouvrages pour l'instruction et l'amusement de la jeunesse. Son style est simple et facile, sa morale toujours pure. Il mourut à Paris en 1791.]

PERSONNAGES.

MADAME BEAUMONT.

VERTEUIL, tuteur des deux enfans.
LÉONOR, sa nièce.

DUPAs, maître de danse.
Didier, son neveu.

FINETTE, femme de chambre.
La scène se passe dans un salon de l'appartement de Madame Beaumont.

SCÈNE PREMIÈRE.

Madame Beaumont, Verteuil. Madame Beaumont. Non, monsieur Verteuil, je ne puis vous le pardonner. Pendant cinq ans vous n'êtes pas venu nous voir une seule fois, ni moi, ni votre pupille!

Verteuil. J'en conviens, madame ; mais les devoirs de mon état, la faiblesse de ma santé, la crainte des incommodités de la route...

Madame Beaumont. Quinze lieues ! voilà un grand voyage vraiment !

Verteuil. Très-grand pour moi, qui ne me déplace pas aisément. Mes infirmités ne me permettent pas plus de courir le monde, que d’espérer d'y faire encore un long sé. jour.

Madame Beaumont. Et à quel motif devons-nous enfin cette héroïque résolution ?

Verteuil. Au désir de voir les enfans de feu mon ami, Lé. onor et Didier.

Madame Beaumont. Ah! Léonor! Léonor! On devrait accourir, pour la voir un instant, des deux bouts de l'univers. Tant de talens ! tant d'esprit !

Verteuil. Vous m'inspirez une bien forte envie de la connaitre. Où est-elle ? que j'aie le plaisir de l'embrasser.

Madame Beaumont. Elle est encore à sa toilette.

Verteuil. Comment ! à l'heure qu'il est ! Et Didier, pourquoi n'est-il pas venu de sa pension chez vous pour m'attendre ?

Madame Beaumont. Il était un peu tard hier lorsque vous m'avez fait annoncer votre arrivée. Les domestiques ont été fort occupés ce matin, et la femme de chambre n'a pu quitter un instant ma nièce.

Verteuil. Faites-moi le plaisir d'envoyer tout de suite chercher Didier. l'intervalle, je monterai chez sa sœur.

Madame Beaumont. Non, non, mon cher Verteuil ; vous pourriez lui causer quelque saisissement, je cours la prévenir. (Elle sort.)

SCÈNE II.

Verteuil.

Verteuil. À ce que je vois, Madame Beaumont élève sa nièce, ainsi qu'on l'a élevée elle-même, à s'attifer comme une poupée, et à se tenir toujours en parade. J'espère, au moins, que ces frivolités ne lui ont pas fait négliger des soins plus essentiels !

SCÈNE III.

Madame Beaumont, Verteuil.

Madame Beaumont.. Vous allez la voir descendre dans un moment; elle n'a plus qu'une plume à placer.

Verteuil. Comment! une plume. Et croyez-vous qu'une plume de plus ou de moins m'embarrasse beaucoup ? Son impatience de me voir ne devrait-elle pas être aussi vive que la mienne ?

Madame Beaumont. Aussi vive, certainement. C'est le désir qu'elle a de vous plaire...

Verteuil. Ce n'est peut-être pas au moyen de sa plume qu'elle se flatte d'y parvenir. Et avez-vous eu la bonté d'envoyer chercher votre neveu ?

Madame Beaumont, (d'un air impatient.) Oh! mon neveu ? vous aurez toujours assez le temps de le voir.

Verteuil. Vous m'en parlez comme si je n'en devais pas recevoir une grande satisfaction.

Madame Beaumont. Ce n'est pas qu'il soit méchant; mais c'est qu'il est si désagréable!

Verteuil. Comment donc ! Est-il impoli, sauvage, grossier ? Madame Beaumont. Non pas tout-à-fait. On dit qu'il a déjà la tête meublée d'une quantité de choses savantes; mais pour cette aisance, ce bon ton, cette fleur de politesse...

Verteuil. Si ce n'est que cela, il sera bientôt formé. Et son cœur ?

Madame Beaumont. Je ne le crois ni bon, ni méchant. Mais Léonor, de quelles perfections elle est ornée! quelles manières enchanteresses! Je ne vois pas souvent Didier.

Verteuil. Et pourquoi donc ?

Madame Beaumont. De peur de le détourner de ses études. Aussi bien, lorsqu'il est ici, je ne le trouve pas assez attentif aux leçons de savoir-vivre qu'on lui donne ; il ne sait pas non plus s'exprimer avec grâce. Je l'ai mené quelquefois dans un cercle de femmes. Il n'a pas trouvé un mot heureux à placer.

Verteuil. C'est que la conversation a roulé apparemment sur des choses qui lui sont étrangères.

Madame Beaumont. Un jeune homme bien élevé ne doit jamais trouver rien d'étranger parmi les femmes.

Verteuil. Un silence modeste sied fort bien à son âge. Son rôle est maintenant d'écouter pour s'instruire et se mettre en état de parler à son tour.

Madame Beaumont. Bon! voulez-vous en faire une poupée qui ne puisse se mouvoir avant que ses rouages ne soient montés ? Oh! il faut entendre jaser Léonor! C'est une aisance, un esprit, une vivacité ! On a de la peine à suivre ses paroles.

Verteuil. Nous verrons qui sera le plus digne de ma tendresse. Vous vous souvenez que je promis à leur père mourant de les regarder comme ma propre famille. Je veux remplir cette parole sacrée. Comme je ne peux savoir combien de temps encore le ciel me donne à passer sur la terre, je suis venu ici pour voir ces enfans, étudier leur caractère, et régler en conséquence les dernières dispositions que je me propose de faire en leur faveur.

Madame Beaumont. Ô le plus fidèle et le plus généreux des hommes ! Mon frère, jusque dans sa tombe, sera touché de vos bienfaits. Et moi, comment pourrais-je vous exprimer ma reconnaissance au nom de ses enfans ?

Verteuil. Ce que vous appelez un bienfait n'est qu'un de. voir. Votre digne père me fit autrefois partager l'heureuse éducation qu'il donnait à son fils. C'est à ses soins que je dois la fortune que j'ai acquise. Je n'ai point d'enfans; ses petits-fils m'appartiennent, et ils ont droit, pendant ma vie et après ma mort, à des biens que je n'ai cherché à étendre que pour les enrichir.

Madame Beaumont. En ce cas, Léonor, comme la plus aimable...

Verteuil. Si je fais quelque distinction, ce ne sera point pour de frivoles agrémens, ce seront les qualités et les vertus qui décideront mes préférences.

Madame Beaumont. Ah! la voici qui vient.

SCÈNE IV.

Madame Beaumont, Verteuil, Léonor, dans une parure au-des

sus de son état et de son bien.

Verteuil, (étonné.) Comment ! c'est-là Léonor ?

Madame Beaumont. Vous êtes surpris, je le vois, de la trouver si charmante. Vous nous avez fait un peu attendre, mon enfant.

Léonor, (faisant à Verteuil une révérence cérémonieuse.) C'est que Finette n'a jamais pu réussir à placer mes plumes. Je les lui ai fait ôter et remettre au moins dix fois. Enfin, je l'ai renvoyée de dépit, et je me suis coiffée moi-même. Je suis enchantée, monsieur Verteuil, de vous voir en bonne santé.

Verteuil, (allant vers elle, et lui tendant les bras.) Et moi, ma chère Léonor... (Elle se détourne avec un air dédaigneux.) Eh bien! est-ce que vous craignez de me recevoir comme votre père ?

Madame Beaumont. Oui, Léonor, comme votre père et votre bienfaiteur. (A Verteuil.) Il faut lui pardonner, je vous prie. Elle est élevée dans la modestie et dans la réserve.

Verteuil. Elle ne les aurait point blessées en recevant les témoignages de mon amitié. Je lui dois aussi de tendres reproches pour avoir tardé si long-temps à satisfaire mon impatience.

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