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Je vous fais perdre un oncle, et je dois vous le rendre.
Pour cela je persiste à vous nommer mon gendre.
Ma fille, en cas pareil, me vaudra bien, je croi ;
Et n'est pas un parti moins sortable que moi.
Tenez, lui pourriez-vous refuser quelque estime?

Dam., (à part.) Ah! Lisette la suit! malheur à l'anonyme !

SCÈNE VII.

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Francaleu, Damis, Lucile, Lisette.
Franc. Mignone, venez-çà ! Vous voyez, devant vous,
Celui dont j'ai fait choix pour être votre époux.
Ses talents...

Lis. Ses talents ! c'est où je vous arrête...
Franc. Qu'on se taise !
Lis.

Apprenez...
Franc.

Ne me romps pas la tête,
Coquine! Tu crois donc que je sois à sentir
Que, tout le jour ici, tu n'as fait que mentir ?

Dam., (bas à Francaleu.)
Faites qu'elle nous laisse un moment, et pour cause.

Franc. Va-t’en.
Lis.

Q’auparavant je vous dise une chose.
Franc. Je ne veux rien entendre.
Lis.

Et moi je veux parler.
Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler.

Dam., (à Francaleu.)
Maintenant, elle peut rester.
Franc.

L'impertinente !
Dam. A dit vrai.
Lis., (bas à Lucile.) Tenez bon ; je vais chercher Dorante.

(Elle sort.)
SCÈNE VIII.

Francaleu, Damis, Lucile.
Franc. Elle a dit vrai!
Dam.

Très-vrai.
Franc.

La nouvelle, en ce cas,
M'étonne bien un peu, mais ne me change pas.
Non, je n'en rabats rien de ma première estime :
Loin de là ; votre chute est si peu légitime,
Fait voir tant de rivaux déchaînés contre vous,
Qu'elle prouve combien vous les surpassez tous.
Et ma fille n'est pas non plus si mal habile...

Luc. Mon père...
Dam.

Permettez, belle et jeune Lucile...
Luc. Permettez-moi, monsieur, vous-même, de parler.
Mon père, il n'est plus temps de rien dissimuler,
D'un père, je le sais, l'autorité suprême
Indique ce qu'il faut qu'on haïsse ou qu'on aime;
Mais, de ce droit, jamais vous ne fûtes jaloux.
A ujourd'hui même encor, vous vouliez, disiez-vous,
Que, par mon propre choix, je me rendisse heureuse;
Vous vous en étiez fait une loi généreuse :
Et c'est ainsi qu'un père est toujours adoré;
Et que moins il est craint, plus il est révéré.
Vous m'avez ordonné surtout d'être sincère,
Et d'oser là-dessus m'expliquer sans mystère.
Mon devoir le veut donc, ainsi que mon repos.

Franc., (bas.) Au fait! J'augure mal de cet avant-propos.
Luc. Parmi les jeunes gens que ce lieu-ci rassemble...
Franc. Ah! fort bien !
Luc.

Rassurez votre fille qui tremble,
Et qui n'ose qu'à peine embrasser vos genoux,
Franc. Vous penchiez pour quelqu'un ? J'en suis fâché

pour vous. Pourquoi tardiez-vous tant à me le venir dire ?

Luc. C'est que celui vers qui ce doux penchant m'attire, Est le seul justement que vous aviez exclus.

Franc. Quoi ! Quand j'ai mes raisons...
Luc.

Vous ne les avez plus.
Son cœur, à mon égard, était selon le vôtre.
Vous craigniez qu'il ne fût dans les liens d'une autre;
Et jamais un soupçon ne fut si mal fondé.
Il m'adore : et de moi, près de vous secondé...
Ah! je lis mon arrêt sur votre front sévère !
Eh bien ! j'ai mérité toute votre colère :
Je n'ai pas, contre moi, fait d'assez grands efforts ;
Mais est-ce donc avoir mérité mille morts ?
Car enfin c'est à quoi je serais condamnée,
S'il fallait, à tout autre, unir ma destinée.
Non, vous n'userez pas de tout votre pouvoir,
Mon père! Accordons mieux mon cæur et mon devoir.
Arrachez-moi du monde, à qui j'étais rendue !
Hélas ! il n'a brillé qu’un instant à ma vue.
Je fermerai les yeux sur ce qu'il a d'attraits.
Puisse le ciel m'y rendre insensible à jamais !

Franc. La sotto chose en nous que l'amour paternelle !

Ne suis-je pas déjà prêt à pleurer comme elle?

Dam. Eh! laissez-vous aller à ce doux mouvement,
Monsieur ! ayez pitié d'elle et de son amant,
Je ne vous rejoignais, après ma lettre lue,
Que pour servir Dorante à qui Lucile est due.
Laissez-là ma fortune, et ne songez qu'à lui.

Franc. Votre ennemi mortel ! qui voulait aujourd'hui...
Dam. Souffrez que ma vengeance à cela se termine.
Franc. Mais c'est le fils d'un homme ardent à ma ruine...

Dam., (lui remettant une lettre ouverte.)
Non. Voilà qui met fin à vos inimitiés.

SCÈNE IX.
Dorante, Francaleu, Damis, Lucile, Lisette.
Dor., (se jetant aux genoux de Francaleu.)
Écoutez-moi, monsieur; ou je meurs à vos pieds,
Après avoir percé le cæur de ce perfide!
Il est temps que je rompe une silence timide.
J'adore votre fille. Arbitre de mon sort,
Vous tenez en vos mains et ma vie et ma mort.
Prononcez, et souffrez cependant que j'espère.
Un malheureux procès vous brouille avec mon père.
Mais vous fûtes amis : il m'aime tendrement;
Le procès finirait par son désistement.
Je cours donc me jeter à ses pieds, comme aux vôtres,
Faire, à vos intérêts, immoler tous les nôtres.
Vous réunir tous deux, tous deux vous émouvoir,
Ou me laisser aller à tout mon désespoir !
(à Damis.) D’une ou d'autre façon, tu n'auras pas la gloire,
Traître, de couronner la méchanceté noire
Qui croit avoir ici disposé tout pour toi,
Et qui t'a fait écrire, à Paris, contre moi.

Dam. Enfin l'on s'entendra, malgré votre colère.
J'ai véritablement écrit à votre père,
Dorante ; mais je crois avoir fait ce qu'il faut.
Monsieur tient la réponse ; et peut lire tout haut.

Franc., (lit.) Aux traits dont vous peignez la charmante Lucile,
Je ne suis pas surpris de l'amour de mon fils.
Par son médiateur, il est des mieux servis ;
Et vous plaidez sa cause en orateur habile.

* Fils, se prononce par les uns fi, par les autres, et le plus grand nombre, fis.

.

La rigueur, il est vrai, serait très-inutile ;

Et je défère à vos avis.
Reste à lui faire avoir cette beauté qu'il aime.

Il n'aura que trop mon aveu ;
Celui de monsieur Francaleu

Puisse-t-il s'obtenir de même ;
Parlez, pressez, priez! Je désire à l'excès
Que sa fille, aujourd'hui, termine nos procès ;
Et que le don d'un fils qu'un tel ami protège,
Entre votre hôte et moi, renouvelle à jamais
La vieille amitié de collége.

MÉTROPHILE. Maîtresse, amis, parens, puisque tout est pour vous ; Aimez donc bien Lucile, et soyez son époux. Dor. Ah! monsieur ! Ô mon père ! (A Lucile.) Enfin je

vous possède.
Dam. Sans en moins estimer l'ami qui vous la cède ?

Dor. Cher Damis ! vous devez en effet m'en vouloir ;
Et vous voyez un homme...
Dam.

Heureux.
Dor.

Au désespoir.
Je suis un monstre !
Dam.

Non; mais, en termes honnêtes,
Amoureux et français : voilà ce que vous êtes.

Dor., (aux autres.) Un furieux ! qui, plein d'un ridicule effroi, Tandis qu'il agissait si noblement pour moi, Impitoyablement ai fait siffler sa pièce. Dam. Quoi ?... Mais je m'en prends moins à vous qu'à la

traîtresse Qui vous a confié que j'en étais l'auteur. Je suis bien consolé, j'ai fait votre bonheur.

Dor. J'ai demain, pour ma part, cent places retenues ; Et veux, après-demain, vous faire aller aux nues.

Dam. Non! j'appelle, en auteur soumis, mais peu craintif, Du parterre en tumulte, au parterre attentif. Qu'un si frivole soin ne trouble pas la fêle. Ne songez qu'aux plaisirs que l'hymen vous apprête. Vous à qui cependant je consacre mes jours, Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amours !

LE MISANTHROPE,

COMÉDIE EN CINQ ACTES,

PAR MOLIÈRE.

(JEAN BAPTISTE PoCQUELIN DE MOLIERE, né à Paris en 1620. Peintre de la nature et fléau du ridicule, Molière a surpassé en finesse, en esprit et en génie tous les poëtes comiques anciens, et aucun des modernes ne l'a égalé. L'Avaro, l'École des maris, le Tartufe, le Misanthrope, les Femmes Savantes, sont des chefs-d'œuvre qui feront éternellement la gloire de la scène comique en France ; et ses autres pièces, quoique moins parfaites, suffiraient à faire un nom à quiconque aurait eu le génie d'en être l'auteur. Il mourut à Paris en 1673.]

PERSONNAGES.
ALCESTE, amant de Célimène. ACASTE,

marquis.
PHILINTE, ami d'Alceste.

CLITANDRE,
ORONTE, amant de Célimène. BASQUE, valet de Célimène.
CÉLIMÈNE, amante d'Alceste. Un garde de la maréchaussée de
ELIANTE, cousine de Célimène.

France.
ARSINOÉ, amie de Célimène. Dubois, valet d'Alceste.

La scène est à Paris, dans la maison de Célimène.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

Philinte, Alceste. Phil. Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ? Alc., (assis.)

Laissez-moi, je vous prie. Phil. Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie... Alc. Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.' Phil. Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher. Alc. Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. Phil. Dans vos brusques chagrins je ne puis vous com

prendre;

Courez vous cacher, pour allez vous promener, allez-vous-en.

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