Page images
PDF
EPUB

Pégase imprudemment, la bride sur le cou,
N'eût voituré la muse aux filets de Saint-Clou.'

Dam., (resserrant la lettre qu'il a lue.)
Oh, oh! bon gré, malgré, voici qui me retarde!

Mon. Écoutez donc, monsieur: ma foi, prenez-y garde ! Un beau jour...

Dam. Un beau jour, ne te tairas-tu point ?

Mon. À votre aise. Après tout, liberté sur ce point.
Enfin quelqu'un m'a dit qu'ici vous pouviez être.
Mais personne, monsieur, ne veut vous y connaître ;
Et dans ce vaste enclos que j'ai tout parcouru,
Je vous manquais encor, si vous n'eussiez paru.

Dam. De mes admirateurs tout cet enclos fourmille:
Mais tu m'as demandé par mon nom de famille ?

Mon. Sans doute. Comment donc aurais-je interrogé ?
Dam. Je n'ai plus ce nom-là.
Mon.

Vous en avez changé ?
Dam. Oui ; j'ai, depuis huit jours, imité mes confrères.
Sous leur nom véritable ils ne s'illustrent guères ;
Et, parmi ces messieurs, c'est l'usage commun
De prendre un nom de terre, ou de s'en forger un.

Mon. Votre nom maintenant, c'est donc ?
Dam.

De l’Empirée, Et j'en oserais bien garantir la durée.

Mon. De l'Empirée ! Oui-dà! n'ayant sur l'horizon
Ni feu ni lieu qui puisse alonger votre nom,
Et ne possédant rien sous la voûte céleste,
Le nom de l'enveloppe est tout ce qui vous reste.
Voilà donc votre esprit devenu grand terrien,
L'espace est vaste : aussi s'y promène-t-il bien.
Mais quand il va là-haut lui seul à sa campagne,
Que le corps, ici-bas, souffre qu'on l'accompagne.

Dam. Et crois-tu donc qu'un homme à talents, tel que moi,
Puisse régler sa marche, et disposer de soi ?
Les

gens de mon espèce ont le destin des belles.
Tout le monde voudrait nous enlever comme elles.
Je me laisse entrainer chez monsieur Francaleu,
Par un impertinent que je connaissais peu.
C'est lui qui me présente; et dupe du manége,
Je sers de passeport au fat qui me protége.
On tenait table encore. On se serre pour nous.
La joie, en circulant, me gagne ainsi qu'eux tous.

1

Les filets de Saint-Clou, lieu où l'on repêche les noyés.

Je la sens : j'entre en verve ; et le feu prend aux poudres.
Il part de moi des traits, des éclairs et des foudres:
J'ai le vol si rapide et si prodigieux,
Qu'à me suivre, on se perd, après moi, dans les cieux :
Et c'est là qu'à grands cris, je reçois des convives,
Ce nom qui va du Pinde enrichir les archives...

Mon. Qui va nous appauvrir, à coup sûr, tous les deux.

Dam. Ensuite un équipage et commode et pompeux
Me roule, en un quart-d'heure, à ce lieu de plaisance,
Où je ris, chante, et bois : le tout, par complaisance.

Mon. Par complaisance, soit. Nais vous ne savez pas ?
Dam. Et quoi !

Mon. Pendant qu'aux champs vous prenez vos ébats,
La fortune, à la ville, en est un peu jalouse.
Monsieur Baliveau...
Dam.

Heim ?
Mon.

Votre oncle de Toulouse...
Dam. Après.
Mon.

Est à Paris.
Dam.

Qu'il y reste. Mon.

Fort bien.
Sans croire, sans vouloir que vous en sachiez rien.

Dam. Pourquoi donc me le dire ?
Mon.

Ah! quelle indifférence !
Et rien est-il pour vous de plus de conséquence ?
Un oncle riche et vieux dont votre sort dépend ;
Qui du bien qu'il vous veut sans cesse se repent ;
Prétendant, sur son goût, régler votre génie;
De vos diables de vers détestant la manie;
Et qui, depuis cinq ans bien comptés, Dieu merci,
Pour faire votre droit, nous pensionne ici !
Attendez-vous, monsieur, à d'horribles tempêtes.
Il vient incognito, pour voir où vous en êtes.
Peut-être il sait déjà que, vous donnant l'essor,
Vous n'avez pris ici d'autre licence encor,
Que celles qu'il craignait, et que, dans vos rubriques,
Vous nommez, entre vous, licences poétiques.
Ah! monsieur, redoutez son indignation.
Vous aurez encouru l'exhérédation.
Ce mot doit vous toucher, ou votre âme est bien dure.

Dam., (lui donnant un papier.)
Mondor, porte ces vers à l'auteur du Mercure.

• Où dous en êtes, dans quelle situation vous vous trouvez.

Mon., (refusant de le prendre.)
Beau fruit de mon sermon!
Dam.

Digne du sermonneur.
Mon. Et que doit nous valoir ce papier ?
Dam.

De l'honneur.
Mon., (secouant la tête.)
Bon! de l'honneur !
Dam.

Tu crois que je dis des sornettes ?
Mon. C'est qu'on n'a point d'honneur à mal payer ses dettes,
Et qu'avec celui-ci vous les paierez très-mal.

Dam. Qu’un valet raisonneur est un sot animal !
Eh! fais ce qu'on te dit.
Mon.

Aussi, ne vous déplaise,'
Vous en parlez, monsieur, un peu trop à votre aise.
Vous avez les plaisirs, et moi, tout l'embarras.
Vous et vos créanciers, je vous ai sur les bras.
C'est moi qui les écoute, et qui les congédie.
Je suis las de jouer, pour vous, la comédie,
De vous céler, d’oser remettre au lendemain,
Pour emprunter encore, avec un front d'airain.
Ma probité répugne à ces façons de vivre.
De ce monde aboyant cherchez qui vous délivre.
Pour moi, plein désormais d'un juste repentir,
J'abandonne le rôle, et ne veux plus mentir,
Viennent baigneur, marchand, tailleur, hôte, aubergiste,
Que leur cour vous talonne et vous suive à la piste ;
Tirez-vous-en vous seul ; et voyons une fois...

Dam., (lui tendant le même papier.)
Tu me rapporteras le Mercure du mois ;
Entends-tu ?

Mon., (le prenant.) Trouvez bon aussi que je revienne
Environné des gens que je vous nomme.
Dam.

Amène.
Mon. Vous pensez rire ?
Dam.

Non.
Mon.

Vous verrez. Dam.

Je t'attends. Mon., (sortant.) Oh bien ! vous en allez avoir le passe-temps.

Dam. Et toi, celui de voir des gens comblés de joie.

Mon., (revenant.) Les paierez-vous ?

[ocr errors]

Quoique cela vous déplaise, je dis que, &c.

Dam.

Sans doute.
Mon.

Et de quelle monnoie ?!
Dam. Ne t'embarrasse pas.
Mon. (à part.)

Ouais! serait-il en fonds?
Dam. Arrangeons-nous déjà sur ce que nous devons.

Mon., (à part.)
Morbleu! c'est pour m'apprendre à peser mes paroles.

Dam. Au répétiteur ?
Mon. (d'un ton radouci.) Trente ou quarante pistoles.
Dam. À la lingère ? À l'hôte? Au perruquier !
Mon.

Autant.
Dam. Au tailleur ?
Mon.

Quatre-vingts. Dam.

À l'aubergiste ?
Mon.

Cent.
Dam. À toi ?
Mon., (faisant d'humbles révérences.)

Monsieur...
Dam.

Combien ? Mon.

Monsieur... Dam.

Parle. Mon.

J'abuse...
Dam. De ma patience!
Mon.

Oui; je vous demande excuse.?
Il est vrai que... le zèle... a manqué de... respect;
Mais le passé rendait l'avenir très-suspect.

Dam. Cent écus, supposons. Plus ou moins, il n'importe. Çà, partageons les prix que dans peu je remporte.

Mon. Les prix ?

Dam. Oui ; de l'argent, de l'or, qu'en lieux divers, La France distribue à qui fait mieux les vers. À Paris, à Rouen, à Toulouse, à Marseille. J'ai concouru partout : partout j'ai fait merveille...

Mon. Ah! Si bien que Paris paiera donc le loyer; Rouen, le maître en droit ; Toulouse le barbier ; Marseille, la lingère; et le diable mes gages.

Dam. Tu doutes qu'en tous lieux j'emporte les suffrages?

Mon. Non; ne doutons de rien. Et, sur un fonds meilleur, N'hypothéquez-vous pas l'auberge et le tailleur ?

Dam. Sans doute ; et sur un fonds de la plus noble espèce, Le théâtre français donne aujourd'hui ma pièce,

· Monnoie, pour monnaie.
* On demande pardon, et l'on fait des excuses.

Le secret m'est gardé. Hors un acteur et toi,
Personne au monde encor ne sait qu'elle est de moi.
Ce soir même on la joue: en voici la nouvelle.
Mon talent à l'Europe aujourd'hui se révèle.
Vers l'immortalité je fais les premiers pas;
Cher ami, que pour moi ce grand jour a d'appas !
Autre espoir...

Mon. Chimérique.
Dam.

Une fille adorable,
Rare, célèbre, unique, habile, incomparable...

Mon. De cette incomparable, après, qu'espérez-vous ?

Dam. A ujourd'hui triomphant, demain j'en suis l'époux. Demain... Où vas-tu donc, Mondor ? Mon.

Chercher un maitre. Dam. Et pourquoi, tout à coup, suis-je indigne de l'être ? Mon. C'est que l'air est, monsieur, un fort sot aliment. Dam. Qui te veut nourrir d'air ? Es-tu fou ? Mon.

Nullement. Dam. Ma foi, tu n'es pas sage. Eh quoi ! tu te révoltes ! À la veille, que dis-je ? au moment des récoltes ! Çar enfin rassemblons (puisqu'il faut avec toi Descendre à des détails si peu dignes de moi), Rassemblons en un point de précision sûre L'état de ma fortune, et présente et future. De tes gages déjà le paiement est certain. Ce soir une partie ; et l'autre après-demain. Je réussis. J'épouse une femme savante. Vois le bel avenir qui de là se présente ! Vois naître tour à tour, de nos feux triomphants, Des pièces de théâtre, et de rares enfants ! Les aiglons généreux, et dignes de leurs races, À peine encore éclos, voleront sur nos traces. Ayons-en trois. Léguons le comique au premier, Le tragique au second, le lyrique au dernier. Par eux seuls, en tous lieux, la scène est occupée. Qu'à l'envi cependant, donnant dans l'épopée, Et mon épouse et moi nous ne lâchions par an, Moi, qu’un demi poème, elle que son roman: Vers nous, de tous côtés nous attirons la foule. Voilà dans la maison l'or et l'argent qui roule ; Et notre esprit qui met, grâce à notre union, Le théâtre et la

presse à contribution.

* Travailler à l'envi l'un de l'autre, travailler à qui fera le mieux.

« PreviousContinue »