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Lis. À la pièce du jour rendez-vous nécessaire. Il s'agit de cela maintenant. Après quoi...

Dor. Voici notre poëte. Adieu. Retire-toi.

SCÈNE III.

Dorante, Damis.
Dor. Tout à l'heure, mon cher, il faut prendre la peine...

Dam., (sans l'écouter.)
Non! jamais si beau feu ne m'échauffa la veine.
Ma foi, j'ai fait pour vous bien des vers jusqu'ici :
Mais je donne ma voix et la palme à ceux-ci.

Dor. Il s'agit...
Dam., (interrompant continuellement Dorante.)

De vous faire une églogue: elle est faite.
Dor. Eh! n'allons pas si vite !...
Dam.

Oh! mais faite et parfaite.
Dor. Je le crois...
Dam.

Au bon coin ceci sera frappé.
Dor. D'accord...
Dam.

Et je le donne en quatre au plus huppé.'
Dor. Laissons; je vous demande...
Dam.

Oui, du noble et du tendre.
Dor. (perdant patience.)
Non ! du tranquille.
Dam., (tirant ses tablettes.)

Aussi, vous en allez entendre.
Dor. Eh! j'en jugerais mal !
Dam.

Mieux qu'un autre. Écoutez.
Dor. Je suis sourd.
Dam.

Je crierai. Dor.

Vainement ! Dam.

Permettez. Dor. Quelle rage!

Dam., (lit.) Daphnis et l'Echo, dialogue. “ Daphnis. Dor., (à part.)

Au diable soient l'écho, l'homme et l'églogue!

* Et je le donne en quatre au plus huppé. C'est-à-dire : je donne quatre épreuves au meilleur poëte, pour faire d'aussi bons yers. Huppé, signifie : marquant, considérable.

Dam., (avec emphase.)
Écho, que je retrouve en ce bocage épais...

Dor., (d'une voix éclatante.)
Paix! dit l'Écho. Paix; dis-je; une bonne fois: Paix !
Sinon...

Dam. Comment, monsieur, quand pour vous je compose...
Dor. Mais quand de vous, monsieur, on demande autre chose.

Dam., (reprenant sa volubilité.)
Ode ? épitre ? cantate ?
Dor.

Ahie!
Dam.

Élégie ?
Dor.

Eh bien !
Dam. Portrait ? sonnet ? bouquet ? triolet ? ballet?
Dor.

Rien.
Mon amour se retranche au langage ordinaire;
Et désormais du vôtre il n'aura plus affaire.

Dam., (resserrant ses tablettes.)
C'est autre chose : alors ces vers seront pour moi.

Dor. Non que je ne ressente, ainsi que je le doi,'
La bonté que ce jour encor vous avez eue.
J'ai regret à la peine.
Dam.

Elle n'est pas perdue.
Mes vers, sans aller loin, sauront où se placer;
Et l'on a, pour son compte, à qui les adresser.

Dor., (avec émotion.)
Ah! vous aimez ?
Dam.

Qui donc aimerait, je vous prie ?
La sensibilité fait tout notre génie.
Le cœur d'un vrai poëte est prompt à s'enflammer;
Et l'on ne l'est qu'autant que l'on sait bien aimer.

Dor. (à part.)
Je le crois mon rival. (Haut.). Quelle est votre bergère ?

Dam. De la vôtre, pour moi, le nom fut un mystère ;
Que le nom de la mienne en puisse être un pour vous.

Dor. Et votre sort, monsieur, sans doute...
Dam.

Est des plus doux.
Dor. Une plume si tendre a de quoi plaire aux belles.
Dam. Ce jour vous en dira peut-être des nouvelles.
Dor. Ce jour ?
Dam. Est un grand jour.
Dor., (à part.)

Ah! c'est Lucile. (Haut.) Oh ça ! Si vous ne la nommez, du moins dépeignez-la.

"Doi, pour dois.

Dam. Je le voudrais.
Dor.

À qui tient-il ?! (à part.) Son froid me tue.
Dam. Je ne le puis.
Dor.

Pourquoi ?
Dam.

Je ne l'ai jamais vue.
Dor., (à part.)
C'est elle. (Haut.) Expliquez-vous.
Dam.

Mes termes sont fort clairs.
Dor. D'où naîtraient donc vos feux ?
Dam.

De son goût pour les vers. Dor. De son goût pour les vers ! (Bas.) Mon infortune est

sûre : Mais n'importe ; feignons, et poussons l’aventure. Dam. Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ? D'où vient tant

d'à-parté ? Dor. De mon premier objet c'est trop m'être écarté. Revenons au plaisir que de vous j'ose attendre.

Dam. Parlez; me voilà prêt, que faut-il entreprendre ?

Dor. Donnez-moi pour acteur à monsieur Francaleu.
Je me sens du talent; et je voudrais un peu,
En m'essayant chez lui, voir ce que je sais faire.

Dam. Venez.
Dor.

Mon nom pourrait me nuire.
Dam.

Il faut le taire. Vous êtes mon ami ; ce titre suffira. Écoutez seulement les vers qu'il vous lira. C'est un fort galant homme, excellent caractère, Bon ami, bon mari, bon citoyen, bon père ; Mais à l'humanité, si parfait que l'on fût, Toujours, par quelque faible, on paya le tribut. Le sien est de vouloir rimer malgré Minerve: De s'être, en cheveux gris, avisé de sa verve; Si l'on peut nommer verve une démangeaison Qui fait honte à la rime, ainsi qu'à la raison. Et, malheureusement, ce qui vicie abonde. Du torrent de ses vers sans cesse il nous inonde : Tout le premier lui-même, il en raille, il en rit. Grimace ! l'auteur perce; il les lit, les relit, Prétend qu'ils fassent rire ; et pour peu qu'on en rie, Le poignard sur la gorge, en fait prendre copie,

* De qui cela dépend-il? * A-parté, paroles dites à part soi, entendues des spectateurs seulement. Fassent, pour font.

Rentre en fougue, s'acharne impitoyablement
Et, charmé du flatteur, le paie en l'assommant.

Dor. Oh, je suis patient! Je veux lasser votre homme ; Et

que de l'encensoir ce soit moi qui l'assomme!
Dam. Pour moi je meurs, je tombe, écrasé sous le faix.
Dor. Qui vous retient chez lui!
Dam.

Des raisons que je tais.
Et je m'y plairais fort, sans sa muse funeste
Dont le poison maudit nous glace et nous empeste.
Heureux, quand mon esprit vole à sa région,
S'il n'y porte pas l'air de la contagion !
Le voici. Tout le corps me frissonne à l'approche
Du griffonnage affreux qu'il a toujours en poche.

SCÈNE IV.

Franca leu, Dorante, Damis.
Franc. Peste soit de ces coups où l'on ne s'attend pas !
Voilà ma pièce au diable, et mon théâtre à bas.

Dam. Comment donc ?
Franc.

Trois acteurs : l'amant, l'oncle, le père,
Manquant à point nommé, font cette belle affaire.
L’un est inoculé; l'autre, aux eaux; l'autre, mort.
C'est bien prendre son temps !
Dam.

Le dernier a grand tort.
Franc. Je croyais célébrer le retour de ma fille.
À grands frais, je convoque amis, parents, famille ;
J'assemble un auditoire et nombreux et galant,
Et nous fermons. Cela n'est-il pas régalant ?

Dam., (froidement.)
Certes les trois sujets étaient bons; c'est dommage.

Franc. Quelle sérénité ! Savez-vous, quand j'enrage,
Que j'enrage encor plus, si l'on n'enrage aussi !

Dam. C'est que je vois, monsieur, bon remède à ceci.
Le rôle des vieillards n'est pas de longue haleine ;
Les deux premiers-venus le rempliront sans peine.

Franc. Et l'amant ?
Dam., (présentant Dorante.) Mon ami s'en acquitte à ravir.

Dor., (à Francaleu.)
Vous me voyez, monsieur, tout prêt à vous servir.

Franc., (à Dam.) Il a d’un amoureux tout à fait l'encolure.
Dam. Le jeu bien au-dessus encor de la figure.

Franc. Mais il s'agit ici d'un amant maltraité ; Et peut-être monsieur ne l'a jamais été.

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Or il faut, quelque loin qu'un talent puisse atteindre,
Éprouver pour sentir, et sentir pour bien feindre.

Dam., (avec un rire malin.)
A ussi n'ira-t-il pas se chercher en autrui.
Le rôle qu'il accepte est modelé pour lui.
Le pauvre infortuné meurt pour une inhumaine,
Sans oser déclarer son amoureuse peine;
De façon qu'il en est encore à s'aviser,
Quand peut-être quelqu'autre est tout près d'épouser.

Dor., (outré.) Ma situation sans doute est peu commune; Et je sens en effet toute mon infortune.

Franc. Bon! tant mieux! vous voilà selon notre désir. Venez; et, croyez-moi, vous aurez du plaisir.

(Il sort avec Dorante.)
Dam., (seul.)
J'ai beau le voir parti : je ne m'en crois pas quitte.
Mais, grâce à l'embarras qui l'occupe et l'agite,
Sain et sauf, une fois, j'échappe à mon bourreau.

Franc., (revenant.)
Attendez-vous à voir quelque chose de beau.
J'achève de brocher une pièce en six actes.
La rime et la raison n'y sont pas trop exactes;
Mais j'en apprête mieux à rire à mes dépens.

(Il s'en retourne.) SCÈNE V.

Damis.
Et je n'armerais pas contre ce guet-apens ?
Ce devrait être fait. Qu'il reste à sa campagne,
Ou me vienne chercher au fond de la Bretagne.
L'amour m'y tend les bras. Mon cæur m'a devancé.
C'est un neud que de loin l'esprit a commencé.
Il est temps que la vue et l'achève et le serre.
Partons.

SCÈNE VI.

Damis, Mondor.
Mon., (rendant une lettre à Damis.)

Ah! grâce au ciel, enfin je vous déterre!
Je vous cherche, monsieur, depuis huit jours entiers.
Et de Paris cent fois j'ai fait tous les quartiers.
J'ai craint, au bord de l'eau, vos visions cornues;
Que, cherchant quelque rime, et lisant dans les nues,

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