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LA MÉTROMANIE,

COMÉDIE EN CINQ ACTES,

DE PIRON.

(ALEXIS PIRON naquit à Dijon en 1689. Il a écrit des opéras, des tragédies et un assez grand noinbre de poésies légères qu'on ne lit gudre maintenant; mais son chef-d'œuvre, la Métromanie, est une comédie remplie d'incidents heureux et de fort beaux vers, qu'on ne se lassera jamais de lire. Il mourut à Paris en 1773.]

PERSONNAGES. FRANCALEU, père de Lucile.

LUCILE, fille de Francaleu. BALIVEAU, capitoul, oncle de Damis. LISETTE, suivante de Lucile. Danis, poète.

MONDOR, valet de Damis. DORANTE, amant de Lucile. La Scène est chez M. de Francaleu, dans les jardins d'une maison de plaisance

aux portes de Paris.

ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRÉ.

Mondor, Lisette.
Mondor. Cette maison des champs me paraît un bon gite.
Je voudrais bien ne pas en décamper si vite,
Surtout m'y retrouvant avec tes yeux fripons,
A uprès de qui,' pour moi, tous les gîtes sont bons.
Mais de mon maître ici n'ayant point de nouvelles,
Il faut que je revole à Paris.
Lisette.

Tu l'appelles ?
Mon. Damis. Le connais-tu ?
Lis.

Non.
Mon.

Adieu donc. Lis.

Adieu. Mon., (revenant.) On m'a pourtant bien dit: chez monsieur

Francaleu.

'De qui n'a rapport qu'aux personnes, mais ici avec tes yeux fripons, veut dire avec toi friponne.

Lis. C'est ici.
Mon. Vous jouez chez vous la comédie ?
Lis. Témoin ce rôle encor qu'il faut que j'étudie.
Mon. Le patron n'a-t-il pas une fille unique ?
Lis.

Oui.
Mon. Et qui sort du couvent depuis peu ?
Lis.

D'aujourd'hui.
Mon. Vivement recherchée ?
Lis.

Et très-digne de l'être.
Mon. Et vous avez grand monde ?
Lis.

À ne pas nous connaître.
Mon. Illuminations, bal, concert ?
Lis.

Tout cela.
Mon. Un beau feu d'artifice ?
Lis.

Il est vrai.
Mon.

M'y voilà.' Damis doit être ici ; chaque mot me le prouve. Quand le diable en serait, il faut que je l'y trouve.

Lis. Sa mine? Ses habits ? Son état ? Sa façon ?

Mon. Oh! c'est ce qui n'est pas facile à peindre, non;
Car, selon la pensée où son esprit se plonge,
Sa face, à chaque instant, s'élargit ou s'alonge.
Il se néglige trop, ou se pare

à l'excès.
D'état, il n'en a point, ni n'en aura jamais.
C'est un homme isolé, qui vit en volontaire ;
Qui n'est bourgeois, abbé, robin ni militaire :
Qui va, vient, veille, sue, et, se tourmentant bien,
Travaille nuit et jour, et jamais ne fait rien;
Au surplus, rassemblant dans sa seule personne,
Plusieurs originaux qu'au théâtre on nous donne:
Misanthrope, étourdi, complaisant, glorieux,
Distrait.... ce dernier-ci le désigne le mieux;
Et tiens, s'il est ici, je gage mes oreilles
Qu'il est dans quelque allée à bayer aux corneilles,
S'approchant, pas à pas, d'un haha qui l'attend,
Et qu'il n'apercevra qu'en s'y précipitant.

Lis. Je m'oriente. On a l'homme que tu souhaites.
N'est-ce pas de ces gens que l'on nomme poëtes ?

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· C'est cela même.
· Robin, homme de robe. Terme populaire.

Regarder en l'air niaisement. * Haha, ouverture au mur d'un parc, avec un fossé en dehors. Cela était pratiqué pour chasser le gibier.

Mon. Oui.
Lis. Nous en avons un.
Mon.

C'est lui.
Lis.

Peut-être bien.
Mon. Quoi donc ?
Lis.

Le personnage en tout ressemble au tien; Sinon que ce n'est pas

Damis

que

l'on le nomme.' Mon. Contente-moi, n'importe, et montre-moi cet homme.

Lis. Cherche : il est à rêver là-bas dans ces bosquets. Mais vas-y seul: on vient; et je crains les caquets.

SCÈNE II.

Dorante, Lisette.
Lis. Dorante ici ! Dorante !
Dorante.

Ah, Lisette ! ah, ma belle !
Que je t'embrasse! Eh bien, dis-moi donc la nouvelle !
Félicite-moi donc ! Quel plaisir ! L'heureux jour !
Que ce jour a tardé long-temps à mon amour!
De la chose, avant moi, tu dois être avertie.
Que ne me dis-tu donc que Lucile est sortie ?
Que je vais... que je puis... conçois-tu... Baise-moi.

Lis. Mais vous n'êtes pas sage, en vérité.
Dor.

Pourquoi ?
Lis. Si monsieur vous trouvait ? Songez donc où vous êtes.
Y pensez-vous, d'oser venir, comme vous faites,
Chez un homme avec qui votre père en procès...

Dor. Bon! m'a-t-il jamais vu ni de loin ni de près !
Je vois le parc ouvert : j'entre.
Lis.

Vous le dirai-je ?
Eussiez-vous cent fois plus d'audace et de manége,

à
Je ne sais trop comment vous pourrez l'obtenir.

Dor. Oh! je le sais bien, moi. Mon père m'idolâtre :
Il n'a que moi d'enfant: je suis opiniâtre :
Je le veux ; qu'il le veuille : autrement (j'ai des mœurs)
Je ne lui manque point; mais je fais pis. Je meurs.

Lis. Mais si le grand procès qu'il a....
Dor.

Qu'il y renonce. Le père de Lucile a gagné. Je prononce.

Lis. Mais si votre père ose en appeler ?
Dor.

Jamais.

On doit éviter cette lettre euphonique avant un autre .

Lis. Mais si...
Dor.

Finis de grâce; et laisse-là tes mais.
Lis. Croyez-vous donc, monsieur, vous seul avoir un père ?
Le nôtre y voudra-t-il consentir ?
Dor.

Je l'espère.
Lis. Moi, je l'espère peu.
Dor.

Sois en paix là-dessus.
Lis. Le vieillard est entier.
Dor.

Le jeune homme encor plus.
Lis. Lucile est un parti...
Dor.

Je suis bon pour Lucile.
Lis. Elle a cent mille écus.
Dor.

J'en aurai deux cent mille.
Lis. Mais vous aimera-t-elle ?
Dor.

Ah! laisse là ta peur !
Quand je t'en vois douter, tu me perces le cæur.

Lis. Je vous l'ai dit cent fois ; c'est une nonchalante
Qui s'abandonne au cours d'une vie indolente ;
De l'amour d'elle-même éprise uniquement,
Incapable en cela d'aucun attachement,
Une idole du nord, une froide femelle,
Qui voudrait qu'on parlât, que l'on pensât pour elle;
Et sans agir, sentir, craindre, ni désirer,
N'avoir que l'embarras d'être et de respirer.
Et vous voulez qu'elle aime ? Elle, avoir une intrigue !
Y songez-vous, monsieur ? Fi donc; cela fatigue.
Voyez, depuis un mois que le cour vous en dit,
Si votre amour vous laisse un moment de répit.
Et c'est ma foi bien pis chez nous que chez les hommes.

Dor. Enfin, depuis un mois, sachons où nous en sommes.

Lis. Elle aime éperdument ces vers passionnés
Que votre ami compose et que vous nous donnez;
Et je guette l'instant d'oser dire à la belle
Que ces vers sont de vous, et qu'ils sont faits

pour

elle. Dor. Qu'ils sont de moi ! mais c'est mentir effrontément.

Lis. Eh bien ! je mentirai: mais j'aurai l'agrément
D'intéresser pour vous l'indifférence même.

Dor. Lucile en est encor à savoir que je l'aime !
Que ne profitions-nous de la commodité
De ces vers amoureux dont son goût est flatté ?
Un trait pouvait m'y faire aisément reconnaître ;
Et, mieux que tu ne crois, m'eût réussi peut-être.

Lis. Eh non! vous dis-je, non ! Vous auriez tout gâté. L'indifférence incline à la sévérité.

Il fallait bien d'abord préparer toutes choses,
De l'empire amoureux lui déplier les roses,
L'induire à se vouloir baisser pour en cueillir.
D'aise, en lisant vos vers, je la vois tressaillir;
Surtout quand un amour, qui n'est plus guère en vogue,
Y brille sous le titre ou d'idylle ou d'églogue.
Elle n'a plus l'esprit maintenant occupé
Que des bords du Lignon, des vallons de Tempé,
De bergers figurant quelques danses légères,
Ou, tout le jour assis aux pieds de leurs bergères,
Et, couronnés de fleurs, au son du chalumeau,
Le soir, à pas comptés, regagnant le hameau.
La voyant s'émouvoir à ces fades esquisses,
Et de ces visions savourer les délices,
J'ai cru devoir mener tout doucement son cœur,
De l'amour de l'ouvrage, à l'amour de l'auteur.

Dor. C'est une églogue aussi qu'on lui prépare encore.
Damis se lève exprès, chez vous, avant l'aurore.

Lis. Damis ?

Dor. L'auteur des riens dont on fait tant de cas; Et sa rencontre ici, tout franc,' ne me plaît pas.

Lis. Celui que nous nommons monsieur de l’Empirée ?

Dor. Oui. Son talent, chez nous, lui donne aussi l'entrée. Mon père en est épris jusqu'à l'aimer, je croi, Un peu plus que ma mère et presque autant que

moi. Lis. Laissons-là son églogue. Dor.

Ah! soit : je m'en dispense. Sur un pareil emprunt tu sais comme je pense.

Lis. Monsieur de Francaleu ne vous connaît pas ?
Dor.

Non.
Lis. Faites-vous présenter à lui sous un faux nom.
Ici, l'amour des vers est un tic de famille.
Le père qui les aime encor plus que la fille,
Regarde votre ami comme un homme divin;
Et vous plairez d'abord, présenté de sa main.

Dor. Il peut me demander la raison qui m'attire ?

Lis. Le goût pour le théâtre en est une à lui dire.
Désirez de jouer avec nous.

Justement,
Quelques acteurs nous font faux bond, en ce moment.

Dor. Oui-dà, je les remplace, et je m'offre à tout faire.

· Tout franc, pour franchement.
* Faire faux bond, manquer à une promesse.

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