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De Valcour. Oui, ce dernier trait-là est charmant. (Continuant la lecture de la lettre.)

“ Je vous charge de découvrir l'auteur de cette chanson: il m'a rendu service en me signalant des abus; et quel qu'il soit, il mérite une récompense. Je vous prie donc de m'en proposer une pour lui, etc., etc."

Victor. Est-il possible!
Belle-Main. Est-il heureux! le voilà sûr de sa gratification.

Victor, (lui donnant une poignée de main.) Mon cher BelleMain, vous savez ce que je vous ai dit; je ne vous oublierai pas.

Dumont. Du tout, c'est moi que cela regarde; et je lui ai déjà promis, avec l'autorisation de M. le chef de division, une gratification de trois cents francs, le quart de ses appointements.

De Valcour. Ce n'est pas assez, mon cher; on l'a injustement soupçonné, on lui doit une réparation. Je propose au directeur six cents francs de gratification.

Belle-Main, (élevant au ciel ses mains, qui tiennent encore le parapluie.) O mademoiselle Charlotte !

De Valcour, (à Victor.) Quant à vous, jeune homme, il s'agit à présent de justifier les bontés de son excellence; je ne vous perdrai pas de vue, et c'est à vous de mériter par votré assiduité et votre travail (montrant Eugénie) la récompense que je vous ai promise.

Victor. Avec un tel espoir, je frémis de la quantité de rapports et de circulaires que je vais abattre.

Belle-Main, (faisant le geste d'écrire.) Dieu ! m'en voilàt-il en perspective ! je ne risque rien de tailler mes plumes.

Victor. Et quant à ma chanson, puisque je lui dois mon bonheur... combien je me félicite maintenant de l'avoir faite !

Dumont. Et moi, jeune homme, de l'avoir fait connaître !
De Valcour. Moi, de l'avoir corrigée !
Belle-Main. Et moi, de l'avoir copiée !

VAUDEVILLE.

Air: T'en souviens-tu ?

Belle-Main, (au public.)
Ainsi que moi, Charlotte vous supplie
De confirmer l'hymen qui nous attend;
Car le bonheur dont on nous gratifie
De vous encor dépend en cet instant.
Sans vous, hélas ! il est une disgrâce,
Chefs et commis, qui nous supprime tous;
Daignez, messieurs, pour que je reste en place,
Venir souvent en prendre une chez nous,

LE MARIAGE D'ARGENT,

COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE,

PAR E. SCRIBE.

PERSONNAGES. DORBEVAL, banquier.

Poligni, camarades de collége de MADAME DORBEVAL, sa femme.

Olivier, Dorbeval. HERMANCE, sa pupille.

MADAME DE BRIENNE, jeune veuve, Dubois, domestique de Dorbeval.

amie de madame Dorbeval. La scène se passe à la Chaussée-d'Antin, dans l'hôtel de Dorbeval.

Le Théâtre représente un premier salon : porte au fond, et de

chaque côté deux portes à deux battants. La première porte à droite conduit au cabinet de Dorbeval, la seconde à son salon de réception ; les deux portes à gauche conduisent aux appartements de madame Dorbeval.

A droite, un guéridon ; à gauche, et sur le premier plan, une table et ce qu'il faut pour écrire. Sur un plan plus éloigné, une riche cheminée et une pendule.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

Dubois, Olivier. Olivier. Personne dans le salon, personne dans les antichambres, qui d'ordinaire sont encombrés de parasites et de solliciteurs! Est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur à mon ami Dorbeval? Non, non; voilà un valet, l'hôtel est encore habité. (A Dubois.) Monsieur Dorbeval ?

Dubois, (à moitié endormi, et sans le regarder.) Il est sorti, monsieur.

Olivier. Sorti à neuf heures du matin ! à qui croyez-vous parler ? Apprenez que je suis un ami, un camarade de col. lége qui le visite rarement; mais quand je viens, je vous prie de vous arranger pour qu'il y soit.'

Dubois. C'est différent, monsieur; il y est.
Olivier. À la bonne heure.

Dubois. Je demande pardon à monsieur; il y a tant de gens de la Bourse qui viennent tous les matins demander les ordres de monsieur.

Olivier. Vraiment; il y a du plaisir à être un des premiers banquiers de Paris : c'est un bel état.

Dubois. Oui, monsieur, pour les domestiques; aussi j'ai refusé deux ministères et une place de suisse au faubourg Saint-Germain. Je vais voir si monsieur est levé.

Olivier. À l'heure qu'il est !

Dubois. Vous ne savez donc pas que la nuit a duré jusqu'à ce matin. Nous avions hier un bal, une fête, et un monde ! ce qu'il y a de mieux en France : des Anglais, des Russes, des Autrichiens; tous ambassadeurs. Je vais réveiller mon. sieur.

Olivier. Eh non; s'il en est ainsi, garde-t'en bien : il y aurait conscience ;* viens seulement m'avertir quand il fera jour chez lui, j'attendrai.

Dubois. Monsieur va peut-être s'ennuyer.
Olivier. Ça me regarde.
Dubois. Čomme monsieur voudra. (Il sort.)

Ma

SCÈNE II. Olivier, (seul.) M'ennuyer! Ah bien oui ! c'est bon pour un millionnaire; mais un artiste ne donne pas dans ce luxelà! il n'en a pas le temps, surtout s'il a de l'imagination et s'il est amoureux. C'est agréable d'être amoureux : on n'est jamais seul; car dès que je suis seul, je suis avec elle. protectrice, mon ange tutélaire, toi dont je n'ose prononcer le nom, viens avec moi, viens me tenir compagnie ! Ce sont, par exemple, les seuls rendez-vous, les seuls tête-à-tête que j'aie encore obtenus; mais c'est égal. (Se retournant.) Hein! qui vient nous déranger ? On a déjà peur que je ne sois trop heureux. Que vois-je ? c'est Poligni !

' Pour qu'il soit à la maison. ? Ce serait un cas de conscionce, je me reprocherais de l'avoir fait.

SCÈNE III.

Olirier, Poligni. Poligni. Cher Olivier, c'est toi que je rencontre chez Dorbeval!

Olivier. Et je m'en félicite ; car nous ne nous apercevons maintenant que par hasard, et nos entrevues ont toujours l'air d'une reconnaissance.

Poligni. C'est vrai, je me le reproche souvent; car nous nous aimons toujours.

Olivier. Mais nous ne nous voyons plus, et c'est mal.
Poligni. Que veux-tu ? les affaires, les occupations.

Olivier. Les miennes, je le conçois : un peintre, un artiste qui a son état à faire ! mais toi, qui n'as d'autre occupation que de t'amuser.

Poligni. C'est justement pour cela. Si tu savais combien les plaisirs vous donnent d'affaires ! et puis, tu demeures si loin : au haut de la rue Saint-Jacques.

Olivier. Puisque tu as équipage... Tiens, conviens-en franchement : si, au lieu d'habiter cette rue Saint-Jacques que tu me reproches, ce modeste quartier où s'éleva notre enfance, je possédais, comme notre camarade Dorbeval, un bel hôtel à la Chaussée-d’Antin, tes occupations te laisseraient quelques moments pour me voir.

Poligni. Quelle idée! tu pourrais le supposer ?

Olivier. Je ne t'en fais point de reproches; je n'accuse point ton amitié, sur laquelle je compte, et que je trouverais toujours au besoin, je le sais ; mais c'est la faute de ton ca. ractère, qui a toujours été ainsi : tu aimes tout ce qui brille, tout ce qui éblouit les yeux. Ainsi, en sortant du collége, tu t'es fait militaire, parce qu'alors c'était l'état à la mode, l'état sur lequel tous les regards étaient fixés. En vain je te représentais les dangers que tu allais courir, un avenir incertain: tu ne voyais rien que l'épaulette en perspective, et les factionnaires qui te porteraient les armes quand tu entrerais aux Tuileries.

C'est pour un pareil motif que vingt fois tu as exposé ta vie, sans penser aux amis qui auraient pleuré ta perte. Depuis, la scène a changé : aux prestiges de la gloire ont succédé ceux de la fortune. Les altesses financières bril. lent maintenant au premier rang ; les gens riches sont des puissances, et leur éclat n'a pas manqué de te séduire. Ne pouvant être comme eux, tu cherches du moins à t'en

rapprocher; tu ne te plais que dans leur société ; tu es fier de les

connaître; et souvent, je l'ai remarqué, quand nous nous promenions ensemble, un ami à pied qui te donnait une poignée de main te faisait moins de plaisir qu'un indifférent qui te saluait en voiture.

Poligni. Voilà, par exemple, ce dont je ne conviendrai jamais. Permis à toi de douter de tout, excepté de mon cœur; à cela près,' j'avouerai mes faiblesses, mes ridicules, ce dé. sir de fortune qui me poursuit sans cesse ; non que je sois avide, car j'aimerais mieux donner que recevoir, et je n'ambitionne dans les richesses que le bonheur de les dépenser; mais ces torts ne sont pas les miens, ce sont ceux du temps où nous vivons. Dans ce siècle d'argent, ceux qui en ont sont les heureux du siècle, et, sans aller plus loin, je te citerai notre ami Dorbeval, que j'aime de tout mon cœur, mais qui au collége n'a jamais été un génie, qui était même le moins fort de nous trois.

Olivier. Tu t'abuses sur son compte ; Dorbeval est trèsfin, très-adroit, et ne manque, quand il le faut, ni de talent ni d'éloquence ; c'est plus que de l'esprit, c'est celui des affaires, et tu vois où en sont les siennes.

Poligni. Aussi, et c'est où j'en voulais venir, tu vois l'estime dont il jouit

, les hommages qui l'environnent! , qui les doit-il ? À son opulence; c'est de droit, c'est l'usage ; et, dans les sociétés brillantes où je passe ma vie, je suis tellement persuadé que la différence des fortunes doit en mettre dans les égards et la considération, que, par fierté, je m'arrange, sinon pour être, du moins pour paraître leur égal.

Olivier. Et voilà, il faut en convenir, une fierté bien placée. Autrefois, tu t'en souviens, nous faisions bourse commune, et je connais ton budget. Tu as huit mille livres de rentes, et tu as équipage. Aussi, victime de ton opulence et de ta manie de briller, tu te gênes, tu te prives de tout. Chez toi, le superflu envahit le nécessaire : tu as un appartement de cinq cents francs et une écurie de cinquante louis. Selon toi, c'est presque une honte d'être pauvre; tu en rougis, tu t'en caches ; moi, je m'en vante et je le dis tout haut. Orphelin et sans ressources, je dois tout aux bontés du meilleur des hommes, d'un brave et ancien militaire, monsieur de Brienne, qui m'avait fait obtenir une bourse au collége.' Grâce à lui et à l'éducation que j'ai reçue, j'ai l'honneur d'être artiste, pas autre chose, et je ne vois pas pour cela que

Excepté cela. ? Et c'est ce dont je voulais parler. * Place gratuite dans un collége.

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