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Victor. Ah! mon Dieu! (Bas à Auguste.) Dis donc, c'est l'écriture de ce matin, la déclaration anonyme.

Ducros. J'espère du moins que j'aurai la pratique de ces messieurs, et surtout de madame, pour les bas, les mitaines, et tout ce qui concerne la bonneterie.

Victor, (qui a tiré la lettre de sa poche.) Non pas, nous nous fournirons ailleurs ; j'ai accepté votre quittance, (lui rendant la lettre,) et vous donne congé.

Ducros. Dieu ! mon épître de ce matin !
Victor. Que j'aurais dû remettre à madame Ducros.

Mais quand on est heureux, qu'on pardonne aisément !
Auguste. Allons, mes amis, ne parlons plus d'amour; ne
pensons qu'à la gloire : rappelons-nous que nous devons rem-
placer un jour, (à Victor,) toi, Girodet, (à Scipion,) toi, Mar.
jolin et Dupuytren, et moi, Boïeldieu. Je reprends ma lyre;
toi, reprends tes pinceaux, et toi, retourne à tes malades.

Franval. Et tant que je serai là, il n'en manquera pas ; car vous êtes de braves jeunes gens, de véritables artistes.

Scipion, (passant entre Auguste et Victor.) Mes amis, la fortune nous sourit; le premier pas est fait, nous n'avons plus maintenant qu'à nous élancer dans la carrière ; mais quand nous serons célèbres, quand notre réputation sera faite, quand tous trois, riches et contents, nous nous verrons dans un bel appartement doré, rappelons-nous toujours ces modestes lambris, et les difficultés qui entourèrent nos premiers pas. (A Victor.) Et quand un jeune peintre t'apportera sa première esquisse, (à Auguste,) quand un jeune musicien te montrera sa première partition ; quand un jeune confrère viendra me consulter, encourageons leurs faibles essais; secourons-les de notre amitié, de notre bourse, de nos conseils; et n'oubli. ons jamais que ce qu'il y a pour eux de plus difficile au monde, c'est le premier pas dans la carrière.

VAUDEVILLE.
Air : A Gennevilliers.

Victor.
Peines, hasards, misères et souffrance,
Dans les beaux-arts, voilà comme on commence ;

L'orage cesse
Et le ciel s'éclaircit ;

Honneur, richesse,
Voilà comme on finit.

Scipion.
En commençant, Racine eut une chute,
Souvent, hélas ! voilà comme on débute;

Mais le génie
S'élève et s'agrandit ;

Phèdre, Athalie,
Voilà comme on finit.

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Ducros.
D'un romantique à renommée immense,
On prend un tome: à le lire on commence;

Sur la montagne
Où l'auteur vous conduit,

Le sommeil gagne ;
Voilà comme on finit.

Auguste.
On va grand train chez les gens de finance ;
Chevaux, landau, voilà comme on commence ;

Puis, chose unique,
Le landau vous conduit

Jusqu'en Belgique ;a
Voilà comme on finit.

Franval.
J'étudiai l'homme dès sa naissance,
Amour, hymen, grâce à vous on commence,

Guerre assassine,
Médecin « rudit ;

Et médecine,
Voilà comme on finit.

Camille, (au public.)
Plus d'une pièce avant la fin culbute ;
Le cour tremblant, voilà comme on débute;

L'ouvrage avance,
Pas de funeste bruit ;

De l'indulgence,
Voilà comme on finit.

2

* Landau, espèce de voiture.

Puis, le landau vous conduit jusqu'en Belgique. Allusion à ceux qui font banqueroute, et qui sont obligés de prendre la fuite, de crainte d'être arrêtés.

10*

LE CHARLATANISME,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

PAR E. SCRIBE.

PERSONNAGES.

DELMAR, homme de lettres. MADAME DE MELCOURT, nièce de M.
RONDON, journaliste.

Germont.
RÉMY, medecin.

Јонх,

domestiques de Delmar. M. GERMONT.

FRANÇOIS,
SOPHIE, sa fille.
La scène se passe à Paris, dans la maison de Delmar, rue du Mont-Blanc.

Le Théâtre représente un salon élégant ; porte au fond, et deux

portes latérales ; aux côtés de la porte du fond, deux corps de bibliothèque garnis de livres, et surmontés, l'un du buste de Piron, l'autre de celui de Favart ; à la droite du théâtre, un bureau ; à gauche, une table, sur laquelle Delmar est occupé à écrire au lever du rideau.

SCÈNE PREMIÈRE.

Delmar, John. Delmar, (travaillant à son 'bureau.) Hein! qui vient là me déranger ? voilà une scène que je n'achèverai jamais. Eh bien ! John, qu'est-ce que c'est ?

John. Monsieur, c'est aujourd'hui le 15 avril ; et le mon. sieur qui a retenu l'appartement du quatrième vient s'y installer.

Delmar. Est-ce que je l'en empêche ?

John. Non, monsieur; mais il veut vous parler, parce que c'est lui qui a aussi retenu l'appartement du premier, vis-àvis : c'est pour des personnes de province.

Delmar. Je dis qu'il n'y a pas moyen de travailler quand

on est homme de lettres et qu'on a le malheur d'être proprié. taire. Je sais bien que l'inconvénient est rare. Mais enfin, voilà une scène d'amour, une situation dramatique...

Air de Partie carrée.
À chaque instant on m'importune ;
Il faut quitter les muses pour l'argent.
On veut avoir et génie et fortune
Tout à la fois ! impossible vraiment !
Lorsque l'on est au sein de l'opulence,

L'esprit ne fait qu'embarrasser ;
Voilà pourquoi tant de gens de finance

Aiment mieux s'en passer.

John. Monsieur, je vais renvoyer le locataire.
Delmar. Eh non! ce ne serait pas honnête. Qu'est-ce

que c'est ?

John. Je crois que c'est un médecin.

Delmar. Un médecin! diable, les médecins, c'est bien usé! J'aurais préféré un locataire qui eût un autre état, un état original; cela m'aurait fourni quelques sujets. (A John.) C'est égal, fais entrer. (John sort.) J'ai justement un vieux médecin à mettre en scène ; et peut-être, sans qu'il s'en doute, ce brave homme pourra me servir.

SCÈNE II.

Delmar, Rémy, John. John, (annonçant.) M. le docteur Rémy.

Delmar, (se levant.) Rémy! (Courant à Rémy.) Mon ami, mon ancien camarade! Comment! c'est toi qui viens loger chez moi ?

Rémy. Cette maison t'appartient ?
Delmar. Eh oui, vraiment.

Rémy. Je n'en savais rien. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

Delmar. Tu as raison. Autrefois, quand nous étions étudiants, moi à l'école de droit, toi à l'école de médecine..

Rémy. Nous ne nous quittions pas, nous vivions ensemble.

Delmar. Et quand j'étais malade, quel zèle! quelle amitié ! comme tu me soignais! deux fois je t'ai dû la vie. Mais

que veux-tu ! je suis un malheureux, un ingrat : depuis que je me porte bien, je t'ai oublié.

Rémy. Non, tu ne m'as pas oublié; tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil ; mais les événements

1

Que veux tu ! locution exclamative, qui signifie : qu'y faire ! Comme : que voulez-vous ! l'homme propose et Dieu dispose.

nous ont séparés. J'ai été passer deux ans à Montpellier. Je travaillais beaucoup, je t'écrivais quelquefois; et toi, lancé au milieu des plaisirs de la capitale, tu n'avais pas le temps de me répondre. Cela m'a fait un peu de peine ; et pourtant je ne t'en ai pas voulu: tu as la tête légère, mais le cœur excellent, et en amitié cela suffit.

Delmar. Ainsi donc, tu abandonnes le quartier Saint-Jacques pour la rue du Mont-Blanc ! Tant mieux, morbleu !

Air de Préville et Taconnet.
Comme autrefois nous vivrons, je l'espère:
Pour commencer, plus de bail, plus d'argent.

Rémy.
Quoi! tu voudrais... ?

Delmar.

Je suis propriétaire :
Tu garderas pour rien ton logement,
Ou nous aurons un procès sur-le-champ.

Rémy.
Mais permets donc...

Delmar.

Allons, cher camarade,
Daigne accepter les offres d'un ami;
Ne souffre pas que l'on dise aujourd'hui
Qu'Oreste envoie un huissier à Pylade,
Pour le forcer à demeurer chez lui.

Rémy. Un procès avec toi ! certes, je ne m'y exposerai pas; car, autant que j'y puis voir, tu es devenu un avocat distingué, tu as fait fortune au barreau. Delmar. Du tout.

Rémy. Cependant, quand j'ai quitté Paris, tu venais de passer ton dernier examen.

Delmar. J'en suis resté là ; et de l'étude d'avoué, je me suis élancé sur la scène.

Rémy. Vraiment! tu as toujours eu du goût pour la litté. rature.

Delmar. Non pas celle de Racine et de Molière, mais une autre, qu'on a inventée depuis, et qui est plus expéditive. Je me rappelais l'exemple de Gilbert, de Malfilâtre et compagnie, qui sont arrivés au temple de mémoire en passant par l'hôpital; et je me disais : "Pourquoi les gens qui ont de l'esprit n'auraient-ils pas celui de faire fortune ? pourquoi la richesse serait-elle le privilége exclusif des imbéciles et des sots ? pourquoi surtout un homme de lettres irait-il fatiguer les grands de ses importunités ? Non, morbleu ! il est un protecteur auquel on peut, sans rougir, consacrer ses tra

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