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Quelqu'un s'est-il trompé, c'est moi qui suis coupable :
Le plus faible est toujours celui que l'on accable.
J'étais un bon sujet quand vous aviez du bien ;
Mais vous n'en avez plus et je suis un vaurien,
Butor , drôle, coquin, et mille autres outrages,
Voilà depuis longtemps le plus clair de mes gages.
Je suis de la maison le vrai souffre-douleur.
Je n'ai, vous le savez, que vous pour protecteur ;
Mais, mon cher maître, hélas ! vous auriez beau vous plaindre ;
Respecte-t-on celui dont on n'a rien à craindre?
Fortune, mobilier, contrats, rentes, écus ,
Vous avez donné tout , excepté vos vertus.

DU PRÉ.
Tais-toi : je n'aime pas qu'ainsi l'on exagère.

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COMTOIS.

Cela devient trop fort, je ne puis plus me taire.
Ma franchise, monsieur, dût-elle vous blesser,
Je dirai hautement ma façon de penser :
Ce n'est qu'à force d'art, de perfides caresses,
Que vos gendres vous ont soutiré vos richesses.
Ces messieurs autrefois si polis et si doux ,
Quelle est , dites-le-moi , leur conduite envers vous ?
Celui que nous quittons est un homme bizarre.

DUP RÉ.
Qui ? Dervière !

COMTOIS.

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Oui: d'ailleurs c'est le plus grand avare!

DUPRÉ.
Tu méconnais, Comtois, ses bonnes qualités :
Lui, c'est un philanthrope; il est des comités
De secours, d'indigence; il régit les hospices,
La maison des vieillards, le bureau des nourrices;
Pour les pauvres toujours il compose, il écrit.

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COMTOIS.

Oui, mais s'il faut payer jamais il ne souscrit.
C'est pour les malheureux un homme de ressource,
Il leur préte sa plume, et leur ferme sa bourse.

DUPRÉ.
Dans les journaux encore on le vante aujourd'hui.

COMT016.

Les articles tout faits sont envoyés par lui.

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Il a poussé si loin l'ardeur philanthropique,
Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
Vous a-t-il raconté le procédé nouveau
Qu'il a tout récemment tiré de son cerveau ?

DUP RÉ.
Pas encor. Quel est-il ?

COMTOIS.

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Pour les temps de disette,
Il vient d'imaginer un projet de diète.
Le régime est léger ; pourtant, si je le crois ,
En jeûnant de la sorte on peut vivre six mois.

DUP RÉ.
L'idée est singulière et l'invention neuve.

COMTOIS.

Eh bien, c'est moi qu'il prend pour en faire l'épreuve.

DUP RÉ. Se peut-il ?

COMTOIS.

Oui, monsieur. Le charitable humain
Pour être bienfaisant me fait mourir de faim.
Ah! la philanthropie est souvent bien barbare !

DU PRÉ.
Eh bien ! s'il a des torts, ma fille les répare.

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COMTOIS.

Ah! sans doute, monsieur, je pense ainsi que vous ;
On ne saurait avoir un naturel plus doux.

DU PRÉ.
Tu n'imagines pas combien elle m'est chère :
Je crois dans tous ses traits revoir sa pauvre mère.

COMTOIS.

Qui l'on connait pour vous sa bonne volonté,
Aussi n'a-t-elle pas la moindre autorité.
-t

DUPRÉ.
Elle est si jeune encor !

COMTOIS.

Ah! ce n'est pas son âge, C'est son ceur qu'on redoute.

DU PRÉ.

Il faut prendre courage. D'après notre traité, chez mes gendres je dois Demeurer, tour à tour, l'espace de six mois :

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Eh bien ! c'est aujourd'hui que nous changeons d'asile ;
Nous logerons ce soir ici, chez Dalainville ;
Je viens l'en prévenir.

COMTOIS.

Ah! c'est bien pis vraiment:
C'est changer de maison sans changer de tourment.
Du maitre je veux bien endurer l'arrogance,
On passe à la fortune un peu d'impertinence;
Mais ce que j'ai juré de ne souffrir jamais,
C'est le ton insolent et l'orgueil des laquais.
Parce que je n'ai pas leur superbe livrée,
La bande contre moi semble être conjurée :
Ils ne permettent point que je mange avec eux,
Et, comme ils sont gourmands autant que paresseux,
Tandis que ces messieurs font bon feu , bonne chère ,
J'ai , pour me restaurer, tout leur ouvrage à faire;
C'est moi qui tous les soirs me couche le dernier,
Et qui tous les matins me lève le premier.
Quand du beau monde vient la brillante cohue,
Pour appeler les gens je reste dans la rue.
De tous ces fainéants il faut subir la loi ;
Chacun d'eux, à l'hôtel, se fait servir par moi.
Pour valets s'il est dur d'avoir de pareils êtres,
Il est bien plus cruel de les avoir pour maitres.
Mal nourri, mal couché, mal payé, mal vêtu ,
Je n'ai d'autre profit que d'être bien battu.

DU PRÉ.
Pourquoi ne vas-tu pas porter plainte à ma fille?

COMTOIS.

Moi, monsieur? lorsque vous, bon père de famille,
En obtenez si peu ! De ce monde pervers
Elle a facilement adopté les travers.
Le désir, de briller, l'amour de la parure
Font taire dans son cœur la voix de la nature.
Elle vous aime au fond ; mais cent futilités
Occupent tout son temps. Si vous vous présentez,
Elle répète un pas, ou bien elle étudie
Quelque rôle nouveau dans une comédie ;
Car la mode du jour est d'apprendre aux enfants
Tout , hormis le respect qu'on doit à ses parents.

Le jour de votre fête elle n'est point venue ;
Je n'en suis pas surpris. Comment l'auriez-vous vue ?

-
Madame à son hôtel avait spectacle et bal ;
Le soir elle jouait dans l'Amour filial;
Et vous concevez bien qu'une aussi grande affaire
Ne lui permettait pas de songer à son père.
Non : c'en est fait, monsieur, je n'y puis plus tenir.

DUPRÉ.
Je te laisse, Comtois, le maitre de partir.
Je ne suis pas surpris que chacun m'abandonne;
Le sort des malheureux n'intéresse personne :
Ainsi, sans plus tarder, mon cher, éloigne-toi;
Il n'est pas naturel que tu souffres pour moi.

:

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COMTOIS.

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Qu'entends-je ? mon cher maitre ! oh! que je suis coupable !
De honte et de douleur votre bonté m'accable.
Dans un pareil moment, qui, moi, je partirais !
Quand vous m'avez quinze ans comblé de vos bienfaits ,
Je pourrais m'abaisser à cette ingratitude !
Non, monsieur : dût mon sort être cent fois plus rude,
Qu'on me fasse jeûner, qu'on m'assomme de coups,
Rien ne pourra jamais me séparer de vous.
Faut-il vous l'avouer, monsieur! votre air tranquille
Contribuait beaucoup à m'échauffer la bile.
Vous étiez malheureux, et vous n'en disiez rien;
Vous aviez toujours l'air de vous trouver fort bien.
Cette sécurité m'ôtait tout mon courage,
Et, vous croyant content, je souffrais davantage.
Enfin vous vous plaignez, c'est là le principal ;
Je me trouverai bien, si vous vous trouvez mal.

Le vieillard Dupré a cédé toute sa fortune à ses deux gendres, Dalainville, ambitieux intrigant, et Dervière , tartufe de philanthropie et de bienfaisance. Il doit passer six mois de l'année chez l'un et six mois chez l'autre. Mais ces ingrats le traitent bientôt avec mépris et dureté. C'est avec l'un d'eux qu'il a la conversation suivante.

DUP RÉ, DER VIÈR E.

DER VIÈRE.
Au! mon père, c'est vous ! quel moment pour mon cour!
Je viens à Dalainville annoncer mon bonheur.

Ce plan que nuit et jour dès longtemps je médite
Est enfin adopté.

DU PRÉ.
Je vous en félicite.

DERVIÈR E.
Vous sentez que pour moi c'est un brillant succès :
Le ministre le fait imprimer à ses frais.

DUPRÉ.
Et d'un projet si beau qu'espérez-vous, mon gendre?

DERVIÈRE.
Les malheureux n'ont plus de larmes à répandre.
Il assure au vieillard l'aisance et le repos ,
Promet à l'indigent d'honorables travaux,
Des divers éléments fai cesser les ravages,
Met le cultivateur à l'abri des orages
Et de tous les fléaux dont le ciel irrité
Accable trop souvent la triste humanité!

DUP RÉ.
C'est fort beau. Vous pourriez , dans cette circonstance,
Donner un libre cours à votre bienfaisance.

DERVIÈRE.
Parlez , que dois-je faire ? est-il des malheureux ?
Je suis prêt, s'il le faut, à m'immoler pour eux.

DUPRÉ.
Il s'agit d'un parent que le malheur accable:
Jetez sur lui, mon gendre, un regard favorable :
J'aurais rempli jadis un devoir aussi doux ;
Maintenant il faut bien que je m'adresse à vous.

DERVIÈRE.
Hélas ! dans ce moment, cela m'est impossible.
Ah! qu'un pareil refus afflige un cour sensible!
Que ne m'avez-vous donc hier parlé pour lui ?
Mais comment voulez-vous que je fasse aujourd'hui ?
Mes épargnes d'un an viennent d'être données
A des incendiés des Basses-Pyrénées.

DUPRÉ.
Eh! vous allez bien loin chercher des malheureux,
Quand il en est ici qui fatiguent vos yeux.
Oui, dût votre fierté-s'en trouver offensée,
Mon gendre, vous allez connaitre ma pensée :

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