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CLÉANTE. — Il est vrai que mon père, madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais, avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et, c'est un titre s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paraîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage, madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que, si les choses dépendaient de moi, cet hymen ne se ferait point.

HARPAGON. — Voilà un compliment bien impertinent ! Quelle belle confession à lui faire !

MARIANE. — Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales 1 et que, si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurais pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serais fort fâchée de vous causer du déplaisir, et, si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.

HARPAGON. - Elle a raison. A sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.

MARIANE. - Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et, s'il avait parlé d'autre façon, je l'en estimerais bien moins.

HARPAGON. - C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments.

CLÉANTE. - Non, mon père, je ne suis pas capable d'en changer ; et je prie instamment madame de le croire.

HARPAGON. — Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.

CLÉANTE. — Voulez-vous que je trahisse mon coeur ?

HARPAGON. – Encore ! Avez-vous envie de changer de discours ?

CLÉANTE. — Hé bien, puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d'égal au

1. Nous pensons de même.

bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, line félicité, que je préférerais aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition. Il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse ; et les obstacles les plus puissants...

HARPAGON. -- Doucement, mon fils, s'il vous plaît.

CLÉANTE. -- C'est un compliment que je fais pour vous à madame.

HARPAGON. - Mon Dieu, j'ai une langue pour m'expliquer moi-même, et n'ai pas besoin d'un procureur ' comme vous, Allons, donnez des sièges.

FROSINE. - Non. Il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.

HARPAGON. — Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.

CLÉANTE. - J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé querir de votre part.

HARPAGON, bas, à Valère. — Valère !
VALÈRE, à Harpagon. — Il a perdu le sens.

CLÉANTE. – Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.

MARIANE. — C'est une chose qui n'était pas nécessaire.

CLÉANTE. — Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ? MARIANE. — Il est vrai qu'il brille beaucoup.

CLÉANTE, l'ôtant du doigt de son père et le donnant à Mariane. Il faut que vous le voyiez de près.

MARIANE. — Il est fort beau, sans doute, et jette quantité de feux.

CLÉANTE, se mettant au-devant de Mariane, qui le veut rendre. - Nenni. Madame, il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père vous a fait.

HARPAGON. – Moi ?

CLÉANTE. – N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que madame le garde pour l'amour de vous ?

HARPAGON, à part, à son fils. — Comment !

CLÉANTE. – Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.

1. Procureur : interniédiaire, interprète.

MARIANE. — Je ne veux point...
CLÉANTE. — Vous moquez-vous ? Il n'a garde de le reprendre.
HARPAGON, à part. – J'enrage !
MARIANE. — Ce serait..

CLÉANTE, en empêchant toujours Mariane de rendre la bagre. Non, vous dis-je, c'est l'offenser.

MARIANE. — De grâce...
CLÉANTE. — Point du tout.
HARPAGON, à part. Peste soit...
CLÉANTE. — Le voilà qui se scandalise de votre refus.
HARPAGON, bas à son fils. — Ah ! traitre !
CLÉANTE. — Vous voyez qu'il se désespère.

HARPAGON, bas à son fils, en le menaçant. — Bourreau que tu es !

CLÉANTE. — Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder, mais elle est obstinée.

HARPAGON, bas à son fils, avec emportement. Pendard !

CLÉANTE. — Vous êtes cause, madame, que mon père me querelle.

HARPAGON, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces. — Le coquin !

CLÉANTE. — Vous le ferez tomber malade. De grâce, madame, ne résistez point davantage.

FROSINE. — Mon Dieu, que de façons ! Gardez la bague, puisque monsieur le veut.

MARIANE. – Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant, et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.

SCÈNE VIII : HARPAGON, MARIANE, FROSINE,

CLÉANTE, BRINDAVOINE, ÉLISE.

BRINDAVOINE. — Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.

HARPAGON. – Dis-lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois.

BRINDAVOINE. — Il dit qu'il vous apporte de l'argent.

HARPAGON. — Je vous demande pardon. Je reviens tout à l'heure.

SCÈNE IX : HARPAGON, MARIANE, CLÉANTE, ÉLISE,

FROSINE, LA MERLUCHE.

LA MERLUCHE. Il vient en courant et fait tomber Harpagon. — Monsieur...

HARPAGON. – Ah ! je suis mort !

CLÉANTE. — Qu'est-ce, mon père ? Vous êtes-vous fait mal ?

HARPAGON. – Le traître assurément à reçu de l'argent de mes débiteurs pour me faire rompre le cou.

VALÈRE. — Cela ne sera rien.

LA MERLUCHE. – Monsieur, je vous demande pardon, je croyais bien faire d'accourir vite.

HARPAGON. — Que viens-tu faire ici, bourreau ?

LA MERLUCHE. — Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.

HARPAGON. — Qu'on les mène promptement chez le maréchal.

CLÉANTE.: - En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.

HARPAGON. – Valère, aie un peu l'œil à tout cela, et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.

VALÈRE. - C'est assez.

HARPAGON, seul. – O fils impertinent ! as-tu envie de me ruiner ?

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE PREMIÈRE : CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE,

FROSINE.

CLÉANTE. – Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.

Élise. — Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer parcilles traverses ; et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.

MARIANE. - C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.

FROSINE. — Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire ! Je vous aurais sans doute détourné de cette inquiétude et n'aurais point amené les choses où l'on voit qu'elles sont.

CLÉANTE. - Que veux-tu ? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?

MARIANE. - Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ?

CLÉANTE. — Point d'autre appui pour moi dans votre ceur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point de secourable bonté ? point d'affection agissante ?

MARIANE. — Que saurais-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vousmême : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable, pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.

CLÉANTE. – Hélas ! où me réduisez-vous que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance ?

MARIANE. — Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrais passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurais me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle ; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence ? ; et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce que je sens pour vous.

CLÉANTE. — Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir ?

FROSINE. — Par ma foi, faut-il le demander ? Je le voudrais de tout mon cœur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entre-aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci ?

CLÉANTE. —- Songe un peu, je te prie.
MARIANE. --- Ouvre-nous des lumières

ÉLISE. — Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

FROSINE. - Ceci est assez difficile. (A Mariane.) Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourrait-on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. (A Cléante.) Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père.

CLÉANTE. — Cela s'entend.

FROSINE. - Je veux dire qu'il conservera du dépit si l'on montre qu'on le refuse, et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudrait, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.

1. Puis-je forme: autre chose que. — 2. Licence : permission.

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