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Justinian, Papinian,
Ulpian et Tribonian,
Fernand, Rebuffe, Jean Imole,
Paul, Castre, Julian, Barthole,
Jason, Alciat et Cujas,

Ce grand homme si capable,
La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.
Tous les peuples policés,

Et bien sensés,
Les Français, Anglais, Hollandais,
Danois, Suédois, Polonais,
Portugais, Espagnols, Flamands,

Italiens, Allemands,
Sur ce fait tiennent loi semblable,
Et l'affaire est sans embarras :
La polygamie est un cas,

Est un cas pendable. (Monsieur de Pourceaugnac les bat. Deux procureurs et deux sergents dansent une entrée q?41 finit l'acte.)

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE : ÉRASTE, SBRIGANI.

SBRIGANI. — Oui, les choses s'acheminent où nous voulons ; et, comme ses lumières sont fort petites et son sens le plus borné du monde, je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la sévérité de la justice de ce pays, et des apprêts qu'on faisait déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite ; et, pour se dérober avec plus de facilité aux gens que je lui ai dit qu'on avait mis pour l'arrêter aux portes de la ville, il s'est résolu à se déguiser, et le déguisement qu'il a pris est l’habit d'une femme.

É RASTE. — Je voudrais bien le voir en cet équipage.

SBRIGANI. - Songez de votre part à achever la comédie ; et, tandis que je jouerai mes scènes avec lui, allez-vous en... (Il lui parle à l'oreille.) Vous entendez bien ?

ÉRASTE. — Qui.

SBRIGANI. — Et lorsque je l'aurai mis où je veux... (Il lui parle à l'oreille.)

ÉRASTE. — Fort bien.

SBRIGANI. — Et quand le père aura été averti par moi. (Il lui poirle à l'oreille.)

ÉRASTE. — Cela va le mieux du monde.

SBRIGANI. — Voici notre demoiselle ; allez vite, qu'il ne nous voie ensemble.

SCÈNE II : MONSIEUR DE POURCEAUGNAC en femme,

SBRIGANI.

SBRIGANI. — Pour moi, je ne crois pas qu'en cet état on puisse jamais vous connaître, et vous avez la mine comme cela d'une femme de condition.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà qui m'étonne, qu'en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observécs.

SBRIGANI. — Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par faire pendre un homme, et puis ils lui font son procès.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Voilà une justice bien injuste.

SBRIGANI. — Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes de crimes.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mais quand on est innocent.

SBRIGANI. – V'importe, ils ne s'enquêtent 1 point de cela ; et puis ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays, et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un limosin.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce que les Limosins leur ont fait ?

SBRIGANI. – Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes. Pour moi, je vous avoue que je suis pour vous dans une peur épouvantable ; et je ne me consolerais de ma vie si vous veniez à être pendu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme d'être pendu, et qu'une preuve comme celle-là ferait tort à nos titres de noblesse.

SBRIGANI. — Vous avez raison, on vous contesterait après cela le titre d'écuyer. Au reste, étudiez-vous, quand je vous mènerai par la main, à bien marcher comme une femme, et prendre le langage et toutes les manières d'une personne de qualité.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Laissez-moi faire, j'ai vu les personnes du bel air ; tout ce qu'il y a, c'est que j'ai un peu de barbe.

SBRIGANI. — Votre barbe n'est rien, il y a des femmes qui en ont autant que vous. Cà, voyons un peu comment vous ferez... Bon !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Allons donc, mon carrosse ! Où est-ce qu'est mon carrosse ? Mon Dieu, qu'on est misérable

1. Ils ne s'enquêtent : ils ne recherchent pas, ne se soicient pas de savoir, d'avoir des gens comme cela ! Est-ce qu'on me fera attendre toute la journée sur le pavé, et qu'on ne me fera point venir mon carrosse ?

SBRIGANI. – Fort bien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Holà, oh! cocher, petit laquais ! Ah! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantôt ! Petit laquais, petit laquais ! Où est-ce donc qu'est ce petit laquais ! ce petit laquais ne se trouvera-t-il point ? ne me fera-t-on point venir ce petit laquais ? est-ce que je n'ai point un petit laquais dans le monde ?

SBRIGANI. — Voilà qui va à merveille ; mais je remarque une chose : cette coiffe est un peu trop déliée, j'en vais querir 1 une un peu plus épaisse pour vous mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Que deviendrai-je cependant ?

SBRIGANI. — Attendez-moi là, je suis à vous dans un moment; vous n'avez qu'à vous promener.

SCENE III : DEUX SUISSES,
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

PREMIER SUISSE. – Allons, dépêchons, camerade ; li faut allair tous deux nous à la Crève pour regarter un peu chousticier sti monsiu de Pourcegnac, qui l'a été contané par ordonnance à l'être pendu par son cou.

SECOND SUISSE. — Li faut nous louer un fenêtre pour foir sti choustice.

PREMIER SUISSE. – Li disent que l'on fait téjà planter un grand potence tout neuve pour l'y accrocher sti Pourcegnac.

SECOND SUISSE. – Li sira, mon foi, un grand plaisir d'y regarter pendre sti Limossin.

PREMIER SUISSE. — Qui, de li foir gambiller les pieds en haut tevant tout le monde.

SECOND SUISSE. — Li est un plaisant drôle, oui ; li disent que c'estre marié troy foie.

PREMIER SUISSE. – Sti diable ti vouloir trois femmes à ii tout seul ; li est bien assez t’une.

SECOND SUISSE. — Ah ! ponchour, mameselle.
PREMIER SUISSE. — Que faire fous là tout seul ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — J'attends mes gens, messieurs.

PREMIER SUISSE. — Li est belle, par mon foi.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Doucement, messieurs.

. 1. Querir : chercher.

PREMIER SUISSE. — Fous, mameselle, fouloir fenir rechouir fous à la Crève ? Nous faire foir à fous un petit pendement pien choli. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je vous rends grâce.

SECOND SUISSE. – L'est un gentilhomme limossin qui sera pendu chentiment à un grand potence.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je n'ai pas de curiosité.
PREMIER SUISSE. — Li est là un petit teton qui l'est drôle.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Tout beau !
PREMIER SUISSE. — Mon foi, moi, couchair pien avec fous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Ah ! c'en est trop, et ces sortes d'ordures-là ne se disent point à une femme de ma condition.

SECOND SUISSE. — Laisse, toi ; l'est moi qui le veut couchair avec elle.

PREMIER SUISSE. — Moi ne vouloir pas laisser.
SECOND SUISSE. -- Moi li vouloir moi.

(Ils le tirent avec violence.)
PREMIER SUISSE. — Moi ne faire rien.
SECOND SUISSE. — Toi l'afoir menti.
PREMIER SUISSE. — Toi l'afoir menti toi-même.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Au secours ! à la force !

SCÈNE IV: UN EXEMPT, DEUX ARCHERS, PREMIER ET SECOND SUISSES, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

L'EXEMPT. - Qu'est-ce ? Quelle violence est-ce là ? et que voulez-vous faire à madame ? Allons, que l'on sorte de là, si vous ne voulez que je vous mette en prison.

PREMIER SUISSE. - Parti, pon, toi ne l'afoir point.
SECOND SUISSE. — Parti, pon aussi, toi ne l'afoir point encore,

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je vous suis bien obligée, monsieur, de m'avoir délivrée de ces insolents.

L'EXEMPT. - Ouais ! voilà un visage qui ressemble bien à celui que l'on m'a dépeint.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ce n'est pas moi, je vous assure.

L'EXEMPT. – Ah ! ah ! qu'est-ce que je veux dire ?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je ne sais pas.
L'EXEMPT. – Pourquoi donc dites-vous cela ?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Pour rien.

L'EXEMPT. – Voilà un discours qui marque quelque chose, et je vous arrête prisonnier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Eh ! monsieur, de grâce 1.

L'EXEMPT. - Non, non; à votre mine et à vos discours, il faut que vous soyez ce monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons, qui se soit déguisé de la sorte ; et vous viendrez en prison tout à l'heure.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Hélas !

SCÈNE V : L'EXEMPT, ARCHERS, SBRIGANI,

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

SBRIGANI. – Ah ! ciel ! que veut dire cela ?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ils m'ont reconnu.
L'EXEMPT. — Oui, oui, c'est de quoi je suis ravi.

SBRIGANI. - Eh ! monsieur, pour l'amour de moi ! vous savez que nous sommes amis il y a longtemps ; je vous conjure de ne le point mener en prison.

L'EXEMPT. -. Non, il m'est impossible.

SBRIGANI. – Vous êtes homme d'accommodement : n'y a-t-il pas moyen d'ajuster 1 cela avec quelques pistoles ?

L'EXEMPT, à ses archers. - Retirez-vous un peu.

SBRIGANI, à M. de Pourceaugnac. – Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller ; faites vite. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Ah! maudite ville ! SBRIGANI. – Tenez, monsieur. L'EXEMPT. —- Combien y a-t-il ?

SBRIGANI. — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, ncuf, dix.

L'EXEMPT. - Non, mon ordre est trop exprès.

SBRIGANI. -- Mon Dieu, attendez. Dépêchez, donnez-lui-en encore autant.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mais...

SBRIGANI. — Dépêchez-vous, vous dis-je, et ne perdez point de temps : vous auriez un grand plaisir quand vous seriez pendu !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah !
SBRIGANI, – Tenez, monsieur.

L'EXEMPT. -- Il faut donc que je m'enfuie avec lui, car il n'y aurait point ici de sûreté pour moi. Laissez-le-moi conduire, et ne bougez d'ici.

SBRIGANI. — Je vous prie donc d'en avoir un grand soin.

L'EXEMPT. -- Je vous promets de ne le point quitter que je ne l'aie mis en lieu de sûreté.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'ai trouvé en cette ville.

1. D'ajuster cela : d'arranger la chose.

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