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ORONTE. — Si je te l'ai promis, je te le dépromets.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Elle voudrait bien me tenir.

JULIE. — Vous avez beau faire, nous serons mariés ensemble en dépit de tout le monde.

ORONTE. - Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel vertigo ' lui prend !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mon Dieu, notre beau-père prétendu, ne vous fatiguez point tant; on n'a pas envie de vous enlever votre fille, et vos grimaces n'attraperont rien.

ORONTE. — Toutes les vôtres n'auront pas grand effet.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac soit un homme à acheter chat en poche 2, et qu'il n'ait pas là-dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de l'histoire du monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses sûretés ?

ORONTE. — Je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais vous êtes-vous mis dans la tête qu'un homme de soixante et trois ans ait si peu de cervelle et considère si peu sa fille que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez, et qui a été mis chez un médecin pour être pansé ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — C'est une pièce que l'on m'a faite, et je n'ai aucun mal.

ORONTE. — Le médecin me l'a dit lui-même.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Le médecin en a menti; je suis gentilhomme, et je le veux voir l'épée à la main.

ORONTE. - Je sais ce que j'en dois croire, et vous ne m'abuserez pas là-dessus, non plus que sur les dettes que vous avez assignées sur le mariage de ma fille.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Quelles dettes ?

ORONTE. - I.a feinte est inutile, et j'ai vu le marchand flamand qui, avec les autres créanciers, a obtenu depuis huit mois sentence contre vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Quel marchand flamand ? quels créanciers ? quelle sentence obtenue contre moi ?

ORONTE. — Vous savez bien ce que je veux dire.

SCÈNE VII : LUCETTE 3, ORONTE,
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

LUCETTE. - Ah ! tu es assi, et à la fi yeu te trobi après abé fait tant de passés. Podes-tu, scélérat, podes-tu sousteni ma bisto ?

1. Vertigo : mouvement de folie. — 2. Acheter chat en poche : conclure une affaire sans examen. - 3. Dans cette scène et dans la suivante Lucette parle le patois languedocien et Nérine le patois picard.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce que veut cette femme-là ?

LUCETTE. — Que te boli, infâme ! Tu fas semblan de nou me pas counouisse, et nou rougisses pas, impudint que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, moussur, saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa la fillo ; may yeu bous déclari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, moussur, qu'en passan à Pézenas el auguet l'adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m'obligel pra quel mouyen à l'y douna la mà per l'espousa.

ORONTE. — Oh ! oh!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Que diable est-ce ci ?

LUCETTE. — Lou traité me quitel trés ans après, sul préteste de qualques affayrés que l'apelabon dins soun pays, et despey noun ly resçau put quaso de noubelo; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an dounat abist que begnio dins aquesto bilo per se remarida dambé un autro jouena fillo que sous parens ly an proucurado, sensse saupré res de sou prumié mariatge. Yeu ai tout quitat en diligensso, et me souy rendu dodins aqueste loc !ou pu leu qu'ay pouscut, per m'ou pousa en aquel criminel mariatge, et confondre as ely de tout le mounde lou plus méchant des hommes.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Voilà une étrange effrontée !

LUCETTE. - Impudent, n'as pas honte de m'injuria, alloc d'être confus day reproches secrets que ta conssiensso te deu fayre ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Moi, je suis votre mari ?

LUCETTE. — Infame, gausos-tu dire lou contrari ? Hé ! tu sabes bé, per ma penno, que n'es que trop bertat ; et plaguesso al cel qu'aco nou fougesso pas, et que m'auquessos Jayssado dins l'état d'innoussenço et dins la tranquillitat oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounpariés nou m'en benguesson malhurousomen fayre sourty ; yeu nou serio pas reduito à fayré lou tristé persounatge que yeu fave présentomen ; à beyre un marit cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de piétat abandounado à las mourtéles doulous que yeu ressenti de sas perfidos acciûs.

OROSTE. — Je ne saurais m'empêcher de pleurer. Allez, vous êtes un méchant homme.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je ne connais rien à tout ceci.

SCÈNE VIII : NÉRINE en Picarde, LUCETTE, ORONTE,

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

NÉRINE. – Ah ! je n'en pis plus, je sis tout essoflée ! Ah! finfaron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'écaperas mie. Justiche, justiche! je boute em pêchement au mariage. Chés mon méri, monsieur, et je veux faire pindre che bon pindar-là.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Encore ?
ORONTE. — Quel diable d'homme est-ce ci ?

LUCETTE. - Et que boulez-bous dire ambe bostre empachomen et bostro pendarie ? Quaquel homo es bostre marit?

NÉRINE. — Oui, medéme, et je sis sa femme.

LUCETTE. — Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno ; et, se deu estre pendut, aquo sera yeu que lou farai penda.

NÉRINE. — Je n'entains mie che baragoin-là.
LUCETTE. --- Yeu bous disi que yeu soun sa fenno.
NÉRINE. — Sa femme ?
LUCETTE. — Oy.
'NÉRINE. — Je vous dis que chest mi, encore in coup, qui le sis.
LUCETTE. — Et yeu bous sousteni, yeu, qu'aquos yeu.
NÉRINE. — Il y a quetre ans qu'il m'a éposée. .
LUCETTE. — Et yeu set ans y a que m'a preso per fenno.
NÉRINE. — J'ai des gairans de tout che que je di.
LUCETTE. – Tout mon pays lo sap.
NÉRINE, — No ville en est témoin.
LUCETTE. – Tout Pézenas a bist notre mariatge.
NÉRINE. --- Tout Chin-Quentin a assisté à no noche.
LUCETTE. — Nou ya res de tant béritable.
NÉRINE. — Il gn'y a rien de plus chertain.
LUCETTE. — Gausos-tu dire lou contrari, valisquos ?
NÉRINE. — Est-che que tu me démaintiras, méchaint homme ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Il est aussi vrai l'un que : l'autre.

LUCETTE. - Quaign impudensso! Et coussy, misérable, nou te soubenes plus de la pauro Françon et del paure Jeanet, que soun lous fruits de notre mariatge ?

NÉRINE. — Bayez un peu l'insolence! Quoi ! tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m'as laichée pour gaige de ta foi ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. --. Voilà deux impudentes carognes ! · LUCETTE. - Beni, Françon ; beni, Jeanet ; beni toustou, beni toustoune, beni fayre beyre à un payre dénaturat le duretat qu'el a per nautres.

NÉRINE. – Venez, Madelaine, me n'ainfain, venez-ves en ichi faire honte à vo père de l'impudainche qu'il a.

JEANET, FRANÇON, MADELEINE. – Ah ! mon papa, mon papa, mon papa!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Diantre soit des petits fils de putains.

LUCETTE. - Coussy, trayte, tu nous sios pas dins le darnière confusiu de ressaupre à tal tous enfants, et de ferma l'aureillo

à la tendresso paternello ? Tu nou m'escaperas pas, infâme, yeu te boly seguy per tout, et te reproucha ton crime jusquos à tant que me sio beniado, et que tayo fayt penja, couqui ; te boly fayré penja.

NÉRINE. – Ne rougis-tu mie de dire ches mots-là et d'être insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfaint ? Tu ne te sauveras mie de mes pattes ; et, en dépit de tes dains, je ferai bien voir que je sis ta femme, et je te ferai peindre.

LES ENFANTS, tous ensemble. – Mon papa, mon papa, mon рара !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Au secours ! au secours ! Où fuirai-je ? Je n'en puis plus.

ORONTE. — Allez, vous ferez bien de le faire punir, et il mérite d'être pendu.

SCÈNE IX : SBRIGANI.

SBRIGANI. — Je conduis de l'æil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous fatiguerons tant notre provincial qu'il faudra, ma foi, qu'il déguerpisse.

SCÈNE X : MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah ! je suis assommé. Quelle peine! quelle maudite ville ! Assassiné de tous côtés !

SBRIGANI. — Qu'est-ce, monsieur ? est-il encore arrivé quelque chose ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui. Il pleut en ce pays des femmes et des lavements.

SBRIGANI. — Comment donc ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Deux carognes de baragouineuses à me sont venues accuser de les avoir épousées toutes deux et me menacent de la justice,

SBRIGANI. — Voilà une méchante affaire ! et la justice en ce pays-ci est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Oui ; mais, quand il y aurait information, ajournement, décret et jugement obtenu par surprise, défaut et contumace, j'ai la voie de conflit de juridiction pour temporiser et venir aux moyens de nullité qui seront dans les procédures.

SBRIGANI. — Voilà en parler dans tous les termes ; et l'on voit bien, monsieur, que vous êtes du métier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Moi ? point du tout, je suis gentilhomme.

1. Deux carognes de baragouineuses : deux maudites bavardes dont on ne peut comprendre la langue.

SBRIGANI. — Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la pratique.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Point, ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai toujours reçu à mes faits justificatifs, et qu'on ne me saurait condamner sur une simple accusation, sans un récolement et confrontation avec mes parties.

SBRIGANI. — En voilà du plus fin encore. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ces mots-là me viennent sans que je les sache.

SBRIGANI. – Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller à concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la justice, mais non pas à savoir les vrais termes de la chicane.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. – Ce sont quelques mots que j'ai retenus en lisant les romans.

SBRIGANI. -- Ah ! fort bien. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. -- Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la chicane, je vous prie de me mener chez quelque avocat pour consulter mon affaire.

SBRIGANI. - Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles ; mais j'ai auparavant à vous avertir de n'être point surpris de leur manière de parler : ils ont contracté du barreau certaine habitude de déclamation qui fait que l'on dirait qu'ils chantent, et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous diront.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux savoir ?

SCÈNE XI:SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX AVOCATS musiciens, dont l'un parle fort lentement et l'autre fort vite, accompagnés de DEUX PROCUREURS et de DEUX SERGENTS.

L'AVOCAT, traînant ses paroles.
La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.
L'AVOCAT bredouilleur.

Votre fait
Est clair et net,
Et tout de droit
Sur cet endroit

Conclut tout droit.
Si vous consultez nos auteurs,
Législateurs et glossateurs 1,

1. Glossateurs : commentateurs.

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