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serait pas, il faudrait qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui, monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphice depinxisti 1, tout ce qui appartient à cette maladie ; il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose ou la prognose, ou la thérapie ; et il ne me reste rien ici que de féliciter monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam ? Tout ce que j'y voudrais ajouter, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair, numero Deus impare gaudet 3; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau 4 où il entre du sel : le sel est symbole de la sagesse ; de faire blanchir les murailles de sa chambre pour dissiper les ténèbres de ses esprits, album est disgregativum visus 5, et de lui donner tout à l'heure un petit lavement pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC - Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie ?

PREMIER MÉDECIN. —- Non, monsieur, nous ne jouons point.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce que tout ceci, et que voulez-vous dire avec votre galimatias et vos sottises ?

PREMIER MÉDECIN. - Bon ! dire des injures. Voilà un diagnostic qui nous manquait pour la confirmation de son mal, et ceci pourrait bien tourner en manie. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Avec qui m'a-t-on mis ici ? (Il crache deux ou trois fois.)

PREMIER MÉDECIN. -- Autre diagnostic : la sputation fréquente.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. -- Laissons cela et sortons d'ici.

PREMIER MÉDECIN. — Autre encore : l'inquiétude de changer de place.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Qu'est-ce donc que toute cette affaire, et que me voulez-vous ?

PREMIER MÉDECIN. — Vous guérir, selon l'ordre qui nous a été donné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Me guérir ?

1. Graphice depinxisti : c'est la traduction latine des cinq mots qui précédent. -- 2. Manibus et pedibus descendo in tuam sententiam, « je suis tout à fait de votre opinion », — 3. Numero Deus inipare gaudet, « Dieu se plaît au nombre impair ». - 4. Fronteant : bandeau appliqué sur le front. – 5. Album est disgregatitum visus, « le blanc est disgrégatif de la vue ».

PREMIER MÉDECIN. — Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. --- Parbleu, je ne suis pas malade.

PREMIER MÉDECIN. -- Mauvais signe, lorsqu’un malade ne sent pas son mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Je vous dis que je me porte bien.

PREMIER MÉDECIN. — Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes médecins qui voyons clair dans votre constitution.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous, et je me moque de la médecine.

PREMIER MÉDECIN. – Hon ! hon! voici un homme plus fou que nous ne pensons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des médecins.

PREMIER MÉDECIN. — Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et, par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions et accoisons 1 l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer.

SCÈNE IX : MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Que diable est-ce là ? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés ? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout.

SCÈNE X: DEUX MUSICIENS italiens en médecins grotesques,

suivis de HUIT MATASSINS, chantent ces paroles soutenues de la symphonie d'un mélange d'instruments.

LES DEUX MUSICIENS.

Bon di, bon di, bon di,
Non vi lasciate uccidere
Dal dolor malinconico ;
Noi vi faremo ridere
Col nostro canto harmonico;

Sol per guarirvi
Siamo venuti qui.
Bon di, bon di, bon di.

PREMIER MUSICIEN.
Altro non è la pazzia

Che malinconia.

1. Accoisons : calmons.

Il malato

Non è disperato
Se vol pigliar un poco d'allegria ;
Altro non è la pazzia
Che malinconia.

SECOND MUSICIEN.
Su cantate, ballate, ridete,

E, se far meglio volete,
Quando sentite il deliro vicino,

Pigliate vel dino,
E qualche volta un poco di tabac.
Alegramente, Monsu Pourceaugnac.

SCENE XI : L'APOTHICAIRE, MONSIEUR DE POUR

CEAUGNAC, LES DEUX MUSICIENS.

· L'APOTHICAIRE. — Monsieur, voici un petit remède, un petit remède, qu'il vous faut prendre, s'il vous plaît, s'il vous plaît.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Comment ? Je n'ai que faire de cela.

L’APOTHICAIRE. — Il a été ordonné, monsieur, il a été ordonné. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. -- Ah ! que de bruit !

L'APOTHICAIRE. — Prenez-le, monsieur, prenez-le ; il ne vous fera point de mal, il ne vous fera point de mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. — Ah!

L’APOTHICAIRE. - C'est un petit clystère, un petit clystère bénin ; il est bénin, bénin : là, prenez, prenez, prenez, monsieur ; c'est pour déterger 1, pour déterger, déterger...

LES DEUX MUSICIENS, accompagnés des matassins et des instruments, dansent à l'entour de M. de Pourceaugnac et, s'arrêtant devant lui, chantent :

Piglialo sû,

Signor Monsu,
Piglialo, piglialo, piglialo sù,

Che non ti farà male,
Piglialo sù questo servitiale,

Piglialo sù,

Signor Monsu,

Piglialo, piglialo, piglialo sù. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, fuyant. - Allez-vous-en au diable !

(L'apothicaire, les deux musiciens et les matassins le suivent tous, une seringue à la main.)

1. Déterger : nettoyer.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE : SBRIGANI,

PREMIER MÉDECIN.

PREMIER MÉDECIN. — Il a forcé tous les obstacles que j'avais mis et s'est dérobé aux remèdes que je commençais de lui faire.

SBRIGANI. — C'est être bien ennemi de soi-même que de fuir des remèdes aussi salutaires que les vôtres.

PREMIER MÉDECIN. -— Marque d'un cerveau démonté et d'une raison dépravée que de ne vouloir pas guérir.

SBRIGANI. — Vous l'auriez guéri haut la main ?,

PREMIER MÉDECIN. — Sans doute, quand il y aurait eu complication de douze maladies.

SBRIGANI. — Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait perdre.

PREMIER MÉDECIN. - Moi, je n'entends point les perdre et prétends le guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes remèdes, et je veux le faire saisir où je le trouverai comme déserteur de la médecine et infracteur de mes ordonnances.

SBRIGANI. — Vous avez raison, vos remèdes étaient un coup sûr, et c'est de l'argent qu'il vous vole.

PREMIER MÉDECIN. — Où puis-je en avoir des nouvelles ?

SBRIGANI. — Chez le bonhomme Oronte, assurément, dont il vient épouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmité de son gendre futur, voudrait peut-être se hâter de conclure le mariage.

PREMIER MÉDECIN. — Je vais lui parler tout à l'heure.
SBRIGANI. — Vous ne ferez point mal.

PREMIER MÉDECIN. — Il est hypothéqué à mes consultations, et un malade ne se moquera pas d'un médecin.

SBRIGANI. — C'est fort bien dit à vous ; et, si vous m'en croyez, vous ne souffrirez point qu'il se marie que vous ne l'ayez pansé tout votre soûl.

PREMIER MÉDECIN. -- Laissez-moi faire.

SBRIGANI, s'en allant. — Je vais de mon côté dresser une autre batterie, et le beau-père est aussi dupe que le gendre.

SCÈNE II : ORONTE, PREMIER MÉDECIN.

PREMIER MÉDECIN. — Vous avez, monsieur, un certain monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille ?

1. Hant la main : vite et facilement.

ORONTE. — Oui, je l'attends de Limoges, et il devrait être arrivé.

PREMIER MÉDECIN. — Aussi l'est-il, et il s'en est fui de chez moi, après y avoir été mis ; mais je vous défends, de la part de la médecine, de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne l'aie dûment préparé pour cela et mis en état de procréer des enfants bien conditionnés et de corps et d'esprit.

ORONTE. — Comment donc ?

PREMIER MÉDECIN. — Votre prétendu gendre 1 a été constitué mon malade : sa maladie, qu'on m'a donné à guérir, est un meuble qui m'appartient, et que je compte entre mes effets, et je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine et subi les remèdes que je lui ai ordonnés.

ORONTE. — Il a quelque mal ?
PREMIER MÉDECIN. — Oui.
ORONTE. — Et quel mal, s'il vous plaît ?
PREMIER MÉDECIN. – Ne vous en mettez pas en peine.
ORONTE. — Est-ce quelque mal...

PREMIER MÉDECIN. – Les médecins sont obligés au secret : il suffit que je vous ordonne, à vous et à votre fille, de ne point célébrer sans mon consentement vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrâce de la Faculté et d'être accablé de toutes les maladies qu'il nous plaira.

ORONTE. — Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage.

PREMIER MÉDECIN. – On me l'a mis entre les mains, et il est obligé d'être mon malade.

ORONTE. — A la bonne heure.

PREMIER MÉDECIN. — Il a beau fuir, je le ferai condamner par arrêt à se faire guérir par moi. ORONTE. — J'y consens.

PREMIER MÉDECIN. – Oui, il faut qu'il crève, ou que je le guérisse.

ORONTE. — Je le veux bien.

PREMIER MÉDECIN. – Et, si je ne le trouve, je m'en prendrai à vous, et je vous guérirai au lieu de lui.

ORONTE. — Je me porte bien.

PREMIER MÉDECIN. — Il n'importe. Il me faut un malade, et je prendrai qui je pourrai.

ORONTE. — Prenez qui vous voudrez, mais ce ne sera pas moi. Voyez un peu la belle raison !

1. Votre prétendu gendre : l'homme qui prétend à votre alliance, qui veut devenir votre gendre.

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