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MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - C'est trop de grâce que vous me faites.

SBRIGANI. Je vous l'ai déjà dit : du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Je vous suis obligé.
SBRIGANI. · Votre physionomie m'a plu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ce m'est beaucoup d'honneur.

SBRIGANI. J'y ai vu quelque chose d'honnête.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je suis votre serviteur.
SBRIGANI. Quelque chose d'aimable.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. De gracieux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. De doux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. De majestueux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. De franc.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. Et de cordial.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ah ! ah !
SBRIGANI. Je vous assure que je suis tout à vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je vous ai beaucoup d'obligation.

SBRIGANI. - C'est du fond du cour que je parle.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je le crois.

SBRIGANI. Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je n'en doute point.
SBRIGANI. — Ennemi de la fourberie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. J'en suis persuadé.

SBRIGANI. Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentiments,

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. C'est ma pensée.

SBRIGANI. Vous regardez mon habit, qui n'est pas fait comme les autres ; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller et la sincérité de mon pays.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. C'est fort bien fait. Pour moi j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne.

SBRIGANI. Ma foi, cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. C'est ce que m'a dit mon tailleur ; l'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici.

SBRIGANI. Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre ?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Il faudra bien aller faire

ma cour.

SBRIGANI. Le roi sera ravi de vous voir.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je le crois.
SBRIGANI. Avez-vous arrêté un logis ?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Non, j'allais en chercher un.

SBRIGANI. Je serai bien aise d'être avec vous pour cela, et je connais tout ce pays-ci.

SCENE IV : ÉRASTE,
SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

ÉRASTE. Ah ! qu'est-ce ci ? que vois-je ? quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac, que je suis ravi de vous voir ! Comment ! il semble que vous ayez peine à me reconnaître !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Monsieur, je suis votre serviteur.

ÉRASTE. Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire, et que vous ne reconnaissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Pardonnez-moi. (A Sbrigani.) Ma foi, je ne sais qui il est.

ÉRASTE. Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connaisse, depuis le plus grand jusques au plus petit. Je ne fréquentais qu'eux dans le temps que j'y étais, et j'avais l'honneur de vous voir presque tous les jours.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. C'est moi qui l'ai reçu, monsieur.

ÉRASTE. Vous ne vous remettez point mon visage ? * MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Si fait. (A Sbrigani.) Je ne le connais point.

ÉRASTE. Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous je ne sais combien de fois ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Excusez-moi. (A Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est.

ÉRASTE. Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Petit-Jean ?

ÉRASTE. Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est-ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. --- Le cimetière des Arènes ?

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ÉRASTE. -— Justement. C'est où je passais de si douces heures à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Excusez-moi, je me le remets. (A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens !

SBRIGANI. - Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête 1.

ÉRASTE. Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les neuds de notre ancienne amitié.

SBRIGANI, à Monsieur de Pourceaugnac. Voilà un homme qui vous aime fort.

ÉRASTE. Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté : comment se porte monsieur votre... là... qui est si honnête homme ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Mon frère le consul ?
ÉRASTE. Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Il se porte le mieux du monde.

ÉRASTE. Certes j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur... là... monsieur votre...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Mon cousin l'assesseur ?
ÉRASTE. Justement.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Toujours gai et gaillard.

ÉRASTE. Ma foi, j'en ai beaucoup de joie. Et monsieur votre oncle... le...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je n'ai point d'oncle.
ÉRASTE. Vous aviez pourtant en ce temps-là...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Non, rien qu'une tante.

ÉRASTE. C'est ce que je voulais dire ; madame votre tante, comment se porte-t-elle ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Elle est morte depuis six mois.

ÉRASTE. Hélas ! la pauvre femme ! elle était si bonne personne !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.

ÉRASTE. Quel dommage ç'aurait été !
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Le connaissez-vous aussi ?

ÉRASTE. Vraiment si je le connais ! Un grand garçon bien fait.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Pas des plus grands.
ÉRASTE. Non, mais de taille bien prise.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Eh ! oui.

1. Qui passent de la tête : qui sortent de la mémoire.

ÉRASTE. Qui est votre neveu...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Oui.
ÉRASTE. Fils de votre frère et de votre sour...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Justement.

ÉRASTE. Chanoine de l'église de... Comment l'appelezvous ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. De Saint-Etienne.
ÉRASTE. Le voilà, je ne connais autre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani. Il dit toute la parenté.

SBRIGANI. Il vous connaît plus que vous ne croyez.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. A ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville ?

ÉRASTE. Deux ans entiers.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Vous étiez donc là quand mon cousin l'élu fit tenir son enfant à monsieur notre gouverneur ?

ÉRASTE. Vraiment oui, j'y fus convié des premiers.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Cela fut galant.
ÉRASTE. Très galant.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. C'était un repas bien troussé.
ÉRASTE. Sans doute.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme périgordin ?

ÉRASTE. Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Parbleu ! il trouva à qui parler.

ÉRASTE. Ah ! ah!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait.

ÉRASTE. Assurément. Au reste je ne prétends pas que vous preniez d'autre logis que le mien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Je n'ai garde de...

ÉRASTE. Vous moquez-vous ? Je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ce serait vous...
ÉRASTE. Non, le diable m'emporte ! vous logerez chez moi.

SBRIGANI. Puisqu'il le veut obstinément, je vous conseille d'accepter l'offre.

ÉRASTE. Où sont vos hardes 1 ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. - Je les ai laissées, avec mon valet, où je suis descendu.

1. Vos hardes : vos vêtements, votre bagage.

ÉRASTE. — Envoyons-les querir par quelqu'un.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Non, je lui ai défendu de bouger, à moins que j'y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.

SBRIGANI. C'est prudemment avisé.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Ce pays-ci est un peu sujet à caution.

ÉRASTE. On voit les gens d'esprit en tout.

SBRIGANI. Je-vais accompagner monsieur et le ramènerai où vous voudrez.

ÉRASTE. Oui, je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu'à revenir à cette maison-là.

Nous sommes à vous tout à l'heure. ÉRASTE. Je vous attends avec impatience.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani. Voilà une connaissance où je ne m'attendais point.

Il a la mine d'être honnête homme. ÉRASTE, seul. Ma foi, monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les façons : les choses sont préparées, et je n'ai qu'à frapper.

SBRIGANI.

SBRIGANI.

SCÈNE V : L'APOTHICAIRE, ÉRASTE.

ÉRASTE. Je crois, monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler de ma part ?

L'APOTHICAIRE. Non, monsieur, ce n'est pas moi qui suis le médecin ; à moi n'appartient pas cet honneur, et je ne suis qu'apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir.

ÉRASTE. Et monsieur le médecin est-il à la maison ?

L'APOTHICAIRE. Oui, il est là, embarrassé à expédier quelques malades, et je vais lui dire que vous êtes ici.

ÉRASTE. Non, ne bougez, j'attendrai qu'il ait fait ; c'est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque folie que nous serions bien aises qu'il pût guérir avant que de le marier.

L'APOTHICAIRE. Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'étais avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi, vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile ; c'est un homme qui sait la médecine à fond comme je sais ma croix de par Dieu ?, et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d'un cota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point

1. Croix de par Dieu : nom d'un alphabet dans lequel on apprenait à lire aux enfants.

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