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s'accorde avec le sujet que l'on traite ; que les sons et les mots répondent parfaitement à l'objet de la pensée, c'est-à-dire qu'ils peignent à l'oreille ce que l'on veut peindre à l'esprit. En tout cela la Poésie n'a qu'un but, qui est de s'élever au dessus du ton naturel du genre dans le quel est l'ouvrage de poésie qui se fait.

"Il suit de ce principe, que ce qui est poétique dans un genre inférieur cesserait de l'être dans un genre supérieur; comme on peut s'en convaincre par les exemples suivants. Madame Deshoulières voit un troupeau de brebis qui paissent: comparant alors leur sort avec le nôtre, elle leur dit dans le sentiment d'une douce mélancolie:

L'ambition, l'honneur, l'intérêt, l'imposture,

Qui font tant de maux parmi nous,

Ne se rencontrent point chez vous :
Cependant nous avons la raison en partage,

Et vous en ignorez l'usage.
Innocents animaux, n'en soyez pas jaloux;

Ce n'est pas un grand avantage : Ce morceau n'est ni du ton épique, ni du tragique, ni du comique : dans tous ces genres il serait du style prosaïque. Mais ici il ne l'est nullement, parce qu'il y a quelque chose au dessus de ce que la simple nature inspirerait dans la situation où se trouve Madame Deshoulières. Elle se livre à une douce mélancolie ; elle ne pense presque pas,

elle ne fait

que

sentir ; et ce sentiment s'exprime doucement. \ Mais malgré cette indolence, on n'y voit rien de superflu, de lâche ; ta nature toute seule ne s'exprime pas si bien. Il

ya

donc ici quelque chose de plus que ce qu'on voit communément dans la nature ; ce plus est ce qui fait le ton poétique.

Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis,
Et qui de leur toison voit filer ses habits ;
Et, bornant ses désirs aux bords de son domaine,

Ne connait d'autres mers que la Marne et la Seine: Ce morceau serait

prose dans le Drame et dans l'Epopée. Mais ici il est du style poétique, parce qu'on sent qu'un berger ne parlerait pas ainsi au village. Il y a donc encore ici quelque chose de plus que ce que la simple nature inspire aux bergers ; et ce plus est ce qui en fait le poétique.

Les hommes la plupart sont étrangement faits;
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
Et la plus noble chose ils la gâtent souvent,

Pour la vouloir outrer ou pousser trop avant : Ces vers, dans la Tragédie ou dans le Poême Epique, seraient encore du style prosaïque. Mais dans la bouche d'un bourgeois qui se plaint des hommes, on sent qu'il y a un ton plus élevé qu'il ne l'est dans le langage ordinaire ; et c'est ce qui en fait le poétique.

Prends un siège, Cinna, prends ; et, sur toute chose,
Observe exactement la loi que je t'impose :
Prête, sans me troubler, l’oreille à mes discours;
D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours:
Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence
A ton émotion fait quelque violence,

Tu pourras me répondre, après tout, à loisir :
C'est ici un grand Roi qui parle; mais quel Prince a

ز

s'il

jamais parlé avec cette majesté ? Ceci est donc au dessus du langage ordinaire des Rois ; et voilà ce qui fait la poésie de ces vers.

Pour donner au sty!e cette perfection qui l'élève au dessus du ton naturel qi'aurait le méme ouvrage était traité en prose, la Poésie a recours aux moyer:s suivants: ellu vise des mots, elle en abuse, elle en étend le sens, elle le resserre, elle le renverse : elle entasse les épithètes dont la prose ne se pare qu'avec retenue ; elle les place devant les substantifs quand la prose les met après, et après quand la prose les met devant: elle emploie les singuliers pour les pluriels, les pluriels pour les singuliers, l'actif pour le passif, le passif pour l'actif. Elle n'appelle pas les hommes par leur nom ; Achille est le fils de Pélée ; Théocrite, le berger de Sicile ; Pindare, le Cygne de Dircé. Elle prend un long détour plutôt que de suivre le chemin battu ; l'année est le grand cercle qui s'achève par la révolution des mois. Elle serre les idées, charge les couleurs, ne souffre rien de médiocre ; tout est riche chez elle : le chemin où elle marche est couvert de diamants ou jonché de fleurs. Elle prend une partie pour le tout, le tout pour une partie. Elle revét de corps tout ce qui est spirituel, et donne la vie à tout ce qui n'en a point. Chez elle tout est image, tout est animé, tout devient Dieu. C'est l'Aurore, fille du matin, qui ouvre les portes de l'orient avec ses doigts de rose :

C'est un Fleuve, appuyé sur son urne penchante, Qui dort au bruit flatteur de son onde naissante :

B

:

Ce sont les Zéphirs qui folâtrent dans les prairies émaillées,ou les Naïades qui se jouent dans leur palais de crystal. Et, comme si elle rougissait d'être à la portée des esprits vulgaires, elle s'enveloppe d'allégories, ne dit les choses qu'à demni, jette rapidement des traits d'érudition, désigne, en passant, les temps, les lieux, les événements, parce qu'elle suppose que ceux qui l'écoutent sont en état de la comprendre. Semper ad eventum festinat, et in medias res,

erana Non secùs ac notas, auditorem rapit like

Hor. art. poét. v. 148. Tels sont les moyens employés par le Poète pour empêcher que le vers ne soit prose.

DIVISION DE LA POÉSIE.

La poésie se divise ordinairement en poésie épique, dramatique, lyrique, et didactique. C'est aussi la division que nous suivrons.

CHAPITRE PREMIER...,

DE LA POÉSIE ÉPIQUE.

Le mot épique vient d'un mot grec qui signifie récit. La poésie épique est celle où on raconte seulement les actions et les événements. Elle comprend 19. l'apologue qui est le plus simple et le plus court des poêmes épiques : 0. la pastorale : 30. l'épopée, le plus noble de tous les récits.

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ARTICLE PREMIER.

DE L'APOLOGUE. On appelle apologue les fables morales et instructives.

L'Apologue est le récit d'une action allégorique, attribuée ordinairement aux animaux.

1o. On dit que l'Apologue est un récit, parce qu'on n’y montre pas les acteurs. On n'y fait pas voir, par exemple, le loup emportant l'agneau ; mais on dit seulement qu'il l'a emporté. Or tout récit doit être court, clair, et vraisemblable. Il est court, quand il dit tout ce qu'il faut, et qu'il ne dit que ce qu'il fauit. Il est clair, quand chaque chose у

est mise en lieu, et que les expressions sont propres, sans équivoque, sans désordre. Il est vraisemblable, quand il a tous les traits qui se trouvent ordinairement dans la vérité ; quand la disposition des acteurs et leur caractère semblent conduire à l'action ; quand tout est peiut selon la nature et les idées de celui à qui l'on raconte.

20. L'Apologue est le récit d'une action. Par action, l'on entend une entreprise faite avec choix et dessein. L'Apologue étant un vrai poême épique, il doit en suivre les règles, et parconséquent avoir une action. Cette action doit être une, c'est-à-dire que toutes ses parties conduisent à une même fin ; et, dans l'Apologue, cette fin est la morale : intéressante, c'està-dire

propre à fixer l'attention et à piquer la curiosité. Enfin elle doit avoir une certaine étendue, c'est-à-dire un commencement, un milie et une fin, un lieu de la scène, des acteurs qui aient un caractère établi,

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