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manière qui le rende agréable, avec toute la grâce et l'énergie qui charmeut et qui étonnent.

Nous diviserons ce cours abrégé de belles Lettres en deux parties, dont l'une traitera de la Poésie, et l'autre de la Prose. Nous dirons ailleurs pourquoi nous commençons par la Poésie plutôt que par la Prose.

PREMIÈRE PARTIE.

DE LA POÉSIE.

LA POÉSIE est l'imitntion de la belle nature exprimée par le discours mesuré. Si elle admet la fiction, ce n'est pas

à dire
pour

cela que la fiction en soit le caractère essentiel, puisqu'on ne laisse pas de regarder comme de vrais poêmes la Tragédie, la Comédie, la Pastorale, ainsi que la pltpart des odes. Consisterait-ele dans la versification ? Elle perd à la vérité l'harmonie si l'on vient à renverser l'ordre des mots, à les déranger, à rompre la mesure ; mais la poésie des choses reste toujours. L'enthousiasme n'appartient pas plus à son essence, puisqu'on le trouve également dans la prose ; et que, suivant Cicéron, la passion avec tous ses dégrés doit saisir l'orateur comme le poète. L'imitation de la belle nature par le discours mesuré est donc ce qui constitue l'essence de la Poésie. Mais l'imitation renferme en elle la fiction, la versification, et l'enthousiasme comme autant de moyens d'imiter parfaitement la belle nature.

Dans un ouvrage de poésie, il faut distinguer la poésie des choses et la poésie du style. La poésie des choses consiste dans la création et la disposition des objets ; et la poésie du style consiste dans un tour, une nuance qui montre le langage ennobli, enrichi, paré,

elevé au dessus de ce qu'il serait dans le même genre, s'il était traité en prose. Nous allons donner les règles générales de l'une et de l'autre.

19. RÈGLES GÉNÉRALES DE LA POÉSIE DES CHOSES.

Pour imiter la belle il faut choisir, entre une infinité d'autres, les plus beaux traits qu'elle nous offre. Or c'est pour faire ce choix avec plus de sureté, que le goût propose les règles suivantes.

La première règle est, de joindre l'utile à l'agéable. La Poésie étant un art d'agrément, son premier objet, il est vrai, est de plaire. Mais comme la nature n'entreprend rien de grand que pour notre utilité, il s'ensuit que les ouvrages de poésie, qui auront avec nous ce double rapport, seront par là même plus touchants. C'est pour jouir de ce double avantage, que la Poésie, en remuant les passions, ne doit remuer que celles qu'il nous importe d'avoir vives; telles que l'horreur du crime, la compassion pour les malheureux, l'admiration des grands exemples de vertu, l'amour chaste et honnête et ne montrer les autres que pour nous en inspirer de l'horreur.

Au reste, en poésie comme en prose, l'agréable et l'utile doivent se prêter un mutuel secours, avec cette différence ; que la Prose ne doit employer l'agréable que pour nous faire goûter l'utile qu'elle a principalement en vue ; et que l'utile, au contraire, ne doit être employé en Poésie que pour nous faire savourer le plaisir par la vue de notre propre intérêt.

La seconde règle est, qu'il y ait une action dans un

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Ce n'est pas

poême. Etant nous-mêmes essentiellement actifs, nous aimons la vie et le mouvement. que les choses sans vie ne puissent entrer dans la poésie ; mais elles ne doivent y entrer que comme accessoires et dépendantes d'autres choses plus propres à toucher. Telles sont les actions qui, étant tout-à-la fois l'ouvrage de l'esprit de l'homme, de sa volonté, de sa liberté, de ses passions, sont comme un tableau abrégé de la nature humaine. Or toute action suppose un commencement, un milieu, et une fin. Le commencement est l'entreprise que l'on appelle prologue ou exposition du sujet; le milieu est le næud qui renferme les obstaeles ; la fin nous offre le succès qu'on appelle dénouement.

La troisième règle est, que l'action soit revêtue des qualités requises. Or voici ce que l'on doit observer par rapport à ces qualités: Puisque le but de la poésie est de piquer notre curiosité, de nous toucher, et de fixer notre admiration, l'action doit être d'abord singulière, c'est-à-dire extraordinaire ou en elle-même, ou dans les moyens qu'emploie un génie fécond pour donner aux événements un tour tout-à-fait différent de celui qu'on devrait naturellement attendre. Elle doit être une, en sorte que toutes ses parties s'unissent entre elles pour ne former qu’un tout: simple, parce que la complication des ressorts nous fatiguerait ; et néanmoins variée, parce qu'une trop grande uniformité produirait le dégoût.

La quatrième règle est, que le ombre des acteurs soit proportionné au besoin de l'action. Comme toute

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action suppose des acteurs, c'est-à-dire des personnages qui agissent, il a été décidé par le goût que leur nombre serait réglé sur le besoin de l'action ; qu'ils auraient des caractères marqués et soutenus qui seraient le principe de tous leurs mouvements ; qu'ils ne feraient chacun que ce qu'ils doivent faire ; enfin que leurs caractères seraient contrastés, c'est-à-dire que chacun aurait le sien avec une différence sensible, comme serait, par exemple, une dureté de caractère dans un frère, et une indulgence excessive dans l'autre.

20. RÈGLES GÉNÉRALES DE LA POÉSIE DU STYLE.

La Poésie ayant pour objet la belle nature exprimée par le discours mesuré, elle doit faire parler ses acteurs non seulement comme ils parlent ordinairement, mais comme ils doivent parler quand on les suppose ayi plus haut point de perfection qui leur convient. C'est pourquoi elle choisit 1o. les pensées, 2°. les mots, 3o. les tours, 40. les nombres, 50. l'harmonie.

Il faut qu'il y ait dans les pensées un certain choix d'idées qui réveillent le goût; dans les expressions, quelque chose d'extraordinaire, soit du côté de leur force, soit du côté de la hardiesse et de la nouveauté; dans les tours, une certaine précision, un ajustement soigné qui fasse sentir au lecteur qu'il n'existe ni de mots plus courts ou plus énergiques, ni d'arrangement plus simple et plus élégant que celui qui a été employé. Elle veut dans le nombre ou la mesure du vers des symétries d'espaces terminées par des repos plus ou moins sensibles ; dans l'harmonie, que le style

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