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plus belles parties pour en former un tout exquis qui fût plus parfait que la nature elle-même, sans cesser d'être naturel ; et telle est l'origine de ce qu'on appelle les arts d'agrément.

Les arts peuvent se diviser en trois classes, relativement aux fins qu'ils se proposent.

Les uns, et ce sont les arts de première nécessité, ont pour objet uniquement les besoins de l'homme ; tel que l'art de se loger, de se vêtir, de labourer, d'ensemencer les terres, etc. et on les appelle arts mécaniques, parce qu'ils demandent peu d'industrie, et plus de travail du corps que de l'esprit.

Les autres ont pour objet uniquement le plaisir ; tels que la Musique, la Poésie, la Peinture, la Sculpture, l'art du Geste et de la Danse; et on les appelle arts libéraux ou beaux arts, parce qu'ils demandent plus d'industrie et de travait de l'esprit que du corps.

D'autres enfin joignent l'utile à l'agréable ; et ce sont les arts mixtes ou de commodité: tels que l'Eloquence et l'Architecture.

Les arts mécaniques emploient la nature brute et à peu près telle qu'elle est, pour l'usage et le besoin. Les arts mixtes l'emploient, en la polissant, pour le service et pour l'agrément. Les beaux arts ne l'emploient pas ; ils ne font que l'imiter chacun à leur manière, uniquement pour le plaisir.

Notre intention étant de ne parler que des beaux Arts, et méme de nous borner aux Belles Lettres, nous allons donner une idée plus détaillée des beaux Arts, et de la manière dont ils imitent la nature.

DEFINITION DES BEAUX ARTS.

Les beaux Arts sont une imitation de la belle nature représentée à l'esprit dans l'enthousiasme.

Nous disons 10. que les arts sont une imitation de la nature. Par nature on entend non seulement toirt ce qui est, mais encore tout ce qui peut être, tout ce que nous concevons aisément comme possible. La nature renferme donc tous les plans des ouvrages réguliers, tous les dessins, tous les ornements qui peile vent nous plaire. Le génie qui travaille pour plaire, , ne pouvant créer la nature, ni sortir des bornes qu'elle lui prescrit, essaierait-il de la détruïre ? Il n'en résulterait qu'un chaos affreux, que l'on regarderait à juste titre comme l'expression de la folie. Il se trouve par conséquent réduit à la suivre et à la copier. Quelle est donc la fonction des arts ? C'est de recueillir tous les traits épars dans la nature, et de les réunir dans des objets auxquels ils ne sont pas naturels. C'est ainsi que le ciseau du Statuaire montre un héros dans un bloc de marbre. Le Peintre, par ses couleurs, fait sortir de la toile tous les objets visibles. Le Musicien, par ses sons artificiels, fait gronder l'orage, tandis que tout est dans le calme. Le Poète, par son invention et par l'harmonie de ses vers, remplit notre esprit d'images feintes, et notre cæur de sentiments factices souvent plus charmants que s'ils étaient vrais et naturels.

D'où il faut conclure que les arts, dans ce qui est proprement art, ne sont que des imitations et des ressemblances qui ne sont pe la nature, mais qui pa

raissent l'être ; et qu'ainsi la matière des beaux Arts n'est pas le vrai qui est, mais le vrai qui peut être, ou le vraisemblable.

Il est cependant permis à l'art de bâtir sur la vérité ; mais il n'y a proprement d'art que dans ce qui est feint, inventé, copié, imité d'après la nature. Par exemple, que César ait eu un démêlé avec Pompée ; ce n'est point Poésie, c'est Histoire. Mais qu'un Poète invente des discours, des motifs, des intrigues, le tout d'après les idées que l'historien nous donne des caractères et de la fortune de César et de Pompée, voilà ce qu'on appelle Poésie, parce que cela seul est l'ouvrage de l'art et du génie. C'est ainsi que le combat des Horaces et des Curiaces, d'Histoire se change en Poême dans la main de Corneille, et le triomphe de Mardochée, sous la plume de Racine.

20. Nous ajoutons que les arts sont une imitation de la belle nature. Le but des arts étant de charmer, et la nature n'offrant nulle part des beautés parfaites, l'Artiste ne doit pas la copier servilement; mais, après avoir choisi les traits épars çà et là, il doit les présenter avec toute la perfection dont ils sont susceptibles. Quand Zeuxis voulut peindre une beauté parfaite, il ne fit pas le portrait de quelque beauté particulière dont sa peinture fut l'histoire ; mais il rassembla tous les traits séparés de plusieurs beautés existantes. Il se forma dans l'esprit une idée factice qui résultât de tous ces traits réunis. Il y ajouta tout ce que son génie pouvait lui faire concevoir de parfait en ce genre; et cette idee devint le modèle de son tableau qui r.

représentait aucune personne dans le vrai, mais qui pouvait en représenter une, et qui était vraisemblable dans sa totalité. Voilà la route que doivent suivre tous les Artistes, et c'est la pratique des grands maîtres sans exception.

30, Enfin nous disons que les arts sont une imitation de la belle nature représentée à l'esprit dans l'enthousiasme. L'enthousiasme est une vive représentation de l'objet dans l'esprit, et une émotion de cæur proportionnée à cet objet. Le principe qui le produit est le génie, fruit précieux d'une justesse d'esprit exquise, d'une imagination féconde, d'un feu noble qui s'allume aisément à la vue des objets. Entraîné par une émotion si puissante, l’Artiste en ce moment oublie son état; il sort, pour ainsi dire, de lui-même ; et, se mettant au milieu des choses qu'il veut représenter, alors il peint la nature dans ce qu'elle a de plus brillant et de plus pompeux. Par exemple, s'il veut peindre une bataille, il se transporte au milieu de la mêlée ; il entend le fracas des armes, les cris des mourants ; il voit la fureur des combattants, le carnage, le sang qui ruissele de toutes parts ; il excite lui-même son imagination, jusqu'à ce qu'il se sente ému, saisi, effrayé : il chante alors, il dépeint; c'est un Dieu qui l'inspire: Est Deus in nobis; agitante calescimus ipso.

bella, horrida bella, Et Tiberim multo spumantem sanguine cerno. Heureuse ivresse qui peut sem!

rmer les vrais Poètes, les Musiciens et les Peintres, en un mot tous les Artistes !

D'où il faut conclure qu'il y a différentes sortes d'enthousiasme, selon qu'il se trouve dans la nature des objets simples, tendres, touchants, nobles et sublimes. C'est aux amateurs de l'art à se les partager chacun suivant leur genre. L'enthousiasme est donc un sentiment qui appartient proprement aux Artistes. C'est ainsi qu'on le nomme, quand il est l'effet d'une imagination échauffée par la composition.

DIVISION DES BEAUX ARTS.

La belle nature, par rapport aux beaux Arts, ne peut se saisir que par les yeux ou par les oreilles. Celle qui se saisit par les yeux fait l'objet de la Peinture, de la Sculpture, du Geste ou de la Danse. Celle qui se saisit par les oreilles fait l'objet de la Musique et des belles Lettres.

La Peinture imite la belle nature par les couleurs ; la Sculpture par les reliefs; le Geste ou la Danse par les attitudes du corps ; la Musique l'imite par les sons inarticulés, et les belles Lettres par les sons articulés.

Les belles Lettres contiennent deux parties : la prose ou l'éloquence, et la poésie. La Prose imite la belle nature par le discours libre, et la Poésie l'imite par le discours mesuré. La Poésie est un art de

pur agrément ; l'Eloquence est un art d'utilité et d'agrément. L'Orateur doit dire le vrai d'une manière qui le fasse croire, avec toute la force et la simplicité qui le persuadent : le Poète doit dire le vraisemblable d'une

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