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L'un se mit sur le dos, prit l'auf entre ses bras; Pais, malgré quelques heurts (1) et quelques mauvais

L'autre le traina par la queue. [pas, Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit,

Que les bètes n'ont point d'esprit!

Pour moi, si j'en étais le maître, Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ? Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître.

Par un exemple tout égal,

J'attribuerais à l'animal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort: Je subtiliserais un morceau de matière, Que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort, Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu : car enfin si le bois fait la flamme, La flamme en s'épurant peut-elle pas de l'àme Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l'or Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage,

Et juger imparfaitement, Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument.

A l'égard de nous autres hommes, Je ferais notre lot infiniment plus fort;

Nous aurions un double trésor: L’un, cette âme pareilleen tous tant que nous sommes,

Sages, fous, enfants, idiots, Hôtes de l'univers sous le noin d'animaux; L'autre, encore une autre âme, entre nous et les anges

Commune en un certain degré;

Et ce trésor à part créé
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en être pressé,
Ne finirait jamais, quoique ayant commencé;

Choses réelles, quoique étranges.

Tant que l'enfance durerait, Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait

Qu'une tendre et faible lumière :

(1) Quelques chocs.

L'organe étant plus fort, la raison percerait

Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
L'autre àme imparfaite et grossière.

II

L'Homme et la Couleuvre.

Un homme vit une couleuvre:
Ah! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre

Agréable à tout l'univers !
A ces mots l'animal pervers

(C'est le serpent que je veux dire (1),
Et non l'homme: on pourrait aisément s'y tromper),
A ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,

L'autre lui fit cette harangue: Symbole des ingrats! ètre bon aux méchants C'est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue, Reprit du mieux qu'il put : s'il fallait condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

A qui pourrait-on pardonner?
Toi-même tú te fais ton procès : je me fonde
Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.

Selon ces lois, condamne-moi;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise

(1) Piquante épigramme sous une apparence de naïveté, mais un peu affaiblie par le vers suivant, qui ne laisse pas assez deviner au lecteur l'intention mordante du poëte.

Que le symbole des ingrats, Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles Firent arrêter l'autre; il recula d’un pas. Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles (1). Je pourrais décider, car ce droit m'appartient; Mais rapportons-nous-en (2). - Soit fait, dit le reptile. Une vache était là: on l'appelle, elle vient. Le cas est proposé. C'était chose facile : Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées : Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines : Mème j'ai rétabli sa santé, que les ans

Avaient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin, Sans herbe (3): s'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée : et, si j'eusse eu pour maitre Un serpent, eût-il su jamais pousser și loin L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense. L'homme, tout étonné d'une telle sentence, Dit au serpent: Faut-il croire ce qu'elle dit? C'est une radoteuse; elle a perdu l'esprit. Croyons ce bæuf. Croyons, dit la rampante bête. Ainsi dit, ainsi fait. Le bæuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,

Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux;

Que cette suite de travaux

(1) L'homme parle comme le loup dans la fable le Loup et l'Agneau; il condamne les raisons du serpent, et le serpent n'a pas même encore donné de raison.

(2) Sous-entendu : à quelqu'un que nous prendrons pour juge. Nous avons déjà vu ce verbe employé sans complément.

(3) Le discours de la vache est touchant. Ce rejet sans herbe est du plus heureux effet, et marque bien le délaissement du pauvre animal.

Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré; puis, quand il était vieux,
On croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.
Ainsi parla le bæuf. L'homme dit : Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,

Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents;
Pour nous seuls'il ornait les jardins et les champs :
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire (1):
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
Un rustre l'abattait; c'était là son loyer (2);
Quoique pendant tout l'an, libéral, il nous donne,
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne;
L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée (3)?
De son temperament, il eût encor vécu.
L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là!
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands : La raison les offense, ils se mettent en tête Que tout est pour eux, quadrupèdes, et gens,

Et serpents. Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot. Pen conviens; mais que faut-ildonc faire?

Parler de loin , ou bien se taire (4).

(1) « Quel heureux choix d'expressions et d'images! » (Ch. Nodier.)

(2) C'était là sa récompense. On a déjà vu loyer employé en ce sens.

(3) C'est-à-dire sans l'abattre.

(4) Cette fable est sans contredit une des plus belles de la Fontaine. Le discours de la vache, du beuf et de l'arbre sont surtout très-remarquables.,

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Une tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère,
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards à qui la commère

Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.

Voyez-vous ce large chemin?
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique :

Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez
Des différentes meurs que vous remarquerez,
Ulysse (1) en fit autant. On ne s'attendait guère

De voir Ulysse dans cette affaire. La tortue écouta la proposition.

(1) Ulysse, roi d'Ithaque; après la prise de Troie, il erra dix ans sur les mers. Ses voyages et son retour à Ithaque font le sujet de l'Odyssée d'Homère.

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