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Le nectar, que l'on sert au maitre du tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point;
D'autres propos chez vous récompensent ce point :

Propos, agréables commerces,
Où le hasard fournit cent matières diverses;

Jusque-là qu'en votre entretien
La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.

Laissons le monde et sa croyance.

La bagatelle, la science,
Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens;
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose (1).
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits

De certaine philosophie,

Subtile, engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle: en avez-vous ou non

Oui parler ? Ils disent (2) donc

Que la bète est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d'àme; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;

La première y meut la seconde;
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bète est toute telle.

L'objet la frappe en un endroit;

Ce lieu frappé s'en va tout droit, Selon nous, au voisin en porter la nouvelle. Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. L'impression se fait : mais comment se fait-elle?

Selon eux, par nécessité,

(1) « Elles pillotent de cà de là les fleurs, dit Montaigne, et font le miel, qui est tout leur. Ce n'est plus thym ni marjolaine. »

(2) Descartes et ceux de son école.

Sans passion, sans volonté :

L'animal se sent agité
Des mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas.
Qu'est-ce donc? une montre. Et nous? c'est autre chose.
Voici de la facon que Descartes l'expose :
Descartes, ce mortel dont on eùt fait un dieu

Chez les païens, et qui tient le milieu
Entrel'homme et l'esprit;comme entre l'huîtreet l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bète de somme;
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur.
Sur tous les animaux (1), enfants du Créateur,
J'ai le don de penser, et je sais que je pense.
Or vous savez, Iris, de certaine science,

Que quand la bète penserait,
La béte ne réfléchirait

Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement

Qu'elle ne pense nullement.

Vous n'êtes point embarrassée
De le croire, ni moi. Cependant quand aux bois

Le bruit des cors, celui des voix,
N'a donné nul relâche à la fuyante proie,

Qu'en vain elle a mis ses efforts

A confondre et brouiller la voie, L'animal chargé d'ans, vieux cert, et de dix cors, En suppose (2) un plus jeune, et l'oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce. Que de raisonnements pour conserver ses jours! Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

Et le change (3), et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefs, dignesd'un meilleursort.

On le déchire après sa mort:
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la perdit
Voit ses petit

(1) Seul entre tous les animaux.
(2) C'est-à-dire met en sa place, substitue.
(3) Le change qu'il leur donne.

En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle,
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va trainant de l'aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Et puis quand le chasseur croit que son chien la pille (1),
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l'homme, qui, confus, des yeux en vain la suit.

Non loin du Nord il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,

Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains; car, quant aux animaux ,

Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrètent le ravage,
Et font communiquer l'un et l'autre rivage.
L'édifice résiste et dure en son entier.
Après un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque castor agit : commune en est la tâche;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;
Maint maitre d’æuvre (2) y court, et tient haut le båton.

La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie

De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,

Passent les étangs sur des ponts
Fruit de leur art, savant ouvrage;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir

Est de passer l'onde à la nage.
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.
Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit,

Que je tiens d'un roi plein de gloire. Le défenseur du Nord vous sera mon garant : Je vais citer un prince aimé de la Victoire; Son nom seul est un mur à l'empire ottoman.

(1) Se jette dessus, c'est un terme de chasse. (2) Directeur des travaux.

C'est le roi polonais (1). Jamais un roi ne ment.

Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des pères aux enfants

En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.

Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,

Non pas mène au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancés, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fiile du Styx, et mère des héros,

Exercent de ces animaux

Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats, l'Acheron nous devrait

Rendre Homère. Ah! s'il le rendait,
Et s'il rendait aussi le rival d'Epicure (2),
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci?
Ce que j'ai dit déjà : qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;

Que la mémoire est corporelle;
Et que, pour en venir aux exemples divers

Que j'ai mis en jour dans ces vers,

L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin

Chercher, par le même chemin,

L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement :

La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine;

Je sens en moi certain agent :
Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

(1) Jean III Sobieski, roi de Pologne en 1674. Il vainquit les Turcs à Choczim.

(2) Descartes.

Se conçoit mieux que le corps même : De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprème.

Mais comment le corps l'entend-il ?

C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à la main; mais la main, qui la guide?
Eh! qui guide les cieux et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts (1);
L'impression se fait : le moyen, je l'ignore,
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux

Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas : l'homme seul est son temple,
Aussi faut-il donner à l'animal un point

Que la plante après tout n'a point.

Cependant la plante respire.
Mais que repondra-t-on à ce que je vais dire?
Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un cuf.
Ce dîner suffisait à gens de cette espèce;
Il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un bæuf.

Pleins d'appétit et d'allégresse,
Ils allaient de leur æuf manger chacun sa part,
Quand un quidam parut : c'était maître renard;

Rencontre incommode et fâcheuse :
Car comment sauver l'æuf? le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,

Ou le rouler, ou le traîner,
C'était chose impossible autant que hasardeuse.

Nécessité l'ingénieuse

Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
L'écornifleur (2) étant à demi-quart de lieue,

(1) L'union de l'âme et du corps et l'action réciproque de l'un sur l'autre est un fait incontestable, mais en même temps un mystère incompréhensible.

(2) Parasite, individu qui cherche à vivre aux dépens d'autrui.

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