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Il m'est, disait-elle, facile
D'élever des poulets autour de ma maison;

Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;
Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :
J'aurai , le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.
La dame de ces biens, quittant d'un mil marri

Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari,
En grand danger d'ètre battue.
Le récit en farce en fut fait;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne (1)?
Picrochole (2), Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

-Autant les sages que les fous ! Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux. Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes. Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi; Je m'écarte, je vais détrôner le sophi (3) :

On m'élit roi, mon peuple m’aime; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis gros Jean (4) comme devant.

(1) Qui ne forme des projets chimériques ?
(2) Nom d'un prince imaginaire dans Rabelais.
(3) Le roi de Perse.
4) Un homme de rien. -

IX

L'Homme qui court après la Fortune
et l'Homme qui l'attend dans son lit.

Qui ne court après la Fortune ?
Je voudrais ètre en lieu d’où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement Cette fille du sort de royaume en royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme (1).

Quand ils sont près du bon moment, L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens! Je les plains : car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.
Cet homme, disent-ils, était planteur de choux,

Et le voilà devenu pape!
Ne le valons-nous pas? Nous valons cent fois mieux

Mais que vous sert votre mérite ?

La fortune a-t-elle des yeux ?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,
Le repos? le repos, trésor si précieux,
Qu'on en faisait jadis le partage des dieux!
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse,
Elle vous cherchera : car elle en use ainsi.

Certain couple d'amis en un bourg établi Possédait quelque bien. L'un soupirait sans cesse Pour la fortune; il dit à l'autre un jour :

Si nous quittions notre séjour ?

Vous savez que nul n'est prophète En son pays; cherchons notre aventure ailleurs. Cherchez, dit l'autre ami : pour moi je ne souhaite

(1) Heureuse opposition d'idées et de mots.

Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :
Vous reviendrez bientôt. Je fais væu cependant

De dormir en vous attendant.
L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,

S'en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain En un lieu que devait la déesse bizarre Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c'est la cour. Là donc pour

lque temps il fixe son séjour, Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l'on sait ètre les meilleures :
Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien.
Qu'est ceci? se dit-il; cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures;
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,

Chez celui-là : d'où vient qu'aussi
Je ne puis héberger cette capricieuse ?
On me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu
L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.
Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu:
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.
La Fortune a , dit-on, des temples à Surate (1) :
Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute
Armé de diamant, qui tenta cette route,
Et le premier osa l'abîme défier (2)!

Celui-ci, pendant son voyage,

Tourna les yeux vers son village
Plus d'une fois, essuyant les dangers
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
Ministres de la mort : 'avec beaucoup de peines
On s'en va la chercher en des rives lointaines,
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
L'homme arrive au Mogol : on lui dit qu'au Japon
La Fortune pour lors distribuait ses gràces.

Il y court. Les mers étaient lasses
De le porter; et tout le fruit
Qu'il tira de ces longs voyages,

(1) Ville des Indes.

Vers imités d'Horace.

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
Demeure en ton pays, par la nature instruit.
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l'avait été (1):

Ce qui lui fit conclure en somme Qu'il avait à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates, Revient en son pays, voit de loin ses pénates, Pleure de joie et dit : Heureux qui vit chez soi. De régler ses désirs faisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouï-dire
Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
Des dignitės, des biens que jusqu'au bout du monde
On suit, sans que l'effet aux promesses réponde.
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte,
Et contre la fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte
De son ami plongé dans un profond sommeil.

X

L'ingratitude et l'injustice des Hommes

envers la Fortune.

Un trafiquant sur mer, par bonheur s'enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage :
Gouffre , banc, ni rocher, n'exigea de péage (2)
D'aucun de ses ballots; le Sort l’en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos (3) et Neptune
Recueillirent leurs droits (4), tandis que la Fortune

(1) La grammaire demanderait ne l'avait été. (2) Droit de passage.

(3) Atropos, celle des Parques qui coupe le fil de la vie. Elle est prise ici pour la mort elle-même.

(4) Exercèrent leurs droits, c'est-à-dire firent périr plusieurs de ses compagnons.

Prenait soin d'amener son marchand à bon port.
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :
Le luxe et la folie (1) enflèrent son trésor;

Bref, il plut dans son escarcelle (2). On ne parlait chez lui que par doubles ducats ; Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses :

Ses jours de jeûne étaient des noces.
Un sien ami, voyant ce sompteux repas,
Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire ?
Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire?
Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent
De risquer à propos et bien placer l'argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait;
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :
Un vaisseau mal frété (3) périt au premier vent;
Un autre , mal pourvu des armes nécessaires ,

Fut enlevé par des corsaires;

Un troisième au port arrivant, Rien n'eut cours ni débit; le luxe et la folie

N’étaient plus tels qu'auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant, Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie, Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup. Son ami, le voyant en mauvais équipage, Lui dit: D'où vient cela ? - De la Fortune, hélas ! Consolez-vous, dit l'autre; et s'il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil ;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie;
Et si de quelque échec notre faute est suivie,

(1) Le luxe et la folie des acheteurs. (2) Espèce de bourse antique.

(3) « Fréter, armer un batiment à loyer en totalité ou er partie. » (Acad.)

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