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Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure,
Leur malade paya le tribut à nature,
Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru.
Ils triomphaient encor sur cette maladie.
L'un disait : Il est mort; je l'avais bien prévu.
S'il m'eût cru,

disait l'autre, il serait plein de vie (1).

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L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,

·Pondait tous les jours un cuf d'or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
Il la tua , l'ouvrit, et la trouva semblable
A celles dont les cufs ne lui rapportaient rien,
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

(1) Cette petite pièce est une épigramme plutôt qu'un apologue; mais elle est charmante.

Belle leçon pour les gens chiches (1). Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus,

Pour vouloir trop tôt etre riches!

XIV

L'Ane portant des Reliques.

Un baudet chargé de reliques
S'imagina qu'on l'adorait :

Dans ce penser, il se carrait,
Recevant comme siens l'encens et les cantiques.

Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :
Maître baudet, ôtez-vous de l'esprit

Une vanité si folle.
Ce n'est pas vous, c'est l'idole (2)
A qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due.
D'un magistrat ignorant
C'est la robe qu’on salue (3).

(1) Cupides semblerait plus juste. Un homme chiche est celui qui tient trop à ce qu'il a , et qui craint de faire une dépense même nécessaire.

(2) On a remarqué avec raison qu'idole ne peut être substitué à reliques, si ce dernier mot est pris, selon le sens catholique, pour désigner les restes des saints qu'on expose à la vénération des fidèles.-De plus,ce n'est pas vous ,c'est l'idole... que la gloire en est due, n'est pas français.

(3) Ces deux vers sont devenus proverbe.

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Un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute,
Et telle qu'on en voit en de certains climats,
S'étant mis à couvert et sauvé du trépas,
Les veneurs (1), pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute;
Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger,
Broute sa bienfaitrice (2); ingratitude extrème!
On l'entend, on retourne, on le fait déloger :

Il vient mourir en ce lieu même.
J'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.
La meute en fait curée : il lui fut inutile
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.
Vraie image de ceux qui profanent l'asile

Qui les a conservés.

(1) Chasseurs chargés de lancer les chiens.

Hardiesse poétique très-remarquable. Tout s'anime sous le pinceau de la Fontaine, parce que sa sensibilité s'intéresse à tout.

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On conte qu’un serpent voisin d'un horloger (C'était pour l'horloger un mauvais voisinage) Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,

N'y rencontra pour tout potage
Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger.
Cette "lime lui dit sans se mettre en colère :
Pauvre ignorant! eh! que prétends-tu faire ?

Tu te prends à plus dur que toi,
Petit serpent à tète folle :
Plutôt que d'emporter de moi
Seulement le quart d'une obole (1),
Tu te romprais toutes les dents.

Je ne crains que celles du temps.
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,
Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre :

(1) Petite monnaie en usage dans l'antiquité. On se sert di ce mot pour indiquer une chose d'une très-petite valeur.

Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages?
Ils sont pour vous d'airain , d'acier, de diamant.

XVII

Le Lièvre et la Perdrix.

Ils ne se faut jamais moquer des misérables ;
Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux (1)?

Le sage Esope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu'en ces vers je propose,

Et les siens, ce sont même chose.
Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,
Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,

Quand une meute s'approchant Oblige le premier à chercher un asile : Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,

Sans mème en excepter Brifaut (2).

Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortant de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extreme

(1)•Un commentateur ne trouve pas ce motif suffisamment moral; « car, dit-il, füt-on assuré d'être toujours heureux, il faudrait encore compatir au malheur. » En fait de morale, la Fontaine ne se pique pas de profondeur, et il s'en tient à ce que tout le monde comprend. Voici donc, selon nous, sa pensée : « Ne vous moquez pas... Car vous n'êtes pas assuré d'être toujours heureux, et vous ne voudriez pas qu'on se moquât de vous. » Ce qui revient à dire : « Ne faites pas ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même. »

(2) Nom de chien ; il signifie glouton, et vient du verbe briffer, manger avec avidité. – Miraut et Rustaut , autres noms de chiens.

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