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Ce malheureux attendait Pour jouir de son bien une seconde vie; Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait. Il avait dans la terre une somme enfouie, Son cæur avec (1), n'ayant d'autre déduit (2)

Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance (3) à lui-même sacrée :
Qu'il allât ou qu'il vint, qu'il bût ou qu'il mangeåt,
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeat
A l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours, qu'un fossoyeur le vit,
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme en pleurs : il gémit, il soupire,

Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ces cris.

C'est mon trésor que l'on m'a pris.
Votre trésor! où pris? - Tout joignant cette pierre.

Eh! sommes-nous en temps de guerre, Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet,

Que de le changer de demeure? Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. A toute heure, bons dieux! ne tient-il qu'à cela ?

L'argent vient-il comme il s'en va?
Je n'y touchais jamais (4). - Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligeź tant :
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent,

Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.

(1) Son cour avec. Comparez la fable 2 du livre VIII :

Dans sa cave il enserre

L'argent, et sa joie à la fois. Bossuet a dit : Nous ensevelissons les morts avec leur souvenir.

(2) Vieux mot qui signifie plaisir.

(3) Chevance, bien. Ce mot se trouve dans les fabliaux du moyen âge. Quod si comminuas , vilem redigatur ad assem.

(Horace, sat, 1.)

XVIII

L'Eil du Maitre.

Un cerf s'étant sauvé dans une étable à bæufs,

Fut d'abord averti par eux

Qu'il cherchåt un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous enseignerai les pâtis (1) les plus gras.
Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n'en aurez point regret.
Les bæufs, à toute fin (2), promirent le secret.
Il se caché en un coin, respire et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,

Comme l'on faisait tous les jours :
L'on va, l'on vient, les valets font cent tours,
L'intendant même, et pas un d'aventure

N'aperçut ni cor ni ramure (3),
Ni cerf enfin. L'habitant des forêts
Rend déjà grâce aux bæufs, attend dans cette étable
Que, chacun retournant au travail de Cérés (4),
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L'un des beufs ruminant lui dit : Cela va bien;
Mais quoi! l'homme aux cent yeux (5) n'a pas fait sa revue.

Je crains fort pour toi sa venue;.
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde.

Qu'est ceci? dit-il à son monde,
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces rateliers.
Cette litière est vieille; allez vite aux greniers ;

(1) Pâturages. Remarquez comme le langage du cerf est habile en même temps que suppliant.

(2) A toute fin, « moitié compassion, moitié intérêt persopnel.» (Ch. Nodier.)

(3) La rumure est le bois du cerf, et les cors sont les cornes qui en sortent.

(4) Cérès, déesse de l'agriculture.
(5) Le maître de la maison, à qui rien n'échappe.

Je veux voir désormais vos bètes dieux soignées.
Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées ?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu.
Le cerf est reconnu; chacun prend un épieu :

Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas,

Dont maint voisin s'éjouit d'ètre (1). Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :

Il n'est, pour voir, que l'ail du maitre. Quant à moi ,j'y mettrais encor l’ail de l'amant (2).

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XIX
L'Alouette et ses petits

avec le Maître d'un champ. Neťattends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe (3). Voici comme Esope le mit

En crédit : (1) Vieux mot, pour ; se réjouit.

Cette fable est un petit chef-d'ouvre, l'intention morale en est excellente, et les plus petites circonstances s'y rapportent avec un bonheur infini. » (Chamfort.). (3) Ne quid expectes amicos quod tute agere possis.

Eonius.)

Les alouettes font leur nid
Dans les blés quand ils sont en herbe,

C'est-à-dire environ le temps
Que tout aime et que tout pullule dans le monde,

Monstres marins au fond de l'onde,
Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières
Avait laissé passer la moitié d'un printemps
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
A toute force enfin elle se résolut
D'imiter la nature, et d'être mère encore.
Elle båtit un nid, pond, couve et fait éclore
A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put (1).
Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée (2)

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre l'essor,
De mille soins divers l'alouette agitée
S'en va chercher pâture, avertir ses enfants
D'ètre toujours au guet et faire sentinelle.

Si le possesseur de ces champs
Vient avecque son fils, comme il viendra , dit-elle,
Ecoutez bien : selon ce qu'il dira,

Chacun de ous décampera. Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.

Notre alouette de retour

Trouve en alarme sa couvée. L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider (3). S'il n'a dit que cela , repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite : Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter;

(1) « La précipitation de l'alouette est peinte par l'accumulation des circonstances, par la rapidité du récit, par l'heureux enjam bement de cette période, qui se rompt brusquement au vers suivant. L'imagination ne va pas plus vite. » (Ch. Nodier.)

(2) Nitée, moins usité que nichée.

(3) « Avec quelle vivacité est peint l'empressement des enfants à rendre compte à leur mère ! » (Chamfort.)

Cependant soyez gais, voilà de quoi manger.
Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère.
L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout.
L'alouette à l'essor (1), le maître s'en vient faire

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
Ces blés ne devraient pas, dit-il, ètre debout.
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
Sur de tels paresseux, à servir aussi lents.

Mon fils, allez chez nos parents

Les prier de la même chose. L'épouvante est au nid plus forte que jamais. - Il a dit ses parents, mère! c'est à cette heure...

Non, mes enfants, dormez en paix :

Ne bougeons de notre demeure. L'alouette eut raison; car personne ne vint. Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-mème. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille (2) Nous prenions dès demain chacun une faucille : C'est là notre plus court; et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons.
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette :
C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants.

Et les petits en même temps,
Voletant, se culebutants,
Délogèrent tous sans trompette.

(1) Ayant pris son essor , étant partie. (2) La famille signifie ici tous les gens de la maison.

FIN DU LIVRE QUATRIÈME

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