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ruine, que tous les esprits judicieux du temps, depuis le grand magistrat Lhôpital jusqu'au grand satirique Rabelais, se sont entendus pour déplorer comme portant une atteinte irrémédiable à la dignité du caractère national.

Toutes les tendances de la politique extérieure furent changées par François Jer, à l'époque où, renonçant aux conquêtes lointaines, mais décidé à s'agrandir de proche en proche, et à se fortifier surtout contre la prépondérance désormais établie de la maison d'Autriche, il dépouilla le duc de Savoie, s'établit solidement dans ce massif des Alpes, protégea ses frontières par une double rangée de places fortes, construites d'après les modèles de l'art nouveau, et conclut avec la Porte ottomane, bien plus encore, avec les sanguinaires et sauvages vassaux du sultan, les chefs des milices barbaresques, un traité d'alliance offensive, lequel demeura longtemps en vigueur. Ce dernier point n'était pas moins qu'une révolution effectuée dans les dogmes politiques de l'ancienne France; le roi s'y résolut pendant sa caplivité à Madrid. «Cette amitié, écrit le ministre vénitien Giustiniani, semble aux Français une sorte d'infamie; mais le roi l'épouse à défaut : nous sommes chrétiens, et eux sont infidèles; cependant, nous avons besoin qu'ils soient puissants sur mer, car ils donnent de l'occupation à l'empereur, et par là quelque sécurité aux autres États. » Si c'en était ici la place, il nous serait facile de montrer que celle alliance, qui blessait les règles les plus élémentaires de la moralité politique, n'a jamais valu d'avantages réels à la France, et qu'elle a causé aux Turcs, en les nourrissant d'illusions, quelques-uns des désastres les plus irréparables que celle nation ait essuyés dans les trois parties de l'ancien monde.

Les intelligences de François Jer avec les Musulmans

inspiraient aux protestants d'Allemagne une grande répugnance pour l'alliance toute politique que ce roi leur faisait proposer.

« C'est, dit M. Ranke, l'office spécial de la France, de briser, d'époque en époque, avec la vigueur naturelle à ce pays, les lois fondamentales et les formes essentielles de la vie européenne, lois et formes que la France, dans la période antérieure, avait plus qu'aucun autre pays, contribué à fixer. Ainsi la France détruisit, et chaque fois par une révolution soudaine, la légitimité carolingienne, le pouvoir des magnats associés à la couronne dans la souveraineté du pays, le système politique de la hiérarchie, la force politique des ordres religieux qui formaient une sorte de croisade permanente, et bien d'autres institutions encore. La France, après avoir, pendant près de trois cents ans, employé loutes ses forces à chasser les Musulmans de l'Egypte et de la Syrie, leur tendit la main sous François Ier, et cela quand ils occupaient Constantinople, menaçaient Venise, Vienne et Malte, et enlevaient enfin des captifs sur toutes les côtes de la chrétienté! »

François Jer traita souvent le clergé de son royaume avec une sorte de dédain, qu'explique l'attitude servile de celui-ci vis-à-vis de la couronne. En 1532, le roi contraignit l'Assemblée du clergé à lui accorder « en don gratuit, » sous le nom de Décimes, une contribution trèslourde, qu'à aucune époque ultérieure cette opulente corporation ne fut dispensée d'acquitter. A plus d'une reprise, le roi leva cette taxe sans s'être même donné la peine d'obtenir, à cet effet, le vote de l'Assemblée.

Pendant tout le règne de François ler, les parlements, bien qu'attentifs à l'exacte vérification des édits, ne mirent aucune borne effective à l'exercice d'une autorité qui, aux yeux des hommes d'État de cette période, était la plus illimitée du monde. « Mais il n'y a pas de puissance absolue. Chez les nations germaniques et romanes, pour bien comprendre une situation historique, il faut examiner quel est le rapport entre le crédit personnel du souverain et l'autorité que

lui donnent les circonstances et les traditions, quelle est la proportion entre l'obéissance contrainte et la volontaire. Le secret de la puissance consiste dans la cohésion de ces deux éléments. Les princes des races antiques, dont la vie a été étroitement unie aux destinées de leurs nations, ont cet avantage que les peuples reconnaissent dans leur gouvernement la nécessité du passé el la sécurité de l'avenir. Mais rien ne saurait dispenser

la personne du prince de répondre au rôle que celle autorité paturelle l'appelle à jouer. La décadence et la ruine finale des Valois justifient la vérité de cette maxime. L'affaiblissement progressif de valeur intellectuelle et morale dans ces princes, amena des degrés analogues d'abaissement et de prostration dans le pouvoir de la couronne. Il est vrai que les circonstances devinrent de plus en plus difficiles. Les troubles causés par la divergence des opinions au sujet de la religion, ne commencèrent qu'après la mort de François Ier. Ils ne créèrent

pour

le

gouvernement de Henri II que des difficultés accessoires; ils devinrent d'abord la principale et ensuite l'unique affaire du gouvernement, sous François II, Charles IX, Henri III et même Henri IV, jusqu'à la pacification dont, en matière religieuse, l'édit de Nantes fut l'instrument.

« Pour les hommes qui connaissent le passé, il peut sembler étrange qu'on puisse mettre encore en question si le protestantisme doit ou non être dans le monde. Le

Livre III, page 135.

catholicisme des temps modernes lui doit son développement et sa culture, el sans cet antagonisme, on ne saurait concevoir quelle existence il aurait aujourd'hui. Le protestantisme naquit, à son jour, dans les nations germaniques et romanes; il naquit après la royauté, après la hiérarchie, après les institutions parlementaires et municipales, appelé, comme les créations précédentes, par la prévoyance divine, quand son heure eut sonné; il sortit comme les autres, des tendances intérieures de la vie européenne. Loin d'être une opposition à la religion, toute sa nature consiste dans un effort pour rendre celle-ci plus spiritualiste.... mais il était dans son essence d'éveiller el d'entretenir les combats les plus acharnés. » C'est dans un esprit de modération constante, et avec un soin scrupuleux de ne pas émettre une assertion qui ne soit corroborée par des documents authentiques, que M. Ranke, remontant aux premières indications, non pas même encore du protestantisme, mais de l'esprit de réformation, en France, sous le règne de François Ier, déroule ensuite à grands traits les lugubres anoales des guerres de religion; il cherche l’impartialité, non dans l'indifférence, mais dans le rapprochement de toutes les vérités. Jacques Fabry, l'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, Roussel, à qui la reine de Navarre donna l'évêché d'Oléron, celte spirituelle et courageuse princesse elle-même, éprouvèrent ces tendances, les communiquèrent autour d'eux, mais les tinrent renfermées dans des bornes étroites, notées avec précision par M. Ranke, et qui expliquent la constante indulgence avec laquelle François Ier traita les chefs de cette école religieuse; ce prince, d'ailleurs, n'aimait ni le parlement, ni la Sorbonne, ni surlout les ordres monastiques. L'inquisition très-sévère que la Sorbonne exerçait sur tout ce qui se rapportait à l'enseignement ou sortait de la presse,

déplaisait au monarque, qui avait cherché à développer l'enseignement des séculiers, et qui avait fait offrir à Erasme la première place dans le « Collége de France,» récemment érigé par François Ier ; Henri II, tout au contraire, s'abandonpait, en fait de dogmes, entièrement à la doctrine traditionnelle de l'Eglise gallicane, dont il voulait qu'on maintint la discipline dans loute sa rigueur. Le temps des ménagements et des conciliations passait d'ailleurs rapidement. La reine de Navarre avait emporté au lombeau les dernières espérances d'une réforme mitigée, consentie par l'ordre ecclésiastique, accomplie sans violence par l'autorité séculière. En face de catholiques animés de l'esprit du treizième siècle, et condamnant comme leurs prédécesseurs de cette époque violente, les hérétiques au bûcher, se dressaient des protestants décidés à pousser l'oeuvre de la Réformation jusqu'à ses dernières limites: Calvin avait déjà fait de Genève la citadelle de la religion exclusivement biblique, de la discipline puritaine, et du prosélytisme réformateur. Henri II, qui croyait pouvoir sans danger de contagion pour ses propres sujets, appuyer par ses armes, ses négociations et ses trésors les princes prolestants de langue germanique, s'effraya de ce foyer de réformation allumé sur la frontière de ses Etats, dans une ville de langue française; et s'il eût vécu, il aurait probablement fait contre Genève et la Suisse protestante, cause commune avec le duc de Savoie, après qu'il eût rendu à ce prince ses provinces du Piémont, si longtemps. occupées par les armes françaises.

En 1558, au milieu des persécutions infatigables de la Sorbonne, dont les parlements avaient jusqu'alors sans remontrances, si ce n'est sans hésitation, transformé les sen

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