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gination. Elle expose ses doctrines, ses craintes et ses espérances dans des espèces de cantiques, dont l'harmonie n'est pas sans mérite, quoique l'absence de tout ornement lui donne un accent assez monotone. C'est la simple expression du puritanisme chrétien, qui cherche moins à plaire qu'à frapper par la puissance de ses convictions et par son profond sentiment de la misère humaine.

Encor quelques débris que la tombe recueille !
Encor quelqu'un de moins au seuil de la maison !
Encore un jour qui dit qu'ici-bas tout s'effeuille,
L'arbre quand vient l'hiver, l'homme en toute saison !

O passé, dis-le nous, que fais-tu de nos vies,
De nos joyeux printemps, des plus beaux de nos jours ?
Que fais-tu de ces fleurs à nos têtes ravies,
Toi qui ne rends jamais et demandes toujours ?

Quoi ? tous dans le néant, dans l'éternel abîme ?
Quoi ? tous ensevelis sans même avoir été !
Quoi ? tous flambeaux éteints que plus rien ne ranime.
A peine un souvenir pour dire : « Vanité ! »

Seigneur ! Seigneur mon Dieu ! fais mûrir ma pensée;
Viens par un temps si sombre éclairer le chemin;
Viens ôter le fardeau de mon âme oppressée,
Verser l'huile à ma lampe et me donner la main.

Ce cri jeté vers Dieu, pour implorer son appui, résume en quelque sorte la pensée qui plane sur tout le recueil. Il nous a paru propre également à faire apprécier l'énergie de style et la ferveur de foi dont la plupart des poésies de M. Rossier sont empreintes.

- Quant aux Lucioles de M. Marc Monnier, on y reconnaît un jeune talent auquel ne manquent ni la grâce, ni la fraîcheur, mais qui débute et ne sait point encore choisir parmi les productions de sa verve abondante. Nous avons déjà signalé, dans la petite comédie qu'il publia l'année dernière sous le titre de : Sic vos non vobis, la facilité merveilleuse avec laquelle les vers coulent de sa plume. Cette qualité se retrouve ici; on voit bien que pour lui la poésie n'est pas un travail pénible, il improvise sans effort et l'harmo

nieuse cadence ne lui fait jamais défaut. Seulement son nouveau volume prête davantage à la critique, parce qu'il renferme beaucoup de ces légères fantaisies qui, imprimées, n'ont plus le même attrait qu'elles pouvaient offrir lorsqu'elles étaient lues par l'auteur, dans un salon, au milieu d'amis bienveillants. La plupart n'ont d'autre mérite que celui de la forme, et cela ne suffit pas pour intéresser le grand public, il exige de plus l'originalité de la pensée et la richesse de l'imagination. L'une et l'autre ne manqueront peut-être pas à M. Monnier, mais il faut leur laisser le temps de prendre leur essor. Du reste, plusieurs pièces de ce recueil les font déjà pressentir, nous signalerons, par exemple, Dona Virginia, chanson d'improvisateur, pleine d'entrain, et qui présente une charmante scène populaire fort bien esquissée en quelques traits aussi simples que vrais :

Salut pêcheurs, salut marinarelles !
Autour de moi qu'on s'étende au soleil !
Laissez, enfants, l'amour et le sommeil,
Et vous, petits, les jeux et les querelles !
Tant qu'il fait jour, de Sorrente à Baïa,
Je vais chanter Dona Virginia.

Virginia, la vierge à peine éclose,
Avait des yeux plus riches qu'un million,
Un frais sourire où le blanc papillon
Se fut posé comme au sein d'une rose...
Les soirs de mai, pour écouter sa voix,
Le rossignol eût fait silence au bois...

M. Marc Monnier a d'ailleurs, même dans ses moindres petits vers, un mérite que nous estimons fort; c'est un jeune homme franchement jeune, gai, qui voit la vie couleur de rose, comme elle apparaît à son âge, et n'affecte point ces tristesses incomprises, ni ces allures de génie méconnu dont on a prétendu faire, de nos jours, la livrée du poëte.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE DE GENÈ

VE, par E.-H. Gaullieur. Neuchâtel, 1853; in-8° : 2 fr.

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La Bibliothèque de Genève date de l'époque de la Réformation, ou du moins au delà de cette époque on perd les traces de son existence. Dès l'année 1547 Bonivard avait promis de donner ses livres à la ville pour dresser une librairye. Mais il est probable qu'avant l'exécution de cette promesse, une bibliothèque existait déjà, car les livres de Bonivard ne sont inscrits que dans le supplément du catalogue primitif, dont on possède le manuscrit en vingt-deux feuillets petit in-folio. Les livres de Calvin, ceux de Pierre Martyr, achetés par le gouvernement, et différents dons faits par des citoyens généreux formèrent probablement la première base de cette collection. Bientôt elle s'augmenta, un nouveau catalogue, rédigé en 1572, forma un volume de quarante-sept feuillets. Les imprimeurs étaient tenus d'y déposer un exemplaire de tous les livres qu'ils publiaient. On lui faisait aussi de nombreux legs ou cadeaux; ainsi nous voyons qu'en 1616 la veuve et les héritiers de Théodore de Bèze ayant baillé cent florins pour la bibliothèque, on employa cette somme à l'achat des Grandes annales de France de Belleforest, des Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet, de la Britannia de Camden, et enfin du Romant de Fierabras et de l'Institution de foy (Doctrinal de Sapience) de Guy de Roye.

Durant le dix-septième siècle la Bibliothèque continua de s'enrichir assez rapidement. Genève possédait alors des imprimeries fort occupées et le commerce des livres y était florissant. On commençait d'ailleurs à se relâcher de l'austérité puritaine qui en avait d'abord exclu beaucoup d'ouvrages comme trop frivoles ou contraires aux doctrines du protestantisme. Ce fut peut-être la période la plus riche en bonnes acquisitions de toutes sortes, car dans le siècle suivant la tendance utilitaire prit le dessus et fit négliger de plus en plus le point de vue bibliographique. On allait même jusqu'à proposer la vente des anciennes éditions pour s'en procurer de nouvelles ; heureusement ce vandalisme ne fut pas adopté par les directeurs de la Bibliothèque. Dès l'origine, l'insuf

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fisance des ressources avait empêché d'avoir un bibliothécaire qui pût consacrer tout son temps à cet établissement. C'était une place honorifique plutôt que rétribuée, dont le titulaire se trouvait en même temps professeur de l'Académie. Cependant, malgré cela, plusieurs de ceux qui remplirent cette fonction furent des hommes éminents, pleins de zèle et d'activité. Vers la fin du dix-huitième siècle, par exemple, M. Senebier, écrivain fécond et savant distingué, rendit de précieux services; sa vive sollicitude pour les intérêts de la Bibliothèque de Genève fut très-utile, soit pendant la période révolutionnaire, soit ensuite sous la domination française. Après 1815, l'organisation fut améliorée progressivement jusqu'à ces dernières années. Le catalogue des livres publié en 1834 par M. le professeur Vaucher, permet d'apprécier l'importance de cette riche collection qui s'est encore accrue depuis. Un travail semblable avait été fait par Senebier pour les manuscrits nombreux et remarquables que possède la Bibliothèque de Genève.

M. Gaullieur a extrait des registres de cet établissement une foule de détails curieux qui rendent sa notice fort intéressante. Nous signalerons seulement une ou deux erreurs de noms propres qui demandent à être rectifiées. A la page 71 il dit que M. Alcabo, grec de nation, demanda, en 1822, l'autorisation d'imprimer le manuscrit d'Homère que possède la Bibliothèque. Il veut probablement parler de M. A. Calbo, auteur de la Lyre grecque publiée à Genève en 1824. Dans la note de la page 81, on lit : « M. J.-L. Dupan l'aîné, bibliophile distingué, etc. » Or, M. Dupan l'aîné était le notaire, mentionné à la page 80, comme ayant légué ses livres, tandis que M. J.-L. Dupan était son frère, amateur de livres aussi, qui, pendant nombre d'années, dota la Bibliothèque de nombreux ouvrages concernant particulièrement Genève, ainsi que M. Gaullieur l'indique, page 84. Son dernier chapitre renferme une description très-bien faite de l'état actuel de la Bibliothèque et des raretés qu'elle possède ; c'est un excellent guide pour ceux qui voudront la visiter avec fruit.

SUSANNE, imité de l'anglais par l'auteur de la Vie d'Elisabeth Fry.

Genève et Paris, chez J. Cherbuliez , 1853 ; 1 vol. in-12 : 3 francs 50.

Les romanciers anglais excellent à peindre les détails de la vie domestique. La famille est pour eux une mine inépuisable qu'ils exploitent avec beaucoup d'intelligence. On sent que, dans leur pays, elle a conservé sa place et qu'elle y joue un rôle plus important que les salons. Au lieu de ces intrigues compliquées, de ces passions violentes, de tous ces ressorts dramatiques dont la littérature française abuse trop souvent, ils nous présentent des scènes d'intérieur pleines de charme et de vérité. Ils s'attachent à mettre en relief des caractères nobles et purs, au milieu des épreuves ordinaires qui sont plus au moins le lot de tous ici-bas, à montrer combien est puissante leur influence sur ceux qui les entourent, à faire ressortir d'une manière pratique les heureux effets de la régénération morale qui est le fruit d'une vraie piété. C'est un tableau de ce genre que l'auteur de Susanne a pris pour modèle, et son imitation, faite avec talent, vaut un original. On y reconnaît aisément la touche fine et délicate d'une femme. Les personnages sont esquissés avec plus de grâce que de vigueur; la marche du récit est lente et les détails abondent. Mais on y remarque des traits d'observation fort ingénieux, une étude très-bien faite des faiblesses du caur humain, et, ce qui ne sera pas le moindre mérite aux yeux des lecteurs, un intérêt très-vif et très-soutenu. Un semblable livre ne se prête pas à l'analyse, aussi nous bornerons-nous à dire que l'auteur nous paraît avoir fort habilement traité, sous une forme légère et attrayante, le sujet sérieux qu'elle avait en vue et dont la donnée se trouve dans ces paroles empruntées aux Proverbes : • La grâce trompe et la beauté s'évanouit; mais la femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée. »

Litt. T. XXII.

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