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lement après sa mort que ses collègues se firent un pieux devoir de recueillir ses meilleures poésies, pour les livrer à une publicité plus étendue. Elles ont subi cette épreuve avec succès ; deux éditions se sont assez rapidement écoulées, et la troisième, à laquelle quelques pièces inédites donnent un nouvel attrait, sera sans doute aussi bien accueillie. Ce ne sont pourtant, en général, que des essais d'un talent dont la marche est encore assez chancelante et le but incertain. Parfois le style est rude et la pensée manque de clarté ; mais çà et là se manifeste une vigueur originale qui répand beaucoup de charme sur les descriptions de cette nature alpestre, dont la sublime poésie a trouvé jusqu'à présent si peu d'interprètes dignes d'elle. Henri Durand la comprenait, la sentait vivement, et s'il n'avait pas encore réussi à la rendre dans toute sa splendeur, il savait du moins reproduire avec une heureuse simplicité quelques scènes rustiques empruntées à la vie des montagnards,

Les vaches ont cédé leur lait en abondance ;
Et joyeux, et bramant, le troupeau tout entier,
Saluant d'un beau soir la pure transparence,
De son cher pâturage a repris le sentier.
Mais par l'autre chemin, quand sa besogne est faite,
Un pâtre des chalets à descendre s'apprête.

Le nom de ce berger au pays est ancien :
Tout le monde là-haut connaît Cherix et l'aime
Il descend au vallon, et, pour faucher son bien,
S'éloigne du troupeau qu'il gouverne lui-même.
Sa femme, un fils au bras, l'accompagne un instant
Jusqu'au roc d'où l'on voit le sentier serpentant.

Isaline aura donc, pendant cette semaine,
Elle seule, à donner tous les soins au chalet ;
Certes, pour une femme, assez lourde est la peine
De veiller au bétail et de traire le lait;
Et puis il faut trancher, façonner le fromage.....
Mais elle est jeune encore, et ne craint pas l'ouvrage.

Ainsi vit, jour à jour, ce peuple et ses troupeaux ;
Sitôt que le printemps a fait fondre la glace,

Quittant le toit d'hiver et son triste repos,
Les voilà sur les monts, broutant de place en place,
De mazot en mazot !, montant avec l'été
Jusqu'au chalet d'en haut, pour deux mois habité.

Souvent même au vallon il ne reste personne;
Mais quand juillet, là-bas, mûrit ses fruits dorés,
Les montagnards, tandis qu'à la plaine on moissonne,
Descendent pour faucher, pour faner leurs bons prés.
Car bien long est l'hiver dans ces rudes parages;
Les vaches sous la neige ont besoin de fourrages.

Ce petit tableau si paisible est d'une parfaite vérité. On voit que Durand possédait sa montagne jusque dans les moindres détails, comme il convient au poëte suisse qui veut que ses vers portent le cachet national et ne soient pas seulement les échos affaiblis d'une littérature étrangère. Aussi montre-t-il une aptitude remarquable à décrire les aspects des hautes Alpes, surtout ceux d'un caractère calme et majestueux :

Jamais plus bel azur ; jamais plus éclatante,
Sur les Alpes, les cieux n'avaient dressé leur tente.
Comme un fanal brillant aux tours des Diablerets,
La lune en se levant éclairait la vallée ;
Des glaciers lumineux descendait un vent frais;
Des clochettes, au loin, la musique voilée
Seule pouvait trahir la veille des troupeaux ;
Tout étajt fête au ciel; sur le monde, repos.

La pièce intitulée Plan-Névé prouve qu'il ne manquait pas non plus d'énergie pour peindre les effets de la tempête sur ces hautes sommités où la terrible avalanche exerce ses ravages. Elle indique aussi ce qu'il aurait pu faire dans le genre de la ballade, qui semble si bien convenir à une contrée à la fois pittoresque et riche en traditions héroïques ou merveilleuses.

- Chez M. Calame nous trouvons un talent plus mûr, plus réfléchi, qui s'attache de préférence à l'expression des sentiments in

Granges dispersées dans les pâturages entre l'habitation d'hiver et les chalets d'été.

times. Il a moins de hardiesse, moins d'originalité peut-être, mais c'est une noble nature aussi, qui éveille la sympathie et dont les accents harmonieux ont beaucoup de charme. Pour lui la poésie est une douce compagne qui vient aux heures de la tristesse et de l'isolement s'asseoir à ses côtés, partager ses peines, relever son courage ; qui embellit le souvenir de ses affections brisées par la mort et détourne ses regards de cette terre d'épreuve pour les diriger vers le ciel. On peut lui appliquer cette image ingénieuse, par laquelle débute la première pièce de son recueil :

Voyez ce cep noueux dans la terre altérée.

Sur son écorce déchirée
Les ardeurs des étés, les frimats des hivers
Ont empreint tour à tour leurs outrages divers.
Regardez de plus près : cette tête vieillie
A regret, diriez-vous, se courbe et se replie;
Elle eût voulu plutôt se dresser vers le ciel;
Mais l'homme l'a domptée, et les jets de sa sève
Ont subi sans pitié du fer qui les enlève

Le travail fécond, mais cruel.
Et le cep aujourd'hui de tant de sacrifices
Sur son front élargi garde les cicatrices,
Et, seul laissé debout, un sarment dans les airs
Monte et de tous côtés jette ses pampres verts,
Cache ses grappes d'or sous son ombre attiédie,
Et du cep tout entier semble absorber la vie.

Le sarment respecté, c'est la poésie qui survit à la perte des illusions et des espérances mondaines, parce qu'elle est, en quelque sorte, un jet de l'âme immortelle. Épurée surtout par le contact d'une foi profonde, elle devient pour le cæur de l'homme une source d'épanchements salutaires et de consolations précieuses.

Hélas, quand arrive cet âge
Où le printemps pour nous n'est plus,
Où de notre pèlerinage
Les meilleurs ans sont révolus.
Si, nous retournant en arrière,
Nous jetons sur notre carrière

Un mélancolique regard,
Que d'espérances annulées,
Que de fleurs au vent effeuillées.
Que de fruits tombés au hasard !
.................
Projets, pensers, par la tempête
Tour à tour brisés ou flétris,
Amoncellent sur notre tête
Nos propres et tristes débris.
Nos perspectives rétrécies,
Par d'âpres vapeurs obscurcies,
Heurtent contre un ciel sans couleur,
Et parfois le cæur se déchire,
Et l'être tout entier soupire
Dans le creuset de la douleur....
Ame affligée, oh, prends courage,
Réprime ton injuste effroi.
Le Dieu qui tonne dans l'orage,
Est le Dieu qu'embrasse ta foi.
Adore et crois : ta lutte étrange
Est cette lutte qu'avec l'ange
Soutint Jacob victorieux;
Ce qu’ôte la main qui t'émonde,
Ou n'était pas fait pour ce monde,
Ou ne l'était pas pour les cieux.
A nos regards un jour encore
Le ciel apaisé sourira,
Et des clartés de notre aurore
Notre couchant resplendira.
Heureux, si, parmi nos ruines,
Eparses sous les mains divines
Dans la vigne de l'Eternel,
Reste une euvre qui fructifie,
Une pensée épanouie

Au feu de son cil paternel ! Les Méditations de M. Calame sont fortement empreintes de cette tendance sérieuse qui porte l'esprit à réfléchir sur l'instabilité des choses humaines, à chercher au delà de ce monde le port où les âmes fidèles doivent se retrouver dans la paix et le bonheur. On pourra lui reprocher sa prédilection marquée pour les images de deuil et de tristesse. Sa muse est un peu lugubre; elle se plaît surtout aux chants funèbres, et ne laisse échapper aucune occasion de donner cours aux graves pensées que lui inspire la mort d'un parent ou d'un ami. Mais il règne en général dans ses vers une piété si fervente, des sentiments si purs et si vrais, qu'on lui pardonne volontiers d'aborder souvent un sujet qu'il traite avec une supériorité réelle. C'est là que se retrouve chez lui le cachet suisse, la vie de famille, sphère restreinte pour l'imagination peut-être, mais large et féconde pour le cæur. Les amertumes de l'épreuve ne le rendent point ingrat, point oublieux des joies dont tout homme a sa part. Il sait peindre avec beaucoup de charme leur impression persistante au milieu de tant de souvenirs qui s'effacent :

Il en est un pourtant, dont l'éclat solitaire
Parviendrait jusqu'à toi quand tout autre aurait fui,
Fleur au timide encens, écho plein de mystère,
Dernier souffle d'un jour qu'on ignore aujourd'hui.
Qu'au loin derrière toi la brume au flot grisâtre
Des jeux de ton printemps inonde le théâtre,
Et de son froid linceul recouvre leurs tableaux,
Toujours ce beau rayon, perçant l'ombre marâtre,
Poindra pieux et pur au-dessus des tombeaux.

Toujours ce doux parfum de sa brise embaumée
A tes sens recueillis portera le trésor;
Toujours au sein des airs ton oreille charmée
Distinguera ce son qui s'y prolonge encor;
Toujours, quand, soupirant sous l'effort du voyage,
Tu te retourneras vers le lointain rivage
Où commença ta course avec celle du jour,
Ce zephyr du matin baignera ton visage.....
Enfant, inclinons-nous, c'est le premier amour !

- Dans les Fleurs d'automne de M. Rossier, l'esprit religieux domine d'une manière plus exclusive. Il emprunte la forme de la poésie pour se manifester, et ne lui demande rien de plus. La foi austère qui inspire l'auteur fait peu de cas des ressources de l'ima

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