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française en 1852. Bien entendu que ce chiffre ne comprend pas ce que la presse quotidienne ou périodique, ce que les journaux de tout genre, lancent dans le torrent de la circulation. Le tirage à 1500 exemplaires est dépassé pour les livres à bon marché, les publications illustrées, les ouvrages d'éducation, les réimpressions annuelles d'auteurs célèbres, mais il est supérieur à ce qu'on accorde aux grandes collections, aux ouvrages de haute portée et surtout à la masse des œuvres d'imagination et des poésies. C'est donc une moyenne qu'on peut adopter en l'absence de toute donnée positive.

Nous avions entrepris une classification par ordre de matières des publications de 1852, mais nous ne l'insérerons pas ici. Elle serait plus minutieuse et plus longue qu'intéressante. Peu de lecteurs auraient le courage de nous suivre dans cette forêt de chiffres, qui ont d'ailleurs besoin d'être triés et expliqués, car si on ne tenait compte que du nombre, on arriverait à des conséquences bien différentes de celles qu'on obtiendra en recherchant le mérite, l'utilité, l'importance des ouvrages nouveaux. La poésie, avec un total formidable de près de cinq cents productions, ne donne qu'un nombre extremement restreint de volumes qu'il soit permis de citer comme dignes d'attention, tandis que pour les sciences usuelles, plus de la moitié des euvres mises au jour ont un caractère d’utilité. C'est ainsi que plusieurs des classes les plus opulentes en apparence sont, de fait, les plus pauvres. Laissant de côté ces particularités qui sont du domaine de la statistique, nous nous bornerons à signaler quelques-unes des productions les plus importantes qu'ait vu surgir 1852. Un certain nombre d'entre elles ont déjà étél'objet d'un examen rapide dans notre Revue critique. Nous sommes loin d'avoir la prétention encyclopédique de tout indiquer; nous nous bornons aux ouvrages dont nous avons pu prendre connaissance.

L'Histoire naturelle présente plusieurs volumes (relatifs aux insectes) des Nouvelles suites à Buffon , entreprise considérable qui s'annonce comme devant former 75 volumes ; les Mémoires de M. Fée sur la famille des fougères méritent aussi une mention.

Les travaux de MM. de Barante, de Lamartine, Louis Blanc, sur l'histoire de la révolution et de la restauration ont été continués

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avec succès. Une publication bien moins faite pour passionner la critique, c'est l'Historia diplomatica imperatoris Frederici II, que M. Huillard-Bréholles exécute laborieusement sous les auspices d'un Mécène cher aux études sérieuses, M. le duc de Luynes.

L'archéologie offre en première ligne la somptueuse publication sur les Catacombes de Rome, faite aux frais du gouvernement fran. çais, deux ouvrages de M. V. Langlois sur la numismatique des nomes d'Egypte et sur celle de la Géorgie au moyen âge ne sauraient être oubliés. M. A. de Boissier a entrepris, sur les Inscriptions antiques de Lyon, des recherches que les érudits ont déjà distinguées.

Dans la classe des Beaux-arts, nous rencontrons l'Histoire de l'harmonie au moyen âge, par M. de Coussemaker, et deux ouvrages sur le curieux sujet des Danses des morts, l'un, de l'habile dessinateur Langlois, de Rouen, l'autre de M. Kastner qui a envisagé la question sous le point de vue (jusqu'alors inexploré) de la musique. Le beau volume de M. Félix de Verneuilh, sur l'Architecture byzantine en France ne doit pas être passé sous silence.

En fait de voyages, celui de M. Flandin, en Perse, et celui de M. de Saulcy, autour de la Mer Rouge, sont des livres qu'il ne faut point confondre avec les bavardages insipides de touristes voués bien vite à un juste oubli.

Le grand ouvrage de Creuzer sur les Religions de l'antiquité, complété et refondu par des érudits français, est arrivé à son terme. Un bénédictin , Dom Pitra, a fait paraître le tome premier du Spicilegium solismense, recueil que n'auraient pas désavoué les Mabillon, les Martine et autres gloires de la congrégation de SaintMaur.

La bibliographie peut montrer les ingénieuses Recherches du savant auteur du Manuel du libraire, sur le texte primitif de Rabelais et l'achèvement du grand travail de M. Moreau sur les Mazarinades.

La littérature orientale, toujours cultivée avec zèle, s'est enrichie, surtout en ce qui concerne les régions indiennes. Un très-gros volume, sorti des presses du gouvernement, renferme la traduction

que 1852

faite par l'illustre Burnouf, d'un ouvrage sanscrit d'une haute importance pour l'étude du Bouddhisme, le Lotus de la bonne loi. M. Langlois (de l'Institut) a continué la traduction du Rig-veda, livre des hymnes; M. Pavie a fait passer dans notre langue une partie du Bhagavat Pourana.

Nous nous reprocherions d'omettre des livres utiles, appartenant à diverses branches de la science, tels que les derniers volumes de l'Histoire de Mme de Sévigné, par M. Walckenaer, l'édition des Pensées de Pascal, que M. Havet a enrichie d'un important commentaire, le troisième volume du savant travail de M. de Santarem sur la géographie du moyen âge, mais nous devons nous borner à ces indications succinctes. Si nous ne mentionnons rien à l'égard du roman et de la poésie, c'est qu'il nous semble n'a pas produit en ce genre un seul écrit qui soit de nature à se maintenir sur l'aile des temps (expression d'André Chénier). Il est du moins un poëte qui s'annonce naïvement, comme sachant à peine signer. Ce n'est point à Paris, comme on peut croire, que réside ce barde modeste; son domicile est dans la très-petite ville de La Ferté-Milon.

Les singularités, les excentricités ne manquent pas dans l'inventaire intellectuel de 1852. On a continué de découvrir la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel et diverses utopies médicales. Un rimeur a chanté les Amours d'une pipe et d'un compas. Un sorcier (il eût péri dans les flammes s'il était venu au monde trois siècles plus tôt) a pu impunément faire imprimer un gros volume intitulé: la Magie dévoilée ou principes des sciences occultes. Ce livre, tiré à peu d'exemplaires et d'un prix très-élevé, ne se remet cacheté qu'aux personnes qui prennent l'engagement de ne le communiquer à âme qui vive et de n'en laisser copier aucun passage.

Pour compléter l'appréciation du travail de la presse française en 1852, il faudrait entamer le chapitre du journalisme, mais les renseignements nécessaires font défaut. Les faits matériels varient constamment, les faits moraux échappent à toute investigation complète. La première notion sur les journaux, leur existence, n'est pas même facile à établir. On pourrait dire : Tant de feuilles parais

sent tel jour, mais dès le lendemain, le calcul n'est plus exact. Comment tenir le compte courant des naissances et des décès ? Bornonsnous, pour le moment du moins, à signaler les tentatives faites en 1852. Nous avons trouvé 169 journaux nouveaux, dont 41 fabriqués en province. L'agriculture, le commerce ou l'industrie, l'éducation des enfants, les annonces, telles sont les matières auxquelles ils se consacrent presque tous, et l'on peut affirmer sans crainte que, dès le 1er janvier 1853, la majeure partie de ces feuilles éphémères avait cessé de paraître.

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LITTÉRATURE.

MÉDITATIONS POÉTIQUES, par H.-F. Calame. Neuchâtel, chez

J. Attinger, 1852. 1 vol. in-8° : 2 fr. 50.--POÉSIES DE HENRI DURAND, précédées d'une notice biographique par A. Vinet; 3e édit., augmentée de sept morceaux inédits. Lausanne, chez G. Bridel et chez Delafontaine et Cie. 1852. 1 vol. in-16 : 2 fr.LES FLEURS D'AUTOMNE, poésies morales et religieuses, par J.-D. Rossier. Lausanne, chez Delafontaine et Cie. 1853. 1 vol. in-18. — LUCIOLES, par Marc Monnier. Genève, chez Joël Cherbuliez. 1853. 1 vol. in-12 : 2 fr.

Nous réunissons dans un même article ces diverses productions qui appartiennent toutes à la Suisse romane, et décèlent un mouvement littéraire assez remarquable, malgré les dissensions intestines qui, depuis dix années, ont tourmenté ce beau pays. Vainement l'esprit révolutionnaire s'est attaqué aux institutions libérales, s'est déclaré plus ou moins l'ennemi des lettres et des sciences; il a bien pu détruire des académies, mais non pas empêcher que le goût de l'étude inspiré par elles ne portåt ses fruits. A Neuchâtel, à Lausanne, à Genève, l'activité intellectuelle un instant détournée de son but, découragée par les stériles disputes de la politique, semble se réveiller avec une nouvelle ardeur. Elle reprend son essor, qui n'a besoin, en effet, ni de l'approbation, ni de l'appui du gouvernement dans un État libre, où chaque écrivain peut aspirer à exercer sur le peuple l'influence légitime que donne la supériorité réelle des lumières et du talent. C'est précisément là, peutétre, le moyen le plus efficace de contrebalancer les inconvénients de la démocratie. Plus un peuple est émancipé, plus il importe de travailler à le polir, à former son goût, son jugement, à maintenir au milieu de lui une élite nombreuse d'hommes éclairés qui puissent combattre sans cesse les tendances brutales du matérialisme, auxquelles il n'est que trop enclin à se livrer. Cette nécessité de notre époque paraît être comprise. Nous croyons du moins en trouver un signe assez caractéristique dans l'espèce de réveil littéraire qui se manifeste aujourd'hui.

Il faut bien, en effet, que le mouvement soit intense et général, pour que la poésie vienne occuper une si grande place dans les productions de la presse suisse. D'ordinaire les poëtes n'abondent ni sur les rives du Léman, ni dans les vallées du Jura. Le canton de Vaud, cependant, est plus favorisé à cet égard que Genève et Neuchâtel; le culte des muses y compte de fervents adeptes, parmi lesquels Henri Durand tient une des premières places, quoique la mort l'ait enlevé, bien jeune encore, à l'entrée de la carrière que son talent, mûri par l'étude et par l'expérience de la vie, aurait pu parcourir avec éclat. M. Vinet a retracé d'une niain amie l'histoire touchante de ce jeune homme si bien doué pour le cæur comme pour l'esprit. C'était une âme élevée, dont les nobles instincts conservaient toute leur pureté au milieu même de l'effervescence de la jeunesse. Cette période critique où les sentiments s'altèrent au contact des idées et des passions ne semblait avoir eu sur lui d'autre effet que d'exciter fortement son zèle pour la recherche consciencieuse de la vérité. Il n'exploitait pas la foi comme tant de jeunes poëtes qui n'y voient qu'un sujet d'inspiration, mais il travaillait avec ardeur à repousser les atteintes du doute. Sa nature d'élite s'était approprié ce qu'il y a de bon dans le caractère de l'étudiant suisse, sérieux, cordial, et tout empreint d'un patriotisme exalté. Dans le sein de la Société de Zoflingue, dont il était membre, Durand trouvait des auditeurs moins enclins à la flatterie qu'à la critique, et ce fut seu

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