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années plus tard, d'autres ont payé de la vie leur delle au roi el au drapeau. Nous avions vécu ensemble de cette vie de discipline et de liberté qui a tant d'attrait, nous avions charmé ensemble la monolonie du service par de longues journées de courses ou de chasse, par des soirées d'affectueuses causeries. Nul ne sait mieux que moi, combien d'amour du devoir, d'instincts généreux, de sentiments tendres ou tristes se cachaient sous la sève exubérante et les folles inspirations de la jeunesse. Pais donc sur ces vaillants ceurs qui dorment aujourd'hui du sommeil qui est si long, mais n'est pas éternel! Puissent-ils, au son de la dernière trompette, se lever avec autant de joie qu'au jour où ils ont répondu pour la dernière fois à l'appel du clairon!

Cependant les préparatifs de départ allaient leur train, et personne ne perdait son temps. Nos domestiques napolitains attelaient à la hâle, et en quelques minutes nos corricoli étaient devant la porte, traînés chacun par deux petits chevaux de l’Abruzze, qui secouaient gaiment leurs têles ornées de plumes de faisan. Puisque je cite le nom, autant vaut expliquer la chose. On appelle corricolo un très-petit siége huché sur deux roues très-élevées. Les gens qui se respectent s'y mettent deux; ceux qui visent à l’économie y montent jusqu'à douze. Les enfants en nourrice vont par-dessus; ceux qui sont sevrés se bloutissent dans un filet suspendu sous l'essieu. Ainsi chargée, cette voiture verse ou casse à volonté. Quand elle ne verse ni ne casse, le cheval du brancard s'abat el vous procure tous les plaisirs à la fois. Il est juste d'ajouter que les millionnaires et les grands d'Espagne usent peu de ce genre d'équipage.

Le capitaine Varicourt achevait de boucler d'immenses guêtres, dont l'étoffe eût suffi au costume complet d'un

homme de taille moyenne. Fontaines el Chollet s'appliquaient à charger le véhicule sur lequel ils voyageaient de conserve. Le premier essayait, par des considérations tirées de l'ordre moral, de persuader à son chien de se nicher dans le filet que vous savez; mais, à l'instar de son maître, le pauvre animal avait toujours mille raisons pour faire le contraire de ce qu'on lui proposait. Le second s'efforçait de faire entrer dans le caisson un carnier contenant une douzaine d'assiettes el cinq bouteilles, après avoir saulé dessus à pieds joints, pour en diminuer le volume.

Tandis que ces Messieurs délibéraient gravement s'il ne valait pas mieux mettre le carnier dans le filet, et l’épagneul dans le caisson, je fis signe au docteur Méry.

- J'ai une place à vous offrir, lui dis-je en lui tendant la main pour monter.

– Je la prends. — Et il vint s'asseoir à côté de moi.

— Avez-vous remarqué, lui demandai-je, comme ce pauvre Saligny était pâle et défait tout à l'heure ? Celte journée d'hier la trop fatigué, et je doute qu'il puisse faire impunément la route à pied avec la troupe.

— En effet, répondit le docteur, en comptant les élapes sur ses doigts, huit longues journées de marche , c'est trop pour une santé comme la sienne. Je vais passer chez votre colonel , et lui demander six jours de congé pour ce pauvre garçon. Il partira quatre jours après vous, dans un bon cabriolet, et ces quatre jours il pourra les employer à se reposer de celui d'hier.

Le docteur Méry et moi nous échangeâmes le regard satisfait de gens qui complotent une bonne action.

- Saligny ne sera pas seul à vous remercier, lui dis-je.

- Je le sais, me répondit-il en souriant. Que voulezvous, mon cher? Chez nous autres médecins, la science no

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ÉPISODE DE LA GUERRE DE CALABRE. tue pas assez la sensibilité. Nous qui devrions ne voir la souffrance que dans son sens le plus absolu, et observer entre nos divers malades une impartialité sévère, nous ne pouvons nous empêcher d'accorder plus de sollicitude à une vie, en raison de ce que cette vie est plus précieuse et plus aimée.

- Vous le croyez donc bien malade ? lui demandai-je.

- Je n'étais pas fait pour notre siècle, poursuivit le docteur, en éludant ma question. Notre civilisation veut de la variété, et moi je la redoute. Tel que vous me voyez, mon ami, j'aurais voulu vivre dans ces temps où les hommes promenaient leurs troupeaux entre un ciel toujours bleu et des plaines toujours verles; sous ces climals où rien ne change, ni le paysage, ni les meurs, et où les ruines durent autant de siècles que nos édifices dureront d'années. Ce n'est point que je m'effraie des choses qui vont finir, c'est la loi irrévocable de notre création; mais je m'attriste sur celles qui vont changer.

- Saligny changer! mon cher docteur. Vous ne le connaissez pas comme moi. Ne savez-vous donc pas que la volonté expresse de sa famille a seule pu retarder...

- Il ne changera pas d'amour, il changera de patrie, répondit le docteur, et son regard me désignait le ciel, où les ombres de la nuit luttaient déjà avec les teintes éclatantes d'une aurore d’Italie.

- En route, les enfants perdus! s'écria Varicourt en sautant sur son siége. Les fouets claquèrent, les chevaux bondirent, et nous lançames nos légers équipages au galop sur le pavé de la route royale, avec cette insouciance de la jeunesse, que l'âge mûr blâme quelquefois et qu'il regrelle plus souvent encore.

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BULLETIN LITTÉRAIRE.

MOUVEMENT DE LA PRESSE FRANÇAISE

PENDANT L'ANNÉE 1852.

Nous espérons qu'on ne lira pas sans quelque intérêt un résumé succinct de ce que présente la statistique littéraire ou scientifique de la France durant le cours de l'année qui vient de se terminer. A cet égard, on ne saurait arriver à des notions certaines qu'en se livrant à des recherches qui ne sont pas à la portée de tout le monde ou qui tentent peu d'amateurs.

Les résultats que nous exposons sont positifs ; ils ressortent de pièces officielles. Le Journal de la librairie enregistre jusqu'aux plus minces publications; l'obligation du dépôt légal les amène toutes au ministère de l'intérieur.

L'inventaire de 1852 signale 7787 publications qui arrivent au chiffre de 8261, en y comprenant 475 réimpressions, destinées, pour la plupart, à des distributions de prix. On compte 4321 ouvrages sortis des presses parisiennes ; 3925 ont vu le jour dans les départements; 15 viennent de l'Algérie. Les langues étrangères ont une part dans cette masse de papier noirci, mais elles n'enfantent guères que des rudiments et des livres de classes; nous avons compté : 90 publications en allemand, 110 en espagnol, 203 en latin, 66 en grec, 3 en langues orientales.

La production intellectuelle n'a d'ailleurs que faiblement dépassé celle de 1851; elle était alors arrivée au chiffre de 7350. On ne peut dire qu'il y ait progrès depuis vingt-cinq ans, car le Journal de la librairie avait, en 1828, enregistré 7616 ouvrages nouveaux.

Prenons ce total fort raisonnable de huit mille deux cent soixante

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ouvrages grands ou petits, les uns lourds et épais in-folio, les autres in-32, d'un demi-quart de feuille; les uns en français plus ou moins correct, les autres en breton, en hébreu, en auvergnat, en polonais, en arabe, en basque, en sanscrit, et sans tenir compte de l'extrême diversité des ouvrages, ni de leur étendue, ni des sujets qu'ils concernent, nous trouverons à peu près vingt-trois ouvrages par jour.

Nous ne disons pas ouvrages nouveaux, car on compte dans l'inventaire de 1852, 1626 réimpressions ou simulacres de réimpression. On n'ignore pas que souvent un nouveau titre, placé en tête d'un livre dont l'édition ancienne gît délaissée dans les magasins du libraire, déguise son âge et le fait reparaître avec tous les honneurs de la troisième, de la cinquième ou de la huitième édition. Il n'est pas très-rare que la seconde édition ne soit la première et la seule. Parfois, on passe de la première à la troisième où à la quatrième, en omettant les intermédiaires.

Nous avons dit que Paris imprime plus de la moitié de ce qui paraît en France; nous pouvons ajouter qu'il enfante presque tout ce qui peut contribuer au progrès de la science. Il faut bien l'avouer, la presque totalité des livres imprimés en province, n'ont aucune importance intellectuelle. Ce sont des réimpressions à bon marché et peu soignées de livres très-répandus; ce sont des livres d'école, des rituels, ou les essais poétiques d'un rimeur de petite ville. Les séminaires et les colleges constituent les principaux débouchés de la presse provinciale.

Le Journal de la librairie enregistrant jusqu'aux prospectus, donnant un article à un cahier de quatre pages comme à un ouvrage en dix volumes, ne fait connaître la production exacte de la typographie française qu'à l'individu patient et appliqué qui prend la peine de relever laborieusement et d'additionner le nombre de feuilles (de 16 pages in-octavo chacune) que présente chaque ouvrage. Nous avons pris la peine de faire ce calcul; nous avons trouvé, sauf erreur, 99,758 feuilles. En calculant un tirage moyen de 1500 exemplaires, on arrive à un total de cent cinquante millions de feuilles imprimées, pour représenter l'æuvre de la librairie

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