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badie, De la Connaissance de soi-même et des Sources de la morale? Pascal, comme philosophe, a-t-il été égalé dans le siècle suivant? Quels hommes que Bossuet et Fénelon dans la partie philosophique de leurs écrits ! La théologie ayant d'ailleurs plusieurs points de contact avec la métaphysique, il faut bien se garder de passer les théologiens sous silence quand il s'agit de la supériorité philosophique. Lisez, par exemple, ce que Pétau a écrit sur la liberté de l'homme en elle-même et dans son rapport avec la prévision et l'action divine; suivez-le dans la savante histoire de tout ce que l'esprit humain a pensé sur ces profondes questions, et lisez ensuite ce que Locke a balbutié sur le même sujet : vous pâmerez de rire, et vous saurez au moins ce que vaut une grande réputation moderne en voyant ce qu'elle a coûté.

Il est encore très-important de remarquer qu'indépendamment de la supériorité du dix-septième siècle dans les ouvrages philosophiques proprement dits, sa littérature entière, prise dans le sens le plus général du mot, respire je ne sais quelle philosophie sage, je ne sais quelle raison calme, qui circule pour ainsi dire dans toutes les veines de ce grand corps, et qui, s'adressant constamment au bon sens universel, ne surprend, ne choque et ne trouble personne. Ce tact exquis, cette mesure parfaite, fut nommée timidité par le siècle suivant, qui n'estima que la contradiction, l'audace et l'exagération.

Une autre considération générale, qui n'est qu'une suite de la précédente, et qui assure une supériorité décidée à la philosophie du dix-septième siècle sur la sui

vante, c'est que la première est dirigée tout entière au perfectionnement de l'homme, au lieu que la seconde est une puissance délétère qui ne tend, en détruisant les dogmes communs, qu'à isoler l'homme, à le rendre orgueilleux, égoïste, pernicieux à lui-même et aux autres; car l'homme, qui ne vaut que parce qu'il croit, ne vaut rien s'il ne croit rien.

Et cette considération de l'utilité déciderait seule la question de vérité; car jamais l'erreur ne peut manquer de nuire, ni la vérité d'être utile. Si l'on a cru quelquefois le contraire, c'est qu'on n'y avait pas regardé d'assez près.

Mais ce qui doit être observé par-dessus tout, c'est que l'infériorité du dix-huitième siècle est due uniquement à l'esprit d'irréligion qui la distingue. Les talents ne lui ont pas manqué, mais seulement ce principe qui les exalte et les dirige.

Donnez à Buffon la foi de Linnée; imaginez JeanJacques Rousseau tonnant dans une chaire chrétienne sous le surplis de Bourdaloue, Montesquieu écrivant avec la plume qui traça Télémaque et la Politique sacrée, madame du Deffant allant tous les jours à la messe, n'aimant que Dieu et sa fille, s'échauffant sur la Providence, sur la grâce, sur saint Augustin, et peignant une société qui lui ressemble, etc., etc.; qui sait si, dans des genres si différents, le grand siècle ne se trouverait pas avantageusement balancé?

Un fleuve de fange qui roulait des diamants a sillonné l'Europe pendant tout le dernier siècle. L'urne qui l'épanchait à Ferney ressemblait à ces vaisseaux du Levant qui recèlent la peste dans les précieuses cargai

sons qu'ils nous apportent. Purifiez ces eaux, faites-les partir de cette haute source qui domine toutes les impuretés humaines, ce fleuve eût enchanté, fertilisé, enrichi l'Europe sans la corrompre. Si le dix-septième siècle présente plus de talents supérieurs, peut-être que dans le nôtre, les talents en général se montrent en plus grand nombre; et qui sait encore jusqu'à quel point ceux-ci se seraient élevés si le génie coupable et avili n'eût pas volontairement jeté ses ailes? Non-seulement l'esprit du siècle a plus ou moins flétri les talents, mais de plus ce qu'il en a laissé subsister n'a produit qu'un vain éclat, un vain amusement pour l'esprit presque toujours accompagné de conséquences funestes. On en voit un exemple frappant dans l'Esprit des Lois. Personne ne peut nier que ce livre n'appartienne à un talent supérieur; cependant l'anathème général l'a frappé ; il n'a fait que du mal, et il en a fait immensément. Le Contrat social s'adressait à la foule, et les laquais mêmes pouvaient l'entendre; c'était un grand mal sans doute; mais enfin leurs maîtres nous restaient le livre de Montesquieu les perdit.

Que n'a-t-on pas dit dans le dernier siècle contre l'éducation religieuse? que n'a-t-on pas fait pour rendre la science et la morale même purement humaines ? Les Français surtout frappèrent le grand coup en 1764. L'effet est connu ; il fut clair, immédiat, incontestable, et cette époque sera à jamais remarquée dans l'histoire. Là commence la génération détestable qui a voulu, fait ou permis tout ce que nous avons vu (1).

(1) Examen de la philosophie de Bacon, t. II, p. 266 à 272.

NOTE

DU CHAPITRE IX.

Note A, page 394.

On peut lire cette lettre de Wren dans l'European Magazine (août 1790, tome XVIII, page 91). Elle fut rappelée, en 1812, dans un journal anglais où nous lisons qu'au jugement de cet architecte célèbre it is not practicable to make a simple room so capacious with pews and galleries as to hold 2,000 persons and both to hear distinctly and to see the preacher. (The Times, 30 nov. 1812, no 8771.)

Wren décide que la voix d'un orateur en Angleterre ne peut se faire entendre plus loin de 50 pieds en face, de 30 pieds sur les côtés et de 20 derrière lui; et même, dit-il, c'est à condition que le prédicateur prononcera distinctement, et qu'il appuiera sur les finales. (European Magazine, ibidem) (1).

(1) Note de M. de Maistre: Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 455 et 456, note xxxv.

CHAPITRE X

NOTA.

PROPHÉTIES

Les dates placées en tête de chacun des paragraphes de ce chapitre indiquent les époques où M. de Maistre a écrit ces prophéties, qui conviennent plus encore à l'avenir de la France qu'aux temps auxquels l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg les appliquait, dans sa pensée.

Déjà, l'on peut reconnaître d'avance la justesse de ces divers pronostics, qui tous tendent à la même idée-mère: Ce que nous sommes appelés à voir ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution.

1796

Pour faire la révolution française, il a fallu renverser la religion, outrager la morale, violer toutes les propriétés, et commettre tous les crimes: pour cette œuvre diabolique, il a fallu employer un tel nombre d'hommes vicieux, que jamais peut-être autant de vices n'ont agi ensemble pour opérer un mal quelconque. Au contraire, pour rétablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus: il le voudra, sans doute; mais, par la nature même des choses, il y sera forcé. Son intérêt le plus pressant sera d'allier la justice à la miséricorde; les hommes estimables viendront d'eux-mêmes se placer

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