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ADMIRABLE chapitre de la
Bruyère sur la Chaire est le

tableau achevé et la mordante critique de l'éloquence religieuse de ce temps-là. Que de portraits dans ce court morceau, reconnaissables pour les contemporains, réels et vivants pour la pos- . térité! Voici le beau diseur, refroidis sant sous ses périodes étudiées les plus émouvantes questions de doctrine ou de morale. Voici le citateur, le pédant, pressant et étouffant toute l'antiquité dans un sermon; le diviseur impitoyable avec ses trois points ou ses trois vérités de plus en plus importantes et de plus en plus capitales; puis le peintre affecté et hardi de nos vices qui paraît chercher à flatter ce qu'il vient combattre, et qui renvoie ses auditeurs plus enclins au péché qu'à la pénitence; voici enfin le pire de tous, le courtisan dans la chaire, prêt à abaisser l'Éternel devant la moins respectable de ses créatures, rapportant du plus haut des cieux les flatteries les plus rares, exposé quelquefois, par l'absence de sa périssable idole, à changer de thème et à « louer Dieu dans un sermon précipité.

Ce n'est pas sans quelque jalousie que le silencieux la Bruyère, enfermé dans son cabinet, libre seulement la plume à la

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main, comme un Saint-Simon moraliste, écoute et juge ces orateurs si respectés de la chaire chrétienne qui possédaient seuls alors avec les avocats le privilége de la parole publique. Il compare volontiers ces deux sortes d'orateurs, et il abonde en bonnes raisons pour donner d'abord à l'avocat le mérite du plus grand labeur et de la plus forte difficulté vaincue. L'avocat est un combattant; « il ne se met pas au lit après avoir plaidé; on ne l'essuie point, on ne lui prépare point des rafraîchissements, il ne se fait point dans sa chambre un concours de tous les états et de tous les sexes pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé moins vivement qu'à l'ordinaire.... » La Bruyère ne tarde pas cependant à reconnaître, avec cette justesse infaillible d'esprit qui chez les hommes très-fins tient souvent lieu de justice, que la nouveauté du sujet, l'intérêt puissant du combat, la force et la variété des raisons soutiennent mieux l'avocat que le prédicateur, toujours aux prises avec un sujet éternel; et il conclut excellemment que « s'il semble plus aisé de prêcher que de plaider, il semble aussi plus difficile de bien prêcher que de bien plaider. » Mais le succès trop facile de tant de froids prédicateurs l'irrite; il souffre de l'affluence complaisante qui les entoure et se laisse aller à en donner durement la raison : « l'oisiveté des femmes et l'habitude qu'ont les hommes de les courir partout où elles s'assemblent. >>

Au-dessus du prédicateur, au-dessus de l'avocat lui-même, il mettrait volontiers l'auteur qu'on lit et qu'on étudie à loisir dans le silence du cabinet, qu'on tient tout imprimé sous la main comme un justiciable, contre lequel on est toujours tenté d'avoir de l'esprit afin de revendiquer son indépendance. C'est donc l'écrivain qui a le plus à craindre du discernement et de la sévérité du public; c'est lui qui s'expose à l'appréciation la plus libre, la plus sérieuse, la plus exigeante, et, par consequent, le plus grand mérite est de son côté s'il traverse heureusement le plus fort péril. Mais la Bruyère paraît oublier que l'auteur compose aussi à loisir son ouvrage, sans contradiction, sans aventure, sans épreuve immédiate à courir, qu'il se livre au public tel qu'il lui convient de paraitre, et que, s'il déplaît à son juge, ce n'est point faute

à d'avoir eu le temps et les moyens de lui plaire.

Laissons donc le premier rang à la parole parmi les plus difficiles et les plus glorieux exercices de l'intelligence humaine. C'est encore de ce côté qu'est le plus grand péril, et par conséquent, la gloire la plus haute. La Bruyère l'a fait entendre luimême dans ce chapitre avec sa précision merveilleuse : « Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre:

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