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souvent dans ses confessions indirectes, pleines d'une amère éloquence. Tantôt il plaint Cirus « que la médiocrité avilit, que la prospérité seule pouvait développer; » tantôt il peint avec une vérité saisissante l'ambitieux Cléon indifférent aux beautés de la nature, ne faisant nulle attention au changement des saisons, ne trouvant nulle grâce au printemps, mais sentant à la moindre lueur d'espérance « la joie consumer ses entrailles comme un feu ardent qu'il porte au dedans de luimême. » Il écrit enfin ce Clazomène ,

Le plus beau des portraits où lui-même s'est peint,

un des cris de douleur les plus éloquents que l'ambition trompée et la rigueur du sort aient jamais arrachés au coeur de l'homme.

« Si la vie n'avait point de fin , écrit-il quelque part, qui désespérerait de sa fortune? La mort comble l'adversité. » Ce

comble de l'adversité, il le vit venir avec courage. C'est autour de lui qu'on eut le cœur serré en voyant disparaître avec une rapidité si funeste un moraliste de trente et un ans, qui, après Pascal et la Rochefoucauld, avait découvert et marqué plusieurs grands traits dans l'âme humaine, qui avait peint, après la Bruyère, quelques caractères originaux, qui avait enfin loué l'ambition et la gloire avec une éloquence si forte et si simple qu'elle eût été convenable dans la bouche des plus grands hommes. Éternel problème de la destinée humaine ! Ce jeune homme grandit à travers les faiblesses de son enfance et les périls de sa jeunesse, passée dans la guerre; il les surmonte, il médite, il écrit, son génie se découvre à lui-même et aux autres; il est né sans doute pour l'ornement de son siècle et de son pays ?... Il est né seulement pour une constante douleur et pour le regret de la postérité. Peut-on éviter, devant un tel spectacle, d'entendre retentir à son oreille cette plainte profonde du poëte latin, inutile question, adressée avant lui comme après lui à la nature silencieuse :

.... Quare mors immatura vagatur?

RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS.

DE LA CHAIRE

A PROPOS

DE LA BRUYÈRE

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