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discrédit dont elles ont été atteintes, il n'y a plus à se faire illusion sur le caractère qu'elles présentent, et on doit être convaincu que la vérité ne saurait se trouver dans des idées qui ont rencontré tant et de si graves contradictions. Et ce que fait l'histoire

pour

les erreurs à rejeter, elle le fait également pour les erreurs à éviter; elle nous préserve du mal aussi bien qu'elle nous en guérit; elle nous dirige comme elle nous corrige.

Je ne m'arrêterai pas à le démontrer; je me bornerai à une remarque : c'est que souvent la nouveauté, qui est notre principal entraînement aux opinions erronées, perdrait toute sa puissance, car elle ne serait plus la nouveauté, si nous savions par l'histoire que d'autres ont pensé avant nous les mêmes choses que nous et nous ont réduits au seul mérite de les reproduire après eux, certainement avec moins de force, d'éclat et de grandeur. On se laisse séduire à une hypothèse dont on se croit le premier auteur; on n'aurait pas la même faiblesse si on ne s'en croyait que le plagiaire.

Mais outre ces services, déjà considérables quoiqu'ils ne soient que négatifs, l'histoire nous en rend d'autres d'un caractère différent, qui sont du plus haut prix; je veux parler des secours qu'elle nous fournit, d'une part, pour compléter, élargir, développer nos doctrines; de l'autre, pour les maintenir, les confirmer et les consacrer. Et d'abord, en ce qui touche le second de ces points , elle nous donne à la fois des partisans et des contradicteurs; or, si nous sommes dans le vrai, et c'est ici ce que je suppose, contradicteurs et partisans servent également à nous fortifier; ceux-ci en nous prêtant leur autorité et

leur concours, ceux-là en nous exerçant å l'attaque et à la défense; les premiers par les raisons et les preuves dont ils nous appuient, les seconds par les arguments mêmes qu'ils nous opposent et dont nous triomphons; de telle sorte qu'à la fin nous avons toute confiance en des opinions que nous voyons soutenues et autorisées par les uns, et nullement infirmées ni renversées par les autres.

Mais, excellente pour le maintien et la stabilité des doctrines, l'histoire de la philosophie ne l'est pas moins pour leur perfectionnement. Souvent les plus faibles données, une simple vue, un soupçon, que dis-je? même une erreur de la part de nos devanciers, qui nous ouvrent ainsi la voie, peuvent être pour nous un commencement ou une occasion de science. Que sera-ce donc quand, au lieu d'origines pauvres ou douteuses, nous aurons à puiser dans des sources abondantes et pures; quand nous aurons la vérité pour en tirer la vérité ?

L'histoire nous procure tous ces secours. L'homme ne crée rien de rien ; il ne crée rien seul et par luimême, et en philosophie, plus qu'en toute autre chose, il a besoin de concours : en philosophie, il n'est pas bon, mais non-seulement il n'est

pas il n'est pas possible qu'il soit seul; il lui faut l'association; il lui faut donc aussi l'histoire, qui est

pour lui comme une manière de s'associer dans le avec tout ce qui a excellé par la pensée et par

la science.

Sans l'histoire, il vit seul, et seul il ne saurait avoir ni un tel fonds d'expérience, ni de telles ressources d'invention qu'il pût suffire à la tâche de concevoir, de former, de développer tout un système.

bon,

passé Les génies les mieux doués en seraient incapables : un des mieux doués fut Descartes, et je cite Descartes à dessein, parce que, par son indifférence et son peu de science en matière d'histoire, il semble être une objection à ce que je viens d'avancer. Mais d'abord, dans sa grandeur, ce fut la faiblesse de Descartes, je ne dis pas d'avoir ignoré, mais de n'avoir point assez connu et assez estimé le passé. Ensuite, il ne faudrait pas croire que Descartes n'eut pas en lui une part assez considérable d'histoire de la philosophie. il avait sans doute assez peu de celle qui s'apprend directement, mais il avait beaucoup de celle qui s'était comme fondue dans les doctrines qu'on lui avait enseignées, et qui lui était venue par tradition'. Je pourrai d'ailleurs opposer à Descartes lui-même, lequel n'a pas assez le sens de l'histoire, Aristote et Leibnitz, qui l'ont au plus haut point, et chez lesquels, loin d'affaiblir, il fortifie bien plutôt une éminente originalité.

Sous tous les rapports que je viens d'indiquer, l'histoire de la philosophie est donc nécessaire à la philosophie.

Elle l'est encore par certains sentiments qu'elle excite en nous, et qui sont particulièrement favorables à l'esprit philosophique. Elle nous met, en effet, en commerce avec les penseurs les plus illustres de tous les pays et de tous les siècles; or, nous ne pouvons longtemps user de cette féconde familiarité sans contracter quelque chose de leurs habitudes et de leurs mæurs; et, les moeurs et les habitudes, les

Leibnitz en fait la remarque dans ses Nouv, Essais, au sujet des preuves de l'existence de Dieu.

façons d'être ordinaires de ces excellentes intelligences, que sont-elles au fond, sinon l'amour, le zèle ardent de la science, la réflexion qui l'éclaire et la méthode qui le dirige? Ainsi , avec ceux qui ont le mieux aimé et le mieux cherché la vérité, ne l'eussent-ils pas même trouvée, nous apprenons à l'aimer et à la chercher à leur exemple; nous nous faisons semblables à eux, quelque loin que nous restions d'eux; nous nous formons à leur discipline, nous nous pénétrons de leur esprit, nous devenons philosophes dans la société des philosophes. Il en est sous ce rapport de la philosophie comme de la religion : nous n'en avons bien le sentiment que dans la communion et avec le concours de ceux qui la portent dans leur âme et peuvent l'exciter dans la nôtre. Seuls et livrés à nous-mêmes, c'est un germe qui meurt en nous, ou qui, s'il s'y développe, a je ne sais quoi de sauvage et d'inculte qui l'empêche de produire ses meilleurs et ses plus doux fruits. La religion, dans la solitude, s'éteint ou se dérègle. Il en est de même de la philosophie placée dans les mêmes circonstances. Il faut aller au temple méditer et prier, pour élever dignement son esprit à la Divinité ; il faut de même, pour l'élever dignement à la vérité, avoir pénétré dans le sanctuaire où sont comme réunis, pour la connaître, ses fidèles de tous les temps : or, ce sanctuaire, c'est l'histoire, qui nous l'ouvre et nous y introduit, qui nous y montre la foule attentive et recueillie autour de ces pères de la science, auxquels nous devons plus particulièrement nous unir et nous associer pour perfectionner notre pensée sous la conduite de la leur. L'amour de la science, voilà ce qui ne peut nous manquer à la suite de sérieuses études d'histoire de la philosophie.

Enfin, il est encore une certaine disposition d'âme qu'elles peuvent nous donner, et qui empreint d'un caractère moral, et fortifie par conséquent l'esprit de la philosophie : je veux parler de cette gratitude, de cette religieuse admiration que nous devons aux grands esprits qui nous ont faits ce que nous sommes. Sans doule, c'est déjà beaucoup que de savoir profiter et bien user de leurs travaux ; mais il faut savoir aussi leur rendre en reconnaissance ce que nous avons reçu d'eux en science, et pour prix des trésors que nous tenons de leurs mains, conserver à leur mémoire un culte pieux et fervent. Or, nous ne le pouvons qu'au moyen des leçons de l'histoire et des sérieuses commémorations qu'elle institue en leur honneur. Sans l'histoire, nous sommes pour eux comme le sauvage pour ses pères : nous les oublions, et en les oubliant nous cessons de les vénérer. Mais le sauvage ne perd ainsi le respect du passé que parce que, fatalement, la tradition lui manque et le laisse sans souvenirs; tandis que nous, c'est volontairement, par orgueil et par paresse, par un mépris brutal pour ce qui fut avant nous, que nous tombons dans cette fâcheuse et coupable indifférence; car pour nous l'histoire est toute prête à nous livrer intacts et éclatants les noms et les mérites de ceux qui furent nos pères. Il y a la barbarie du savant comme il y a celle de l'ignorant, celle-la cent fois pire et plus funeste que celle-ci, parce qu'elle a quelque chose de réfléchi et de libre; cette barbarie serait la nôtre si, par prévention et estime sans mesure pour nous-mêmes, nous n'avions à l'égard de

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