Page images
PDF
EPUB

ceux qui nous ont devancés aucun retour filial, aucun hommage de foi, de justice et d'amour. Cette barbarie détestable, évitons-la par l'histoire; ne brisons pas les autels dont les dieux nous furent propices, relevons-les plutôt, rétablissons-les dans leur gloire, et sachons que, loin de rien perdre à les entourer de notre culte, nous en reviendrons au contraire meilleurs et mieux disposés à bien vivre pour la science.

Voilà ce que nous vaut l'histoire; je ne cherche pas à le cacher; mais en même temps je soutiens, ainsi que je l'ai annoncé, que si elle est nécessaire elle n'est pas suffisante au plein exercice de la raison , et qu'il lui faut un complément dans la pure philosophie.

En effet, si on s'en tenait étroitement à l'histoire, et qu'on se bornât, pour toute étude, à cette recension intelligente des doctrines du passé, ce serait sans doute encore, en le supposant bien conduit, un excellent travail sur les opinions étrangères , mais ce n'en serait pas un sur les siennes propres, et tout en s'instruisant beaucoup de ce que les autres auraient pensé, on penserait peu soi-même; on serait savant, mais non de la bonne sorte, ainsi que le dit quelque part Descartes, parce qu'on ne le serait pas chef, et par une application directe de son esprit à la vérité ; on aurait beaucoup vu philosopher sans cependant être philosophe. Il y aurait là un grave défaut; ce serait, parmi toutes ces richesses extérieures et d'emprunt, l'absence de tout bien propre; c'est-à-dire que la philosophie manquerait à l'histoire, et ne viendrait pas ajouter aux patientes recherches de la critique et de l'érudition les vives

de son

investigations d'une raison bien réglée. Certes, afin de répéter des paroles dont je me suis déjà servi, il n'est pas bon que l'homme soit seul, mais il n'est pas bon non plus qu'il ne soit rien par lui-même. La société lui est excellente , mais à la condition qu'il en profite pour devenir, de sa personne, meilleur et plus parfait. Or l'histoire lui est comme une société, comme une manière d'être en communion avec l'élite des penseurs ; elle lui est indispensable à ce titre, mais cependant elle ne lui est vraiment utile qu'autant qu'elle provoque, seconde et développe en lui l'originalité des idées, ou tout au moins un certain sens des choses et de leurs rapports qui annonce le besoin et la ferme volonté de voir et d'entendre par soi-même.

Tant que cette discipline, qui est proprement de raison, ne s'est pas jointe à l'autre, qui est surtout de mémoire, on a beaucoup reçu, mais peu gagné en son nom; on a fait euvre de collection, mais non d'invention, ou du moins de libre réflexion.

Or il y a certainement mieux à faire : il y a à recueillir de cette revue, de cette analyse et de cette discussion des systèmes divers , avec certaines idées qu'on s'approprie par la méditation, ce qui est plus précieux encore, l'esprit qui les a fait naître; il y a à s'en pénétrer, et à s'en animer fortement, pour le porter ensuite, énergique et éprouvé, dans l'examen et la solution de problèmes nouveaux; il y a, en un mot, à rapporter l'histoire à la philosophie, à philosopher par l'histoire. Une autre manière de procéder, ou la disposition constante à se mettre docilement à la suite d'autrui, sans jamais s'efforcer d'avancer par soi-même , ressemblerait assez à cette façon de voyager qui consisterait uniquement à reconnaître les pays antérieurement découverts, et à ne jamais concevoir et entreprendre pour son compte quelques nouvelles explorations. Ce serait sans doute encore s'instruire, mais ce ne serait pas découvrir ; ce serait volontairement se borner. Les systèmes du passé sont comme autant d'itinéraires en vue de la vérité; souvent hardis et même hasardeux, d'autres fois plus sûrs et mieux entendus, mais dans tous les cas considérables ; il y a le plus grand intérêt à les étudier avec soin; mais il ne faudrait pas cependant s'arrêter à cette étude , qui est un excellent commencement, mais non le terme de nos recherches, et qui, à proprement parler, si elle donne l'expérience, ne fait pas

la science. La science, en effet, ne va pas sans quelque effort de libre investigation et de pensée personnelle.

Je l'accorderai tant qu'on voudra, parce que c'est une vérité dont j'ai le profond sentiment: soumis à la loi commune, le philosophe n'a bien son esprit tout entier qu'à l'aide de l'esprit de tout le monde; même lorsqu'il s'élève au génie, il a besoin du sens commun, et son originalité ne consiste pas à être à part, mais seulementau-dessus de la foule; sa condition n'est pas la séparation, mais la distinction. Et voilà précisément en quoi l'histoire lui est bonne; elle lui ouvre toutes les écoles , lui livre toutes les doctrines; elle est comme un immense musée où il trouve rassemblés pour son instruction et son progrès, les anciens avec les anciens, les modernes avec les modernes, et tous ensemble et entre eux disposés dans un ordre qui ne lui laisse que le choix et le discernement des mérites : excellent lieu sans contredit et de profitable accès, qu'il doit religieusement fréquenter, mais qu'il faut cependant qu'il quitte , sauf à y revenir au besoin, s'il veut aussi avoir son Académie, son Lycée, son Portique; si pour s'y recueillir et y méditer en liberté, il veut avoir son poêle en Allemagne, sa pauvre et douce solitude à Woorbourg, sa cellule à Saint-Magloire, ou son bois de Rosencratz'. C'est ainsi, en effet, qu'on n'en reste pas à l'histoire, mais qu'on s'élève à la philosophie, et qu'on éprouve avec la vérité l'utilité de cette maxime : l'histoire de la philosophie, non pour cette histoire elle-même, mais pour la philosoph

. Cette maxime, mal entendue, a ses inconvénients, je le sais; mais je sais aussi que, mieux comprise, elle cesse de les avoir, pour rester avec ses solides et incontestables avantages.

Sans doute , si on l'entendait de manière à supposer qu'il faut sacrifier l'histoire à la philosophie, ly accommoder, l'y plier, s'en servir, ou plutôt en abuser sans respect, au profit et en vue de quelque doctrine à établir, rien ne serait plus fâcheux; ce ne serait plus l'interroger, mais la faire mentir; ce serait, au lieu d'un témoin, y chercher un complice; vain et détestable artifice, qui, en corrompant l’histoire dans l'intérêt de la philosophie, corromprait à son tour la philosophie elle-même, et gâterait ainsi deux bonnes choses à la fois, parce qu'il les priverait de la vérité. Il n'y a pas, en effet, de pire manière de se former une opinion personnelle que

de commencer par altérer celles qui appartiennent aux

· Lieux de retraite et de pensée de Descartes, de Spinoza, de Malebranche et de Leibnitz.

autres : c'est un défaut de fidélité qui a toujours de graves conséquences. Pour être un loyal serviteur de la vérité, il faut l'être en toute chose, aussi bien quand il s'agit d'autrui que quand il est question de soi-même. L'amour da vrai est une habitude qu'il faut porter partout, et qui ne souffre pas de division; on la perd dès qu'on la suspend; elle ne se maintient que par la continuité. Elle doit régner dans l'histoire comme dans la philosophie; l'une est l'expérience, l'autre la science; mettez le mensonge dans l'une, qu'en tirerez-vous pour l'autre ? l'erreur et l'illusion ; et il n'y a pas de bonne philosophie par une mauvaise histoire de la philosophie. Aussi n'est-ce point dans ce sens que je prends la maxime dont je recommande l'application. Mais je l'interprète de telle façon qu'elle soit un précepte de respect à l'égard de l'histoire, en même temps que de liberté en matière de philosophie.

Sans doute, à la manière dont je considère entre elles l'histoire et la philosophie, je fais bien un peu de l'une la servante de l'autre, carje subordonne l'une à l'autre ; mais c'est à la condition cependant que la première ne soit pas condamnée à mentir pour plaire et obéirà la seconde. Je les veux dans leurs relations, d'un commerce loyal, sincère et sans détour. Mais, cette règle posée, je tiens que l'histoire n'a bien toute sa valeur qu'autant qu'elle se rapporte et se termine à la philosophie, et je ne crains

pas

d'affirmer qu'elle n'est jamais mieux traitée que quand elle l'est dans cette vue, et selon cet esprit.

Cela me semble même si vrai que, quoique ce soit peut-être à certains égards un peu dur à penser, j'ose dire qu'en général ceux qui ont le mieux en

« PreviousContinue »