Page images
PDF
EPUB

PIERRE CHARRON.

NÉ EN 1541. — MORT EN 1603.

Pierre Charron était l'un des vingt-cinq enfants comme il l'était à une vie facile et douce, il ne d'un libraire de la rue des Carmes, à Paris. Il na pourrait, sans danger pour sa santé, passer aux ausquit dans cette ville en 1541, et le goût des choses térités prescrites par les réglements des chartreax sérieuses qu'il manifesta de bonne heure décida ni même de tout autre cloitre. Charron ne se tint son père à diriger son éducation vers les profes- pas pour délié de son væu par ce refus et s'adressa sions savantes. Après un cours régulier de grec. aux Célestins, desquels il recut la même réponse. Il de latin et de philosophie scolastique, il fut en lui fallut la décision de trois célèbres théolovoyé à l'université d'Orléans, puis à celle de Bour- giens et casuistes pour tranquilliser sa conscience. ges pour y terminer son droit, et il prit le bonnet Ce fut vers cette époque, en 1589, que, revenant de docteur dans cette dernière ville. Pendant cinq d'Angers, où il avait prêché le carême, à Bordeaux, ou six ans Charron, reçu avocat au parlement, où il aimait à résider, il fit connaissance avec Mifréquenta le barreau avec assiduité, mais avec peu chel de Montaigne, connaissance qui donna une de succès. Le détail des affaires et les petites intri- | base plus sûre à ses idées morales. Il y avait déjà gues par lesquelles on pouvait se les procurer con neuf ans qu'avait été publiée la première édition venaient peu à son caractère réfléchi et réservé. Il

des Essais, et l'ouvrage et l'auteur obtenaient une tourna alors ses vues ailleurs et résolut de se consa haute place dans la considération publique. Leur crerà la carrière ecclésiastique.Du barreau il passa à liaison paraît avoir été sort intime pendant ces trois la chaire. Sans avoir cette éloquence qui entraîne, dernières années de la vie de Montaigne, puisque le les sermons de Charron se firent remarquer par des gentilhomme gascón permit par son testament au principes de morale bien déduits. Plusieurs évê fils du libraire son ami de porter les armes de sa ques cherchèrent à le fixer dans leur diocèse, entre maison. Plus tard Charron se montra reconnaissant autres, Arnauld de Pontac, évêque de Bazas, qui, en léguant ses biens au beau-frère de Montaigne. après l'avoir entendu prêcher dans l'église de Saint La lecture des Essais de Montaigne fit naitre à Paul à Paris, en 1571, l'emmena avec lui dans son Charron l'idée de son traité de la Sagesse et lui évêché, en l'engageant à se faire entendre dans plu- fournit en même temps un bon nombre des résieurs villes de la Guienne et du Languedoc. Les flexions qui devaient lui servir de base. Seulement canonicats lui arrivèrent à foison. Il fut successi

Charron, esprit froid et systématique, méthodise vement chanoine théologal de Bazas, d'Acqs, de et classifie, et offre souvent ainsi un point d'appui Lectoure, d'Agen, de Cahors, chanoine-écolâtre de réel à la philosophie. Dans son troisième livre surBordeaux et chanoine-chantre à Condom.

tout, la morale devient ce qu'elle doit être, regula La reine Marguerite de Valois le retint pour son vitæ, toujours applicable à toutes les situations de prédicateur ordinaire, et Henri IV, son mari, bien l'homme. Ce point de vue pratique est une puisqu'il n'eût pas encore repris le catholicisme, ai sante recommandation pour l'ouvrage de Charron. mait à assister à ses sermons.

La première édition du traité de la Sagesse fit Malgré ces succès universels, Charron avait pris publiée à Bordeaux en 1601. Quelques propositions le monde en dégoût et voulut mettre à exécution soulevèrent contre lui l'indignation des dévots. On un vau fait sans doute par lui dans les premiers cite entre autres celle-ci : désappointements de sa carrière d'avocat ; c'était La religion n'est tenue que par moyens hude se faire moine. Il communiqua ses intentions à mains et est toute bastie de pièces maladives, et enun chartreux qui se trouva être un homme de bon core que l'immortalité de l'ame soit la chose la plus sens, le père Jean-Michel, mort prieur de la Grande universellement receue, elle est le plus foiblement Chartreuse en Dauphiné. Celui-ci lui fit compren prouvée, ce qui porte les esprits à douter de beaudrc qu'à l'âge de quarante-sept ans, ct habitué

coup de choses.“ MORAL.

a

Le jésuite Garasse, dont le nom est devenu sy qu'on eust remonstré et justifié que les livres nonyme de tout ce qu'il y a de plus grossier dans avoient esté corrigés et augmentés par l'auteur del'injurc, écrivit contre Charron, qu'il appelait le puis la première impression faite à Bordeaux en patriarche des esprits forts et qu'il voulait faire 1601, et que, par ces additions et corrections, il passer pour athée, une réfutation remplie des plus avoit esclairci et fortifié, et en quelques lieux plates et des plus sottes diatribes.

adouci ses discours sans avoir rien alteré du sens Charron fut vivement affecté de ces cris ridicules et de la substance, ce qu'il avoit fait pour fermer d'une coterie. Il revit son traité de la Sagesse, cher la bouche aux malicieux et contenter les simples, cha à modifier ce qui avait pu paraître trop ha et après qu'il les avoit fait voir par aucuns de ses sardé à quelques bons esprits, et composa, sous le meilleurs amis, gens clairvoyans et nullement petitre de Petil traité de la Sagesse, une analyse et dans, qui en estoient bien edifties et satisfaits.. unc apologie de son premier traité. Il prépara en Le public, qui préférait un peu moins d'édificamême temps une nouvelle édition revue de son grand tion et un peu plus de satisfaction, rechercha avec ouvrage; mais il n'eut pas le temps de mettre la plus d'avidité la première édition qui contenait la dernière main à ce travail. Il fut frappé subitement pensée de l'auteur tout entière. Aussi ce fut celle à Paris d'un coup d'apoplexie sangume, le 16 mars qui fut le plus souvent réimprimée. 1603.

Les meilleures éditions sont celles de Bastien, Après sa mort, les cris de Garasse et des siens 1 vol. in-8, Paris, 1783; celles de Fantin en 4 vol. contre son ouvrage s'élevèrent si haut que le par in-12, Dijon, 1801, et celle de M. Amaury Duval en lement s'opposa à l'impression de la seconde édi 2 vol. in-8. M. A. Duval a reporté sur son édition tion. Les feuilles déjà imprimées et la minute de les variantes des autres éditions et donné la tra

duction des passages latins cités par Charron. Cette qui en avait sauvé une copie, la fit imprimer et la dernière édition de M. Amaury Duval, homme hopresenta ensuite en son entier au jugement du norable et studieux, est faite avec beaucoup de soin. chancelier.

Nous avons profité particulièrement de ses utiles . Finalement, dit le vieil auteur de la vie de travaux. Charron, M. le chancelier et M. le procureur gé Outre son grand ouvrage de la Sagesse et lo néral du roi les feirent voir à deux docteurs de Sor petit abrégé publié sous le titre de Traité de la bonne, qui baillèrent par escrit ce qu'ils trouvoient Sagesse, Charron avait publié en 1594 , à Cahors, à redire en ces livres, qui ne parloient que de la sa sans nom d'auteur, un Traité des trois vérités, gesse humaine traitée moralement et philosophi- réimprimé en 1598 à Bruxelles, sous le nom de quement. Le tout fut mis entre les mains de M. le Benoît Vaillant, et la même année à Bordeaux, sous président Jeannin, conseillier d'Estat, personnage son vrai nom , format in-8. C'est une apologie de des plus judicieux et des plus expérimentés de ce la religion catholique contre les hérétiques et en temps, qui, les ayant veus et examinés, dit haut et particulier contre le Traité de l'Eglise du célèbre clair que ces livres n'estoient pour le commun et Duplessis-Mornay. basestage du monde, ains qu'il n'appartenoit qu'aux On a aussi de Charron un recueil de seize displus forts et relevés d'esprit d'en faire jugement, cours chrétiens sur la Divinité, la Création, la Réqu'ils estoient vraiment livres d'Estat; et, en demption, l’Eucharistie. Ils ont été imprimés pour ayant fait son rapport au conseil privé, la vente la première fois à Bordeaux en 1600, puis à Paris en d'iceux en fut permise au libraire qui les avoit fait 1604. On en trouve les meilleures parties à la suite imprimer, et eut entiere delivrance et main levée de l'apologie du livre de la Sagesse, dans l'édition de toutes les saisies qui ayoient esté faites, après de M. Amaury Duva!,

[ocr errors]
[blocks in formation]

Madame Périer, sæur du grand Pascal, a écrit | Dubois, ami de l'auteur, pour rendre compte au quelques pages pleines d'âme sur la vie si pure de public du plan général de ce grand ouvrage dont son frère. Qui pourrait aujourd'hui se placer dans les Pensées n'offrent que les lambeaux; mais ces un point de vue aussi bien approprié à un tel sujet? lambeaux sont de Pascal, Je n'ai donc pas cru pouvoir me dispenser de don « Mon frère , dit madame Périer, naquit à ClerDer cette biographie fraternelle, que je ferai suivre mont le 19 juin de l'année 1623. Mon père s'appelait du discours préliminaire sur les Pensées, écrit par Etienne Pascal: président en la cour des aides, et

må mère, Antoinette Begon. Dès que mon frère fut sidère. Mon frère prenait grand plaisir à cet entreen âge qu'on lui pût parler, il donna des marques tien, mais il voulait savoir la raison de toutes chod'un esprit extraordinaire par les petites réparties ses; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsqu'il faisait fort à propos, mais encore plus par les que mon père ne les disait pas ou qu'il disait celles questions qu'il faisait sur la nature des choses, qui qu'on allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement surprenaient tout le monde. Ce commencement, que des défaites, cela ne le contentait pas : car il a qui donnait de belles espérances, ne se déinentit toujours eu une netteté d'esprit admirable pour jamais , car à mesure qu'il croissait il augmentait discerner le faux, et on peut dire que toujours et toujours en force de raisonnement, en sorte qu'il en toutes choses la vérité a été le seul objet de son était toujours beaucoup au-dessus de son âge. esprit, puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que

«Cependant ma mère étant morte dès l'année 1626, sa connaissance. Ainsi dès son enfance il ne pouque mon frère n'avait que trois ans, mon père se vait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évivoyant seul s'appliqua plus fortement au soin de sa demment; de sorte que, quand on ne lui disait pas famille ; et comme il n'avait point d'autres fils que de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et celui-là, cette qualité de fils unique et les grandes quand il s'était attaché à quelque chose, il ne la marques d'esprit qu'il reconnut dans cet enfant lui

quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui dounèrent une si grande affection pour lui qu'il le pût satisfaire. Une fois entre autres quelqu'un ue put se résoudre à commettre son éducation à un ayant frappé à table un plat de faïence avec un autre, et se résolut dès lors à l'instruire lui-même, couteau, il prit garde que cela rendait un grand comme il a fait; mon frère n'ayant jamais entré son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus dans aucun collége et n'ayant jamais eu d'autre cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la maître que mon père.

cause, et cette expérience le porta à en faire beau« En l'année 1631 mon père se retira à Paris, coup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de nous y mena tous et y établit sa demeure. Mon choses qu'il en fit un traité à l'âge de douze ans, frère, qui n'avait que huit ans, reçut un grand qui fut trouvé tout-à-fait bien raisonné. avantage de cette retraite, dans le dessein que inon Son génie pour la géométrie commença à paraipère avait de l'élever; car il est sans doute qu'il tre lorsqu'il n'avait encore que douze ans, par une n'aurait pas pu en prendre le même soin dans la rencontre si extraordinaire qu'il me semble qu'elle province, où l'exercice de sa charge et les compa mérite bien d'être déduite en particulier. gnies continuelles qui abordaient chez lui l'au « Mon père était homme savant dans les mathéraient beaucoup détourné; mais il était à Paris dans matiques, et avait habitude par là avec tous les haune entière liberté; il s'y appliqua tout entier, et biles gens en cette science, qui étaient souvent il eut tout le succès que purent avoir les soins d'un chez lui; mais comme il avait dessein d'instruire père aussi intelligent et aussi affectionné qu'on le mon frère dans les langues, et qu'il savait que la puisse être.

mathématique est une science qui remplit et qui - Sa principale maxime dans cette éducation était satisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ou mon frère en cût aucune connaissance, de peur vrage; et ce fut par cette raison qu'il ne voulut que cela ne le rendit négligent pour la latine et les point cominencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût autres langues dans lesquelles il voulait le perfecdouze ans, afin qu'il le fit avec plus de facilité. tionner. Par cette raison il avait serré tous les li

. Pendant cet intervalle il ne le laissait pas inu vres qui en traitent, et il s'abstenait d'en parler tile, car il l'entretenait de toutes les choses dont il avec ses amis en sa présence; mais cette précaule voyait capable. Il lui faisait voir en général ce tion n'einpêchait pas que la curiosité de cet enfant que c'était que les langues ; il lui montrait coinme ne fût excitée, de sorte qu'il priait souvent mon on les avait réduites en grammaires sous de cer père de lui apprendre la mathématique; mais il le taines règles; que ces règles avaient encore des lui refusait, lui promettant cela comme une récomexceptions qu'on avait eu soin de remarquer, et pense. Il lui promettait qu'aussitôt qu'il saurait le

latin et le grec il la lui apprendrait. Mon frère, toutes les langues communicables d'un pays en un voyant cette résistance, lui demanda un jour ce autre,

que c'était que cette science, et de quoi on y trai«Cette idée générale lui débrouillait l'esprit et lui tait; mon père lui dit en général que c'était le faisait voir la raison des règles de la grammaire; moyen de faire des figures justes, et de trouver les de sorte que, quand il vint à l'apprendre, il savait proportions qu'elles avaient entre elles, et en même pourquoi il le faisait, et il s'appliquait précisément temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penaux choses à quoi il fallait le plus d'application. ser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvait demeurer

« Après ces connaissances, mon père lui en donna dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverd'autres; il lui parlait souvent des effets extraor ture, que la mathématique donnait des moyens de dinaires de la nature, comme de la poudre à canon, faire des figures infailliblement justes, il se mit et d'autres choses qui surprennent quand on les con

Jui-même à rêver sur cela à ses heures de récréa

qu'ainsi l'on

avait trouvé le moyen par là de rendre lat

tious; et étant seul dans une salle où il avait ac de récréation. Il les vit et les entendit tout seu coutume de se divertir, il prenait du charbon et sans avoir jamais eu besoin d'aucune explicatio faisait des figures sur des carreaux, cherchant les et pendant qu'il les voyait il composait, et alla moyens de faire, par exemple, un cercle parfaite si avant qu'il se trouvait régulièrement aux co ment rond, un triangle dont les côtés et les angles férences qui se faisaient toutes les semaines, fussent égaux, et les autres choses semblables. Il tous les habiles gens de Paris s'assemblaient polir trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les porter leurs ouvrages ou pour examiner ceux des proportions des figures entre elles. Mais comme le autres'. Mon frère y tenait fort bien son rang, soin de mon père avait été si grand de lui cacher tant pour l'examen que pour la production; car toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. il était de ceux qui y portaient le plus souvent H sut contraint de se faire lui-même des définitions; aussi des choses nouvelles. On voyait souvent il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, dans ces assemblées-là des propositions qui étaient et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit envoyées d'Italie, d'Allemagne, et d'autres pays des axiomes, et enfin il lit des démonstrations par étrangers, et l'on prenait son avis sur tout avec faites; et comme l'on va de l'un à l'autre dans ces autant de soin que de pas un des autres; car il avait choses, il poussa ses recherches si avant qu'il en des lumières si vives qu'il est arrivé quelquefois vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du qu'il a découvert des fautes dont les autres ne s'épremier livre d'Euclide. Comme il en était là-des taient point aperçus. Cependant il n'employait à sus, mon père entra dans le lieu où il était sans cette étude de géométrie que ses heures de récréaque mon frère l'entendit; il le trouva si fort ap tion; car il apprenait le latin sur les règles que pliqué qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa mon père lui avait faites exprès. Mais comme il venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, trouvait dans cette science la verité qu'il avait si ou le fils de voir son père, à cause de la défense ardemment recherchée, il en était si satisfait qu'il expresse qu'il lui en avait faite, ou du père de voir mettait son esprit tout entier; de sorte que, pour son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la sur peu qu'il s'y appliquât, il y avançait tellement qu'à prise du père sut bien plus grande lorsque, lui l'âge de seize ans il fit un Traité des Coniques qui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cher passa pour être un si grand effort d'esprit qu'on chait telle chose qui était la trente-deuxième pro disait que depuis Archimède on n'avait rien vu de position du premier livre d’Euclide. Mon père lui cette force. Les habiles gens étaient d'avis qu'on demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela; les imprimât dès lors, parce qu'ils disaient qu'enil dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose; core que ce fût un ouvrage qui serait toujours adet sur cela lui ayant fait encore la même question, mirable, néanmoins si on l'imprimait dans le temps il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait que celui qui l'avait inventé n'avait encore que faites; et enfin en rétrogradant et s'expliquant tou seize ans, cette circonstance ajouterait beaucoup à jours par les noms de rond et de barre, il en vint sa beauté; mais comme mon frère n'a jamais eu de à ses définitions et à ses axiomes.

passion pour la réputation, il ne fit pas de cas de « Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de cela; et ainsi cet ouvrage n'a jamais été imprimé ?. Ja puissance de ce génie que sans lui dire mot il le « Durant tous ces temps-là il continuait toujours quitta et alla chez M. Le Pailleur, qui était son ami d'apprendre le latin et le grec; et outre cela , penintime, et qui était aussi très savant. Lorsqu'il y dant et après le repas , mon père l'entretenait lanfut arrivé, il y demeura immobile comme un homme tôt de la logique, tantôt de la physique et des transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant autres parties de la philosophie; et c'est tout ce même qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté qu'il en a appris, n'ayant jamais été au collége,

la ni plus que pour

Je ne pleure pas d'aftliction, mais de joie; vous savez peut croire de ces grands progrès que mon frère les soins que j'ai pris pour ôter à mon Gils la con faisait dans toutes les sciences, mais il ne s'apernaissance de la géométrie, de peur de le détourner çut pas que les grandes et continuelles applications de ses autres éludes : cependant voici ce qu'il a dans un age si tendre pouvaient beaucoup intéfait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait resser sa santé; et en effet elle commença d'être trouvé, par où l'on pouvait dire en quelque facon qu'il avait inventé les mathématiques. M. Le Pail (1) Cctie société, dont l'amitié et le goût pour les sciences Jeur ne fut pas moins surpris que mon père l'avait formaient le double lien, se composait du père Mersennc, de oté, et il lui dit qu'il ne trouvait pas juste de cap

Roberval, Mydorge, Carcavi, Le Pailleur, et de plusieurs au

Tres savants distingués. Ellc fut le berceau de l'Académie liver plus longtemps cet esprit et de lui cacher royale des Sciences, dont l'autorité souveraine sanctionna encore cette connaissance ; qu'il fallait lui laisser l'existence en 1666. (A. M.) voir les livres sans le retenir davantage.

(2) Ce Traile des Sections coniques étonna Descarles lui

gard « Mon père ayant trouve cela à propos, lui donna

même, el ce grand philosophe s'obstina à le

l'ouvrage des maitres de Pascal, ne pouvant croire qu'un enles Éléments d'Euclide pour les lire à ses heures fant de seize ans en fût l'auteur. (A. M.)

commc

altérée dès qu'il eut atteint l'âge de dix-huit ans. avait un peu de relâche , son esprit se portait inMais comme les incommodités qu'il ressentait alors continent à chercher quelque chose de nouveau. n'étaient pas encore dans une grande force , elles « Ce fut dans ce temps-là et à l'âge de vingt-trois ne l'empêchèrent pas de continuer toujours dans ans qu'ayant vu l'expérience de Torricelli, il inventa ses occupations ordinaires ; de sorte que ce fut en ensuite et exécuta les autres expériences qu'on ce temps-là et à l'âge de dix-neuf ans qu'il inventa nomme ses expériences : celle du vide , qui proucette machine d'arithmétique par laquelle on fait vait si clairement que tous les effets qu'on avait atnon-seulement toutes sortes de supputations sans tribués jusque-là à l'horreur du vide sont causes plume et sans jetons, mais on les fait même sans par la pesanteur de l'air'. Cette occupation fut la savoir aucune règle d'arithmétique, et avec une dernière où il appliqua son esprit pour les sciences sûreté infaillible.

humaines, et quoiqu'il ait inventé la roulette après, • Cet ouvrage a été considéré comme une chose cela ne contredit point à ce que je dis ; car il la nouvelle dans la nature, d'avoir réduit en machine trouva sans y penser , et d'une manière qui fait une science qui réside tout entière dans l'esprit, bien voir qu'il n'y avait pas d'application, comme el d'avoir trouvé le moyen d'en faire toutes les opé je dirai dans son lieu. raijons avec une entière certitude , sans avoir be « Immédiatement après cette expérience, et lorssoin de raisonnement. Ce travail le fatigua beau qu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans , la provicoup, non pas pour la pensée ou pour le mouve dence de Dieu ayant fait naître une occasion qui ment qu'il trouva sans peine, mais pour faire com l'obligea de lire des écrits de piété, Dieu l'éclaira prendre aux ouvriers toutes ces choses. De sorte de telle sorte par cette lecture qu'il comprit parqu'il fut deux ans à le mettre dans cette perfec- faitement que la religion chrétienne nous oblige à tion où il est à présent'.

ne vivre que pour Dieu et à n'avoir point d'autre « Mais cette fatigue , et la délicatesse où se trou objet que 'ui : et cette vérité lui parut si évidente, vait sa santé depuis quelques années, le jetèrent si nécessaire et si utile , qu'elle termina toutes ses dans des incommodités qui ne l'ont plus quitté; recherches : de sorte que dès ce temps-là il renonde sorte qu'il nous disait quelquefois que depuis ça à toutes les autres connaissances pour s'applil'âge de dix-huit ans il n'avait pas passé un jour quer uniquement à l'unique chose que Jésus-Christ sans douleur. Ces incommodités néanmoins n'étant appelle nécessaire. pas toujours dans une égale violence, dès qu'il « Il avait été jusqu'alors préservé, par une protec

tion de Dieu particulière, de tous les vices de la (1) La seur de Pascal oublie ici une aventure singulière, et jeunesse; et ce qui est encore plus étrange à un qui est cependant la préface indispensable de l'invention du jcune géomètre. En 1638, le gouvernement ayant ordonné des

esprit de cette trempe et de ce caractère, il ne retranchements sur les rentes de l'Hólel-de-Ville de Paris,

s'était jamais porté au libertinage pour ce qui reEtienne Pascal prit parli contre celle mesure spoliatrice, et garde la religion , ayant toujours borné sa curiol'ordre fut donné par le cardinal de Ricbelicu de l'enfermer å sité aux choses naturelles. Il in'a dit plusieurs fois la Bastille. Instruil à temps, il se déroba à la colère du minisIre et s'enfuit en Auvergne. Vers cette époque, la duchesse

qu'il joignait cette obligation à toutes les autres d'Aiguillon voulut faire représenter devant le cardinal une qu'il avait à mon père, qui , ayant lui-même un pièce de Scudéry, intitulée l'Amour tyrannique, et jeta les très grand respect pour la religion , le lui avait inyeur pour l'un des rôles sur Jacqueline Pascal, scur cadelle

spiré dès l'enfance, lui donnant pour

maximes que de Blaise. La pièce fut représentée le 3 avril 1639, et la jeune fue s'acquilta si bien de son rôle que le cardinal de Richelieu

tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être lui accorda la grâce de son père, qu'elle avait osé lui deman

de la raison , et beaucoup moins y être soumis. der dans une supplique en vers. Bien plus, le ministre voulut Ces maximes , qui lui étaient souvent réitérées par voir le coupable, et, frappé de ses vastes connaissances, il ré

un père pour qui il avait une très grande estime, solut de l'employer, et lui accorda, peu de temps après, l'intendance de Rouen. Dans l'exercice de cet emploi , qu il rem

et en qui il voyait une grande science accompagnée plit pendant sept années, Etienne Pascal apprit à son fils les d'un raisonnement fort net et fort puissant, faioperations de calcul, et ce fut dans l'intention d'abréger ce travail que l'enfant inventa la machine arithmélique. La combinaison et l'exécution de cette machine, qui exécule mecani (1) La pesanteur de l'air fut démontrée par l'ingénieuse exquement tous les calculs sans autre secours que ceux des yeux périence du baromètre, sur le Puy-de-Dôme, expérience faite et de la main, lui donnèrent des peines incroyables, et finirent je 19 septembre 1648. Baillet accuse Pascal d'ingraulude envers par altérer sa santé. Etonné de cette découverte, le célèbre Descartes, et méme de plagiat, à propos de cette experience; Leibnitz voulut encore la perfectionner; mais de nos jours, mais Baillet a lort, ce qui lui arrive assez souvent. Voici, en en Angleterre, un célèbre mécanicien nommé Babbage, sui quelques mots, toute l'histoire de celle decouverte. Galiléc vant toujours la même idée, est parvenu à composer une ma soupçonne la pesanteur de l'air, et le premier nie l'horreur du chine mathématique qui résout les problèmes les plus compli vide; Torricelli conjecture qu'elle produit la suspension de qués, et calcule, comme un géomélre, le mouvement des astres l'eau dans les pompes à une elévation de trenle-deux pieds ; et le retour des éclipses. Ainsi l'invention de Pascal a clé le enfin Pascal convertit toutes les conjectures en demonstration, point de départ de celle invention prodigieuse. Nous remar. en imaginant l'expérience du Puy-de-Dôme, moyen neuf et querons que la plupart des découvertes de Pascal avaient un décisif, qui ne laissa plus aucun doute sur la pesanteur de but d'utilité générale. Ajusi il inventa la brouelle, autrement l'air. Les deux traités de Pascal sur l'Equilibre des liqueurs et nommée vinaigrelle, ou chaise roulante trainée à bras d'hom sur la Pesanteur de la masse de l'air suroril achevés en l'anme, et le haquel, ou charrelte a longs brancards, qui est une née 1633; mais ils ne furent imprimés pour la première fois beurcuse combina son du lever et du plan incliné. (A. M.) qu'en 1663, un an après la mort de l'auteur. (A. M.)

« PreviousContinue »