Page images
PDF
EPUB

de l'autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance."

Esope avait raison: La langue, suivant l'usage qu'on en fait, est un instrument de bien ou de mal. S'il est difficile d'avoir la paix dans le monde, cela tient surtout à l'action des mauvaises langues. Elles n'épargnent et ne respectent rien. Le feu est moins à craindre qu'elle. Aussi n'est-il point de devoir plus pressant que celui de mettre un frein à sa langue.

[blocks in formation]

Il y a des hommes qui n'ont pas l'usage de la langue; ils ne peuvent pas parler, ils sont muets. Ils sont privés du plaisir de la conversation, qui est un des plus grands dont l'homme puisse jouir en société. C'est en même temps un de ses privilèges particuliers, les animaux n'ayant pas le don de se communiquer leurs idées par la parole. Quand il en abuse pour diffamer, pour médire,

pour calomnier ou pour mentir, il est criminel et dangereux. Il change en fléau l'un des plus grands bienfaits du créateur, il se rend odieux aux honnêtes gens. C'est pour cela qu'ils disent que la langue d'un muet vaut mieux que celle d'un men

teur.

Ordinairement les enfants qui n'apprennent pas à articuler les sons ne les entendent pas non plus. Ils ne parlent pas, parce qu'ils n'entendent pas. On les appelle alors des sourds-muets.

Il y a des institutions hospitalières, où l'on prend soin des sourds-muets. On leur enseigne à parler par signes. C'est un Français, l'abbé de l'Epée, qui le premier eut l'idée de cet enseignement. Le service qu'il rendit à ces malheureux en fit un des bienfaiteurs de l'humanité. Son système a été développé et perfectionné. Il a pour principe de figurer les diverses lettres de l'alphabet au moyen de signes variés faits avec la main. Les sourdsmuets les font avec une rapidité extraordinaire, et peuvent ainsi se communiquer leurs idées presque aussi vite qu'on le fait avec la parole.

Il y a des personnes qui articulent mal certaines consonnes, surtout le r, elles ont la langue grasse. Cet adjectif donne le verbe grasseyer, qui sert à désigner ce défaut de prononciation.

Cette fille a la langue bien pendue veut dire qu'elle parle beaucoup et avec facilité.

Délier la langue à quelqu'un, c'est l'exciter à parler, le pousser à dire ce qu'il voudrait cacher. L'homme qui ne sait pas se taire n'est pas maître de sa langue.

Quand on cherche un mot familier qui nous échappe, et qu'on se croit près de le trouver, on dit qu'on l'a sur le bout de la langue.

Une personne qui se plaît à dire du mal des autres est tout simplement une mauvaise langue.

Il faut punir un enfant, quand il tire la langue à

quelqu'un par méchanceté ou par impertinence; les grandes personnes sont encore plus coupables, quand elles donnent un coup de langue au prochain.

Xi.

Emploi de l'imparfait, du passé défini et du passé indéfini.

En corrigeant, l'autre jour, un texte de traduction, une des bonnes élèves disait: Ce qui m'embarrasse le plus dans ce travail, c'est l'emploi de l'imparfait et du passé défini. Si l'une des formes du passé en anglais correspondait invariablement à une certaine forme du passé en français, ce serait chose aisée. Malheureusement il n'en est point ainsi. Quelquefois dans le même passage le parfait anglais est rendu tantôt par l'imparfait, tantôt par le passé défini, et même par le passé indéfini. Je serais bien aise de toujours savoir au juste lequel prendre.

L'emploi de l'imparfait et du passé défini est en effet une des choses que les étrangers trouvent difficile en étudiant le français. Chacun de ces temps a sa fonction propre, et l'on ne peut se flatter de bien parler que lorsqu'on sait correctement employer celui qu'il faut.

Je n'essaierai pas de vous l'apprendre en disant: Il faut faire ceci, il faut faire cela. Prenons plutôt quelques exemples et tirons en, si c'est possible, par voie de déduction, les principes par lesquels on peut se guider.

Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse d'être immortelle.

Si Calypso ne pouvait se consoler, c'est qu'elle

était tombée dans un état de tristesse profonde et habituelle, et par l'effet de cette tristesse, que le temps n'emportait pas, elle était toujours malheureuse et aurait voulu mourir.

Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer qu'elle arrosait de ses larmes.

Puisque l'écrivain dit Souvent il nous met en présence d'un acte non pas isolé, mais répété, et répété fréquemment.

Tout-à-coup elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage; puis deux hommes dont l'un paraissait ágé; l'autre quoique jeune ressemblait à Ulysse...

Ici, quand l'écrivain dit, que tout-à-coup elle aperçut, il exprime une action dont la nature est tout l'opposé d'un fait lent à se produire ou répété. L'action est instantanée; c'est l'affaire d'un moment.

L'expression idiomatique "venir de..." qui veut dire "avoir justement fini de..." ne s'emploie qu'à l'imparfait pour exprimer une action passée.

Paraissait, ressemblait, expriment un état habituel.

La déesse comprit que c'était Télémaque, fils d'Ulysse.

Elle comprit cela à l'instant même, sur le champ, promptement. Cela est bien différent de l'état permanent exprimé par que c'était Télémaque.

Pendant que le professeur expliquait un passage difficile, et que nous écoutions attentivement, quelqu'un frappa à la porte et nous interrompit.

Il s'agit de deux actions passées, faites dans le même temps, et de durée inégale. Celle des deux qui a duré le plus longtemps est à l'imparfait : expliquait, écoutions. Le passé défini exprime l'action accidentelle, rapide et isolée: frappa, interrompit.

Je partirais, si j'étais libre.

Si vous aviez voulu, vous auriez pu m'aider.

Ce qu'on peut induire de cet exemple c'est que la conjonction "si" (if) gouverne l'imparfait, quand le verbe principal est au conditionnel.

Mon père, dit Télémaque, s'est rendu fameux entre tous les rois qui ont assiégé la ville de Troie; mais les dieux ne lui ont pas accordé de revoir sa patrie. Je l'ai cherché en plusieurs pays.

Le père de Télémaque se rendit fameux entre tous les rois qui assiégèrent la ville de Troie; mais les dieux ne lui accordèrent pas de revoir sa patrie. Il le chercha en plusieurs pays.

Il ressort de la comparaison de ces deux passages qu'on emploie le passé indéfini (s'est rendu, ont assiégé, etc.) dans la conversation en parlant de faits arrivés récemment, et le passé défini (se rendit, assiégèrent, etc.) dans la narration, en parlant de choses qui se sont passées à une époque plus ou moins éloignée.

Le mois passé je ne reçus qu'une lettre de mon père; j'en ai reçu trois ce mois-ci.

Le principe qui découle de cet exemple, c'est que le passé défini (reçus), a rapport à un temps déterminé, complètement écoulé, et le passé indéfini à un temps qui ne l'est pas.

En généralisant ce qui a été déduit de ces cas particuliers on arrive à la théorie suivante : L'imparfait sert à exprimer:

1° quelquechose d'habituel;

2° une idée de répétition;

3° une idée de simultanéité de deux actions passées;

4° une action ou un état de longue durée.

On l'emploie après si, lorsque le verbe de la proposition principale est au conditionnel.

Le passé défini exprime quelque chose de soudain, d'accidentel, une action qui a eu lieu dans

« PreviousContinue »