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SCAPIN.
Voulez-vous que son valet aille à pie?

ARGA N T E.
Qu'il aille comme il luy plaira, & le Maiure

SCAPIN. Mon Dieu , Monsieur , ne vous arrêtez poio à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie , & donnez tout pour vous lauver des mains de la Justice.

ARG AN T E. Hé bien soit, je me resous à donner encore ces trente pistoles.

SCAPIN. Il me faut encore, a-t-il dit, uomulct pour por. ter....

ARGANT E. Oh qu'il aille au diable avec son mulet; c'es ef trop, & nous irons devant les Juges.

SC A PIN.
De grace, Monsieur....

ARGA N T E.
Non, je n'en ferai rien.

SCAPIN.
Monsieur, un petit mulet.

A'R GANTE.
Je ne luy donnerois pas seulement un âne.

SC A PIN.
Considercz.

AR GAN TE.
Non, j'aime mieux plaider.

SCĀ PIN. Eh , Monsieur , dequoi parlez-vous I, & à quoi vous resolvez-vous ? Jettez les yeux sur les détours de la Justice. Voyez combien d'appels & de degrez de jurisdi&tion; combien de procedures embarrassantes, combien d'animaux ravissans , par les griffes desquels il vous faudra passer, Sergens, Procureurs, Avocats, Gretfiers, Substituts, Rapporteurs, Juges, & leurs Clercs. Il n'y a pas un de toutes ces gens-là, qui pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde, Un Sergenc baillera de faux ex

ploits

ploits, furquoi vous serez condamné fans que vous le sçachiez. Vôtre Procureur s'entendra avec vôtre Partie , & vous vendra à beaux-deniers comptans. Vôtre Avocat gagné de même, ne se trouvera point lors qu'on plaidera vôtre cause, ou dira des raisons qui ne feront que batere la campagne, & n'iront point au fait. Le Greffier delivrera par contumače des Sentences & Arrêrs contre vous. Le Clerc du Rapporteur soustraira des pieces ; ou le Rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vû. Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos Juges auront été sollicitez contre vous ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh, Monsieur, si vous le pouycz, fauvez-vous de cet Enfer-là. C'est être damnedès ce monde, que d'avoir à plaider; & la seule pensée d'un procés seroit capable de me faire fuir jufe

qu'aux Indes.

AR GANTE.
A combien est-ce qu'ilfait monter le mulet?

SC A PIN. Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, & celui de son homme, pour le harnois & les pistolets , & pour payer quelque petite chose qu'il doit à son hôá zeffe, il demande en tour deux cens pistoles.

ARGAN TE..
Deux cens piftoles ?

SCAPIN.
Oüi.
ARGANTE, le promenant en colere

le long du Théatre.
Allons, allons, nous plaiderons.

SCAPIN.
Faites reflexion....

ARGANTE.
Je plaiderai.

SCAPIN.
Ne vous allez point jetter.....

ARG AN T E..
Je veux plaider.

SCAPIN.
Mais pour plaider , il vous faudra de l'argent. If

VOUS

vous en faudra pour l'exploic; il vous en faudra pour le controle. Il vous en faudra pour la procuration, pour la presentation, conseils , produ&ions, & journées du Procureur. Il vous en faudra pour les consultations & plaidoyeries des A. vocats; pour le droit de retirer le fac, & pour les grosses d'écritures. Il vous en faudra pour le rapport des Sublticuts; pour les épices de conclusion ; pour l'enregîtrement du Greffier, façon d'appointement, sentences & arrêts, controles, signatures, & expeditions de leurs Clercs, sans parler de tous les presens qu'il vous faudra faire. Donncz cet argent-là à cet homme-ci, vous voilà hors d'affaire.

AR GANTE. : Comment, deux cens pistoles?

SCAPIN. Oüi , vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi-même de tous les frais de la Justice; & j'ai trouvé qu'en donnant deux cens pistoles à vôtre homme, vous en aurez de reste pour le moins cent cinquanto , sans compter les soins, les pas , & les chagrins que vous épargnerez. Quand il n'y auroit à essuyer que les sortiles que disent devant tout le monde de méchans plaisans d'Avocats , j'aimerois mieux donner trois cens pistoles, que de plaider.

AR GANT E. Je me moque de cela, & je défie les Avocats de rien dire de moi.

SCAPIN. Vous ferez ce qu'il vous plaira; mais si j'étois que de vous, je fuirois les procés.

ARG AN T E.
Je ne donnerai point deux cens pistoles.

SCAPIN.
Voici l'homme dont il s'agit.

SCE.

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SCENE VI.
SILVESTRE, deguisé en Spadaffino
ARGANTE, SCAPIN.

SILVESTRE.
Sca
Capin, fais moi connoistre un peu cet Argante,
qui eft pere d’octave.

SCAPIN.
Pourquoi, Monsieur ?

SILVESTRE. Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procés, & faire rompre par justice le mariage de ma four.

SCAPIN. Je ne sçay pas s'il a cette pensée; mais il ne veut point confentir aux deux cens piftoles que vous voulez, & il dit que c'est trop.

SILVESTRE. Par la mort , par la têce, par le ventre, si je le trouve,

, je le veux échiner, duflay-je être roüc tout vif.

Argante, pour n'être point , se tient en trem. blant couvert de 'Scapin.

SCAPIN. Monsieur, ce pere d'Octave a du ceur , & peut'être ne vous craindra-t-il point.

SILVESTRE. Lui? Lui? Par le fang , par la tête, s'il étoit là, je lui donnerois tout à l'heure de l'épée dans le ventre. Qui est cet homme-là ?

SCAPIN.
1 Ce n'est pas lui, Morificur, ce n'est pas lui.

SILVESTRE.
N'est-ce point quelqu'un de ses amis?

SCAPIN.
Non, Monsieur , au contraire, c'est son ennemi
capital.

SILVESTRE.
Son ennemi capital?

ESCA PIN
Oüi.

SILVESTR E.
Ah, parbleu, j'en suis ravi. Vousétes ennemi,
Monsieur, de ce faquin d'Argante; Eh?

SC A PIN.
Oui, oui , je vous en répons.
S'IL V E S T R E lui prend rude-

ment la main. Touchez-là. Touchez Je vous donne ma parolc, & vous jure sur mon honneur , par l'épée que je porta, par tous les fermens que je sçaurois faire, qu'avant la fin du jour je vous déferai de ce maraut fiefté , de ce faquin d'Argante. Reposezvous sur moi.

SCAPIN. Monsieur , les violences cnce païs-ci ne sontgueres souffertes.

SIL V E S T R E. Je me moque de tout , & je n'ay rien à perdre.

SCAPIN. Il se tiendra sur les gardes affûrément; & il a des parens, des amis , & des domestiques, dont il se fera un secours contre vôtre ressentiment.

SILVESTRE. C'est ce que je demande, morbleu, c'est ce que je demande. Ilmet l'épée d la main, dwa pousse de tous les côtez, comme s'il y avoit plusieurs personnes devant luy. Ah tête! Ah ventre! Que ne le trouve-je à cette heure avec tout son secours ! Que ne paroît-ilà mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes à la main! Comment, marauts , vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ? Allons, morbleu , cuë, point de quartier. Donnons. Ferme. Pouffons. Bon pié, bon oeil. . Ah coquin, ah canaille , vous en voulez par là; je vous en ferai tâter votre foû. Soûtencz, maraúcs, solltenez. Allons. A cette botte. A cette autre. A celle-ci. A celle-là. Comment , vous reculez ? Pié-ferme, morbleu, pié-ferme.

SCAPIN. Eh, eh, ch, Monsieur , nous n'en sommes pas.

SILVESTRE. Voilà qui vous apprendra à vous ofer jouer à moy.

*SCA

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