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ne s'ensuit pas qu'ils le soient pour des étrangers. Et cela est si vrai que nous avons été souveut surpris que toutes les observations se réunissent à demander l'explication de mots et de phrases qui ne nous paroissoient devoir offrir aucune difficulté.

Nous avons eu également l'attention de marquer avec soin tous les mots qui ont vieilli, toutes les fautes contre la langue, et toutes les expressions de style bas et familier, afin que les étrangers ne soient pas exposés à s'en servir parce qu'ils les ont trouvés dans la Fontaine. On ne sauroit trop le redire, une expression u'est pas bonne parce qu'elle est daus tel ou tel auteur; mais parce qu'elle est conforme aux règles ou au bon usage.

Quelque utile que soit le travail de Mr. de Lévizac pour les étrangers qui désirent pouvoir lire et godter les Fables de La Fontaine, on ne peut cependant s'empêcher d'avouer qu'il avoit hesoin d'être retouché; et il n'y a pas de doute que lui-même ne l'edt senti, et n'y eût fait les changements nécessaires, s'il eat assez vécu pour revoir cette seconde édition. On s'est efforcé de suppléer à ce qu'il n'a pu faire, en remplaçant quelques notes qui donnoient de fausses explications, par d'autres plus exactes; en corrigeant celles qui n'étoient pas assez claires et en y en ajoutant plusieurs qui ont paru indispensables pour l'intelligence du texte.

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JEAN DE LA FONTAINE naquit à Château-Thierry, petite ville de Champagne, le 8 Juillet 1621, un an après Molière. “ Jamais homme, dit l'abbé d'Olivet,

ne fut plus simple, mais de cette simplicité ingénue

qui est le partage de l'enfance. Disons mieux, ce “ fut un enfant toute sa vie. Un enfant est naïf, “ crédule, facile, sans ambition, sans fiel ; il n'est “ point touché des richesses; il n'est point capable “ de s'attacher long-temps au même objet ; il ne s cherche que le plaisir, ou plutôt l'amusement: et " pour ce qui est de ses moeurs, il se laisse guider par une sombre lumière qui lui découvre en partic

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" la loi naturelle. Voilà trait pour trait ce qu'a été la

Fontaine." Les premières années des hommes de génie présagent souvent leur gloire future. Soit par une suite de cette indolence qui l'a caractérisé, soit que ses premiers maîtres n'eussent pas assez de tact pour démêler en lai le gerne des plus grands talen's, celles de la Fontaine d'annoncèrent rien de brillant, Il n'apprit au collège de sa ville, et même imparfaitement, que quelques mots de latin.

A l'âge de 19 ans, il entra par désouvrement chez les Pères de l'Oratoire. Une vie qui assujettissoit à suivre une règle et à remplir des fonctions journalières ne pouvoit convenir à un homme qui ne respiroit que la paresse et la liberté : il s'en dégoûta, et rentra dix-huit mois après dans la maison paternelle, Il y couloit des jours trauquilles au sein de sa chère paresse, lorsqu'il fut arraché à cet état d'apathie et de langueur par un de ces heureux basards, qui, perdus pour les esprits vulgaires, sont pour ceux que la nature a destinés au grand, l'époque du développement du génie. “ Un officier qui étoit à Château

Thierry en quartier d'hiver, dit l'abbé d'Olivet, “ lut devant lui, par occasion et avec empbase, “ cette Ode de Malherbe, Que direz-vous, races

futures ? &c. Il écouta cette ode avec des trans. ports méchaniques de joie, d'admiration et d'éton"nement." L'harmonie et l'enthousiasme qui y rèm gnent le frappèrent. Il se sentit ému, élevé, transporté. Dès ce moment, il se réconnut poète.

Plein d'une ardeur irrésistible, il se mit à faire des vers: mais ses premiers essais se ressentirent de l'imperfection des études qu'il avoit faites sous des maîtres de campagne aussi ignorants qu'incapables de former le goût.' Ils furent ce qu'ils devoient être, des productions d'un esprit inculte et d'une imagination déréglée. Comme il n'avoit aucune connoissance des bons auteurs, il choisit un mauvais modèle, et débuta mal dans la carrière des lettres. Heureusement pour lui, M. Printel, un de ses parents, et homme très-instruit pour son temps, vit ces essais,

et répara par les conseils qu'il lui donna le défaut de son éducation. Cet homme estimable, dont le nom inérite d'être transmis à la postérité, lui servit de guide; et c'est à ses soins que nous devons la Fontaine. Il lui iodiqua les auteurs qu'il devoit lire, et eommença par mettre entre ses mains Marot, d'Urfé et Rabelais.

Marot charma la Fontaine par son style naif; d'Urfé, par la douceur et la vérité de ses images ehampêtres ; et Rabelais, par la variété et l'étendue de ses connoissances, l'originalité de son style, le sel et la finesse de ses plaisanteries, et la peiuture vive et enjouée des ridicules et des vices de son temps. n joignit à la lecture de ces auteurs celle de Bocace, du Tasse et de l'Arioste.

Après l'avoir ainsi préparé à des lectures encore plus propres à former le goût, M. Printel lui fit lire Lucrèce Térence, Horace et Virgile. Ces grands maltres firent sur lui une impression profonde. I les dévora : il eu fit ses délices et y trouya une source intarissable de jouissances nouvelles. tit, selon l'expression de Pope (1), que la nature et ces grands hommes étoient une même chose: convaincu, étonné, il réforma les idées qui l'avoient égaré, et se proposa ces heureux génies pour modèles, parce qu'il ne douta plus que les copier, ce ne fut copier la Dature.

Cette lecture fut bientôt suivie de celle d'Homère, dont Horace, Virgile et Quintilien lui avoient inspiré le goût, et fait connoître les beautés. Il le lut avec avidité; mais ce père de la poésie pe l'occupa point seul. Deux philosophes, Platon et Plutarque, le fixèrent en même temps. « Ce qu'on ne s'imaginera

pas, dit l'abbé d'Olivet, il faisoit ses délices de “ Platon et de Plutarque. J'ai tenu les exemplaires

qu'il en avoit : ils sont notés de sa main à chaque page: et j'ai pris garde que la plupart de ses notes

I sen

(1) Essay on Criticism, V. 134, etc.

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étoient des maximes de morale et de politique

qu'il a semées dans ses fables.” Apres s'être ainsi long-temps nourri de la lecture des anciens, et y avoir puisé à la source du vrai beau, il se livra tout entier à la poésie.

Les premiers ouvrages qu'il publia furent des pièces fugitives. Quoiqu'elles renferment des détails" chármants et de beaux vers, elles ne l'auroient pas élevé au-dessus d'une foule d'autres poètes de son temps, te delicieux poème d'Adonis seul excepté. C'est à šes fables qu'il doit la supériorité qu'il s'est acquise. En effet c'est dans cet ouvrage, fait pour survivre à la langue françoise elle-même, que la Fontaine a développé toute l'étendue et toute la beauté de son génie, et qu'il a répandu à pleines mains toutes les graces de sou imagination. C'est là qu'imitatear des anciens, il les a surpassés de beaucoup, et que même en les imitant, il est véritablement original, ipimitable et plus ancien qu'eux. ·

La Fontaine a pris les sujets de ses fables dans Esope et Phèdre : mais il se mettoit iutiniment audessous d'eux. Etoit-ce persuasion ? Etoit-ce bêtise, comme l'a dit ingénieusement Fontenuelle ? Je ne le pense pas. A savoit très-bien qu'il l'emportoit sur eux par la gaieté et les agréments : “ J'ai cru, dit-il; " qu'il falloit égayer l'ouvrage plus qu'ils n'ont fait; " et que ses fables étant sues de tout le monde, je

ne ferois rien si je ne les rendois nouvelles par quel

ques traits qui en relevassent le goût.” Mais ce n'étoit pas à lui à décider si cette gaieté et ces agréments valoient mieux que la précision du fabuliste grec, ou que l'élégance et la correction de l'auteur latin.

Si l'on rapproche le caractère de ces trois fabulistes, on trouvera, conime on l'a si bien observé, qu'Esope présente la vérité toute nue, que Phèdre ia pare avec grâce, et que la Fontaine l'égaye de tous les accessoires qui peuvent l'embellir et la faire goûter. Le premier est un philosophe austère ; le second, un courtisan adroit et délicat, et le troisième

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