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LES SAXONS EN ANGLETERRE

LEURS MOEURS ET LEUR POÉSIE.

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Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de pente; marécages, landes et bas-fonds : les fleuves péniblement se traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la terre surnage çà et là par une croûte de limon

à mince et frèle, alluvion du fleuve, que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, « la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre'. » Des forêts immenses couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.

Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que par ses digues. En 1654, celles du Jutland se rompirent, et quinze mille habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au niveau du sol, blafarde et méchante?; l'énorme

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1. Malte-Brun, t. IV, 398. Danemark signifie champs bas. Sans compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de ressemblance avec l'anglais.

2. Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois iles saxonnes : 1, 118. 1. Henri Heine, Die nordsee. Voir dans Tacite, Annales, liv. II, l'impression des Romains. Truculentia cæli.

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mer jaunâtre arrive d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile, penchés, presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, comme devant une bête de proie ; les Frisons, dans leurs lois antiques, parlent déjà de la ligue qu'ils ont faite ensemble contre « le féroce Océan. » Mème pendant le calme, cette mer reste inclémente. « Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer, avec leurs seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse'. » « A plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires. » Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elle-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file de petites îles noyées ? témoigne de leurs ravages; les sables mouvants qu'elles apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée des fleuves". La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus,

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North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en 1634, Busen est une plaine unie, battue de tempétes, qu'il a fallu entourer d'une digue, – Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en 1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est restée d'elle qu'une portion. – Tur

2. Watten, Platen, Sande, Düneninseln,

3. C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve pour la première fois des profondeurs de vingt perches,

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sortes de bêtes de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi ', et plus tard Danois, qui, au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne. Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour

la

profondeur de sa mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies flottes et les grands navires, la verte Angleterre, ce mot ici vient d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en élé, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie toujours abreuvée, qui, dans les basfonds, sur les hauteurs, ondule, coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent , et la splendeur de la verdure devient éblouiss:inte et brutale. L'eau regorgeante dresse les tiges mollasses; elles loisonnent fragiles el emplies de séve, et cette séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est brouillé par une averse. « Il y a encore des commons, comme aux temps de la conquête, abandonnés”, sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste aspect, médiocre terre 3. Quel travail il a fallu pour l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les Romains de César ! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des jour

1. Palgrave, Saron commonwealth, t. I. 2. Notes d'un voyage en Angleterre. 3. Léonce de Lavergne, De l'agriculture anglaise. Le sol est beaucoup plus mauvais que celui de la France.

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nées entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir quand il contemple ses boues et son ciel terni ? »

II

De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches et des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes;

; un tempérament froid, tardif pour l'amour', le goût du foyer domestique, le penchant à l'ivrognerie brutale : ce sont là encore aujourd'hui les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles résistants, les volontés énergiques. Par toutes les racines corporelles l'homme partout plonge dans la nature, d'autant davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord : de toutes les chasses, la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient le soin de la terre et des troupeaux aux femmes et aux esclaves; naviguer, combattre et piller?, c'était là pour eux toute l'ouvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. «Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes. » « De tous les barbares ', ce sont les plus fermes de corps et de cour, les plus redoutés, » ajoutez les plus « cruellement féroces. »

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1. Tacite, De moribus germanorum passim. Diem, noctemque continuare putando, nulli probrum.- Sera juvenum Venus.— Totos dies juxta focium atque ignem agunt. - Dargaud, Voyage en Danemark. Six repas par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas à Hambourg et à Amsterdam.

2. Bede, V, 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, Histoire d'Angleterre. 3. Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.

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