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des procédés permettant à chaque époque une convenable modification de la situation léguée par les antécédents. Mais il faut faire dans les arts une distinction : il y en a évidemment de deux sortes, suivant qu'ils agissent sur les choses ou sur les hommes. Cette lumineuse vue d'ensemble est due à Dunoyer (1). L'ensemble des arts qui agissent sur les choses a reçu le nom d'industrie. Il n'y a pas de dénomination particulière pour désigner l'ensemble de ceux qui agissent sur les hommes. Il y a, du reste, une intime solidarité entre ces deux sortes d'arts que les philosophes, comme les économistes, ont véritablement trop méconnues; les premiers s'obstinent, depuis Aristote, à ne pas s'occuper de l'industrie, malgré toute son importance, et les seconds parlent des arts iudustriels, en oubliant toujours que l'homme en est à la fois l'agent et le but. Le Positivisme institue systémaquement ces deux sortes d'arts par la morale pratique. Celle-ci, en effet, détermine à la fois leur destination et les conditions de leur exercice par la combinaison du point de vue social et du point de vue moral. Au point de vue social, les arts sont institués comme ayant pour but d'atteindre la fin de la destinée humaine, en même temps qu'on donne la théorie des conditions collectives de leur exercice ; et, au point de vue moral, on donne la conception systématique des conditions individuelles d'exercice de ces deux sortes d’arts.

Sans doute, l'industrie reçoit sa systématisation générale, comme nous venons de le voir, de la morale pratique, puisque c'est elle qui assigne son but collectif et les conditions morales et individuelles nécessaires à son exercice. Il est singulier, en effet, que les économistes

(1) De la liberté du travail, ou simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec le plus de puissance, par Charles Dunoyer, membre de l'Institut. 3 vol. in-8°. Paris, chez Guillaumin, libraire; 1845. Voir spécialement le troisième volume.

ne se soient jamais préoccupés des conditions de santé, d'énergie, d'honnêteté et d'intelligence que nécessite l'exécution des diverses fonctions industrielles, pas plus que de l'influence de ces divers actes sur la santé, l'intelligence et la moralité de ceux qui y participent : produire et consommer a été toujours leur unique et aveugle préoccupation. On peut voir, à cet égard, au commencement du troisième volume du grand ouvrage de Dunoyer, ses critiques décisives à ce sujet. Mais si l'industrie doit être instituée en morale pratique, son mode d'exécution si varié, si difficile et si compliqué, doit donner lieu à une théorie tout à fait distincte qui est le couronnement même de la philosophie troisième. Nous avons vu, en effet, dans la première vue d'ensemble que j'ai donnée (voir Morale théorique : Théorie de la vie contemplative) de la constitution de l’Encyclopédie concrète que celle-ci se compose de la théorie des deux grands Êtres, la Terre et l'Humanité dont le concours permettra la théorie de l'industrie ou de la réaction systématique de l'homme sur sa planète. J'accomplirai, si les conditions ine le permettent, cette systématisation, en un cours spécial qui complétera mes deux cours successifs consacrés l'un à la théorie de la Terre et l'autre à celle de l'Humanité.

L'industrie doit donc recevoir une coordination spéciale qui ne convient point à l'ensemble des arts agissant sur l'homme. Pour ceux-ci, la coordination effectuée en morale pratique est suffisante, car, outre la conception générale que je vais en donner ici, l'évolution même de la morale pratique permettra une coordination de vues suffisante pour régler l'empirisme inévitable dans la pratique.

Du reste, la différence que nous indiquons ici entre l'industrie et les arts qui agissent sur l'homme, en ne donnant à ceux-ci d'autre coordination que celle de la

morale pratique, tient à une distinction profonde qui les sépare. L'industrie est, en effet, essentiellement analytique, et les arts qui agissent sur l'homme sont surtout synthétiques. Chaque art industriel, en effet, s'occupe de modifier une portion déterminée de la matière et l'exécution absorbe bientôt tous les efforts, l'institution systématique étant surtout une opération préliminaire qui influe sur le choix et le degré. Aussi, il n'est pas étonnant que les arts industriels aient attendu si longtemps une coordination systématique; il ne l'est d'ailleurs pas moins qu'ils n'aient jamais pu avoir la fonction d'instituer la société, qu'ils n'ont jamais pu diriger, et dans laquelle ils n'exercent encore qu'une action purement modificatrice. Les arts qui agissent sur l'homme sont, au contraire, nécessairement synthétiques. Cela apparaît nettement dans le premier de ces arts : la guerre. Son exercice ne peut jamais être individuel, et suppose toujours une puissante organisation collective. Aussi, toutes les sociétés se sont fondées par la guerre (et la théologie) et jamais par l'industrie. De là, le rôle primitif véritablement sacré de la guerre, que les économistes ont méconnu et qu'Auguste Comte a si bien compris. Aussi, le point de vue d'ensemble doit-il dominer, même dans l'exécution des arts qui agissent sur l'homme, et c'est là une raison de ne pas exposer leur théorie en dehors de la morale pratique.

Hiérarchie des arts gui agissent sur l'homme.

Nous allons nous occuper exclusivement, dans cette leçon, des arts qui agissent sur l'homme. Il est d'abord nécessaire d'en donner la hiérarchie, et pour cela de les décomposer d'abord en deux grandes classes : 1° ceux dont la sanction est essentiellement spirituelle, c'est-à-dire, au fond, volontaire. Ce sont là vraiment les

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arts qui agissent sur l'homme dans toute leur pureté; 20 ceux dont la sanction est finalement temporelle, c'està-dire matérielle et forcée. Mais le but de ces deux sortes d'arts est toujours le concours des hommes; et finalement, quoi qu'on en pense, le concours forcé a toujours nécessairement pour base, à un degré plus ou moins grand, le concours volontaire, surtout dans ceux qui dominent et dirigent et même dans ceux qui obéissent. C'est pour cela que la seconde catégorie doit reposer sur la première et être étudiée après elle. Voyons d'abord la première catégorie : elle contient deux sortes d'arts, car l'action sur l'homme peut agir, en effet, sur l'âme ou le cerveau, ou bien sur le corps. La philosophie, la science, la poésie, la musique, les divers arts plastiques, le culle, constituent les arts qui agissent sur l'âme. Les arts qui agissent sur le corps se coordonnent autour de l'hygiène, qui fait les corps souples, robustes et durables, et la médecine qui rétablit l'équilibre corporel lorsqu'il a été troublé. Les arts de la seconde catégorie se décomposent aussi en deux : 1° l'action est surtout collective. En ce cas, ils se coordonnent autour de deux grandes fonctions connexes : le gouvernement avec ses annexes administratives et financières et la diplomatie qui s'incorpore la guerre. 2° L'action temporelle sur l'homme peut être essentiellement individuelle, quoique opérée par une puissance collective; c'est là la seconde section des arts corporels qui agissent sur l'homme. Elle contient le droit civil et le droit criminel. Les uns et les autres reçoivent

leur systématisation de l'organisation d'une puissance · spirituelle essentiellement distincte du pouvoir temporel.

C'est cette conception capitale que je vais d'abord étudier, en montrant l'organisation et les fonctions du pouvoir spirituel, comme sa réaction systématique ; puis j'étudierai la systématisation du gouvernement et de la diplomatie, et je terminerai par une théorie générale du

droit criminel, du droit civil, de l'hygiène et de la médecine.

Il faut d'abord établir cette grande distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Elle est une des conceptions les plus capitales d'Auguste Comte, qui a élé jusqu'ici presque complètement méconnue, même par les positivistes, surtout en pratique.

Organisation du pouvoir spirituel.

Il y a une division naturelle entre la théorie et la pratique. L'une construit les projets et l'autre les réalise. Il est clair qu'au début de la société, ce sont là deux opérations successives d'un même esprit. Mais à mesure que l'évolution sociale se développe, la grande loi de la division du travail ou des fonctions se manifeste et des organes distincts se produisent. Dans ce premier âge de la division des fonctions, les théoriciens sont subordonnés aux praticiens, mais bientôt un nouveau progrès s'accomplit : les premiers deviennent indé. pendants des seconds, et à la subordination primitive succède une harmonie plus ou moins volontaire. Quant aux praticiens proprement dits, ils agissent sur les hommes, s'ils gouvernent, ou sur les choses s'ils sont des industriels. On voit, d'après cela, que la conception de Dunoyer avait besoin d'être systématisée, d'après la théorie d’Auguste Comte sur la division entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel ; mais la théorie d'Auguste Comte elle-même reçoit une véritable lumière des vues de Dunoyer. J'en ai opéré ici la réelle combinaison en présentant une première grande division entre les théoriciens et les praticiens et en décomposant ensuite ceux-ci en praticiens qui agissent sur les choses et prati-, ciens qui agissent sur les hommes.

La distinction entre les théoriciens et les praticiens a

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