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leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la reconnoissance.

Personne à la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer; parceque, jugeant des autres par soimême, on espère que nul n'entamera, et qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer: c'est une manière douce et polie de refuser son crédit, ses offices, et sa médiation à qui en a besoin.

Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur ou par une confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul, et dénué de grands établissements.

Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place: j'en vois un autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur : celui-ci est embrassé et caressé, même des grands; mais il est riche: celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt; mais il est savant et éloquent : j'en découvre un que personne n'oublic de saluer; mais il est méchant : je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage, et qui soit recherché.

Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement de louanges en sa fa

veur qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a au-dessus des yeux; on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes sur ce personnage,

l'envie, la jalousie, parlent comme l'adulation : tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de louer souvent celui qu'ils ne connoissent point. L'homme d'esprit, de mérite, ou de valeur, devient en un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l'on fait de lui, qu'il paroit difforme près de ses portraits: il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse et la complaisance viennent de le porter; il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste ou on l'avoit mis, tout le monde

passe

facilement à un autre avis: en est-il entièrement déchu, les machines qui l'avoient guindé si baut par l'applaudissement et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris; je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s'étoient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien.

Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et dé

licat, qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y

conserve.

L'on voit des hommes tomber d’une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avoient fait monter.

Il y a dans les cours deux manières de ce que l'on appelle congédier son monde ou se défaire des gens: se fâcher contre eux, ou faire si bien qu'ils se fâchent contre vous, et s'en dégoûtent.

L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin qu'il en dise de nous.

Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances, qu'il est embarrassant de ne les point fairc.

Il y a des gens à qui ne connoître point le nom et le visage d'un homme est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet homme : ce n'est ni Rousseau, ni un Fabri', ni La Couture?; ils ne pourroient le méconnoître.

Brulé il y a vingt ans. (La Bruyere.) Dans la première édition, La Bruyère avoit mis : Puni pour des saletés.

2 La Couturc, tailleur d'habits de madame la daupbine: il étoit devenu fou; et, sur ce pied, il demenroit à la cour, où il faisoit des contes fort extravagants. Il alloit souvent à la toilette de madame la dauphine.

L'on me dit tant de mal de cet homme, et jy en vois si peu, que je commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun qui éteigne celui des autres.

Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes perdu.

On n'est point effronté par choix, mais par complexion : c'est un vice de l'être, mais naturel. Celui qui n'est pas né tel est modeste, et ne passe pas aisément de cette extrémité à l'autre : c'est une leçon assez inutile que de lui dire, Soyez effronte, et vous réussirez: une mauvaise imitation ne lui profiteroit pas, et le feroit échouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naive impudence pour réussir.

On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on est refusé, on demande et on obtient, mais, dit-on, sans l'avoir demandé, et dans le temps que l'on n'y pensoit pas, et que l'on songeoit même à tout autre chose: vieux style, menterie innocente, et qui ne trompe personne.

On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi selon ses souhaits: les uns doivent entamer, les autres

l'on pé

appuyer: l'amorce est déja conduite, et la mine prête à jouer: alors on s'éloigne de la cour. Qui oseroit soupçonner d'Arlemon qu'il ait pensé à se mettre dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées, et dont le courtisan s'est servi tant de fois que, si je voulois donner le change à tout le public, et lui dérober mon ambition, je me trouverois sous l'oeil et sous la main du prince pour recevoir de lui la grace que j'aurois recherchée avec le plus d'emportement.

Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur fortune, ni

que nétre qu'ils pensent à une telle dignité, parceque, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, à être refusés; et, s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à-la-fois de leur dignité et de leur modestie.

Quelle plus grande bonte y a-t-il d'être refusé d'un poste que

l'on mérite, ou d'y être placé sans le mériter?

Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour, il est encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé.

Il coûte moins à faire dire de soi, Pourquoi a-t-il

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