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IAN

17 AUG 1972

P

DISCOURS

PRONONCÉ A LA SÉANCE PUBLIQUE

Pan M. MOULLART, DIRECTEUR.

(Séance du 4 août 1872).

MESSIEURS,

Parmi les problèmes qui font le tourment de notre temps, il en est un dont la solution sollicite impérieusement nos recherches : je veux parler de la division des esprits.

Que cette division existe, il n'est presque pas besoin de le montrer. Elle éclate à tous les yeux, nous en sommes les témoins en même temps que les acteurs ; quelle que soit la bonne volonté que nous mettions à nous entendre, nous ne nous entendons pas et on a pu proclamer du haut de la tribune nationale la division des esprits comme le mal contemporain : elle nous tuera, si nous ne savons trouver le remède.

Est-il téméraire d'aborder une question dont l'examen s'impose ainsi à notre patriotisme ? Et si elle est l'objet possible d'une étude utile, les conve

nances qui nous défendent, bien plus que notre règlement, de traiter les sujets politiques, où il est précisément si difficile aux hommes de trouver un terrain commun, ne commandent-elles pas

d'éviter de pareilles recherches ?

Je n'aurais ni compris vos travaux, ni saisi votre mission, si j'avais pu hésiter un instant. Sans doute, il est permis de regarder les luttes politiques comme une conséquence de l'état des esprits, mais on peut laisser de coté ces luttes, ne pas se mêler aux combattants, ne prendre parti pour aucun de ceux qui se disputent le gouvernement de nos affaires et s'en tenir à la seule division intellectuelle pour l'étudier avec soin.

Si vos traditions m'ont appris que vous ne vous bornez pas à des études de nature morte, elles m'ont révélé aussi que vous demandiez à celui qui abordait l'analyse des réalités vivantes du calme, de la mesure, une souveraine impartialité. Je m'efforcerai de remplir ces conditions nécessaires.

Le sujet trop vaste, qui s'est imposé à mes préoccupations bien plus que je ne l'ai choisi, doit être limité. Il nous suffira de rechercher l'une des causes les plus importantes, mais non la seule, de la division des esprits ; elle est, selon moi, dans une mau vaise distribution des connaissances humaines : nous avons pour apprendre une fausse mélhode qui engendre une sorte de défaut d'équilibre dans l'âme; L'homme formé par l'instruction moderne est imcomplet, il est livré à la société avec une intelligence

scindée et par conséquent diminuée ; on voit trop souvent sortir des sources diverses où se donne l'enseignement un être difforme, dont certaines facultés sont trop développées, tandis que d'autres sont atrophiées. L'intégralité de l'étre est absorbée par la spécialité : on est un savant, un légiste, un lettré..., on n'est plus un homme.

Le premier fait qui permet de constater ce résultat frappe les moins attentifs : le mouvement qui nous emporte est en effet presque entièrement scientifique, et, parmi les seiences même, un courant plus fort nous fait prendre des directions plus étroites.

Chacun sait qu'on peut diviser au moins en deux groupes l'ensemble des connaissances humaines : dans l'un figurent les sciences qui ont pour objet les abstractions mathématiques et les phénomènes physiques, l'arithmétique, la géométrie, la mécanique, la physique, la chimie..., etc, ; dans l'autre se trouvent les sciences morales et politiques

Eh bien ! la majorité, l'immense majorité court aux sciences mathématiques et naturelles et reste étrangère à tout ce qui ne se compte pas, à tout ce qui ne se mesure pas, à tout ce qui ne se pèse pas. Le langage révèle les habitudes d'esprit qui montrent la force du mouvement : on réserve le nom de science aux groupe des connaissances mathématiques et naturelles, et il est de mode chez beaucoup de ceux qui les cultivent de refuser ce nom à l'ensemble des connnaissances de l'ordre moral. Si nous recher

chons les causes d'une pareille habitude, nous constatons trop souvent chez ceux qu'elle domine la croyance qu'il n'y a, en effet, dans l'ordre moral, ni principes, ni directions de la volonté humaine indépendantes de nos instincts et de nos passions, ni enfin. de lois constantes et immuables, auxquelles l'homme est soumis partout et toujours.

Je causais un jour avec un homme compétent dans les sciences mathématiques qu'il avait apprises, dans les sciences naturelles qu'il cultivait presqu'exclusivement : la conversation tomba sur la société et ses directions. Marié et père de famille, mon interlocuteur me disait sérieusement qu'un jour il n'y aurait plus de mariage et que la société se chargerait des enfants. Vous croyez donc, lui répondis-je, qu'on peut faire dans le monde moral ce qu'on veut, et qu'on peut l'ordonner au gré de son imagination ? Vous

croyez donc qu'il n'y a pas de lois morales ? Non, me dit-il, il n'y a pas de lois, vos sciences morales n'ont rien de certain ; à vrai dire ce ne sont pas même des sciences, car un ensemble de connaissances ne mérite ce nom que si elles sont enchainées, coordonnées, démontrées, quand elles ne sont pas évidentes par elles-mêmes.

C'était-là une conviction arrêtée. Ceux qui la partagent, perdus qu'ils sont dans leurs pensées, comme dans un désert, ont un dédain plus ou moins déguisé pour l'étude des sciences morales. Ils se garderaient bien d'en faire un examen quelconque, tant a direction habituelle de leurs idées les en écarte :

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