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plus, parce qu'il demande moins; que son sage est un homme, et celui de Séneque une chimere; et dans toutes ces différences, vous pourrez encore observer le rapport naturel des hommes et des choses , qui rend compte de tout. Le stoïcisme et Séneque se convenaient : c'est le même esprit, c'est de part et d'autre une exagération, un effort, un excès. On peut dire à l'un: Qui veut trop n'obtient rien; à l'autre : Qui prouve trop ne prouve rien. La roideur, la jactance et la morgue sont dans les phrases de Séneque, comme dans les dogmes de Zénon : le commentaire est comme le texte. Ce n'est pas là que les hommes se prennent : on 'exalte ainsi les têtes, mais on choque la raison et l'on manque le coeur. Prenons cependant quelques morceaux où il y a de l'élévation sans sécheresse, et de la grandeur sans trop d'emphase.

« Oui, Lucilius, un esprit saint réside dans nos » ames; il observe nos vices, il surveille nos » vertus, il nous traite comme nous le traitons. » Point d'homme de bien qui n'ait au dedans de » lui un dieu : sans son assistance , quel mortel s'é» leverait au dessus de la fortune? De lui nous » viennent les résolutions grandes et fortes. Dans » le sein de tout homme vertueux, j'ignore quel » dieu , mais il habite un dieu. S'il s'offre à vos » regards une forêt peuplée d'arbres antiques dont » les cimes montent jusqu'aux cieux, et dont les » rameaux pressés vous cachent l'aspect du ciel, » cette hauteur demesurée, ce silence profond, » ces masses d'ombres au loin prolongées et con»tinues (1), tant de signes ne vous annoncent-ils » pas la présence d'un dieu? Sur un antre formé

(1) Il y a dans Lagrange, qui de loin forment continuité, ce qui est trop iuélégant pour le ton de ce mor

ceau.

» dans le roc, s'il s'élève une haute montagne, » celte immense cavité creusée par la Nature et » non pas de la main des hommes, ne frappera» t-elle

pas votre ame d'une terreur religieuse ? » On révere les sources des grandes rivieres : l'é» ruption soudaine d'un fleuve souterrain fait dres» ser des autels; les fontaines des eaux thermales » ont un culte, l'opacité et la profondeur de cer» tains lacs les ont rendus sacrés : et si vous ren» contrez un homme intrépide dans le péril, inac» cessible aux vains desirs, heureux dans l'adver» sité, tranquille au sein des orages, votre ame ne » serait pas (1) pénétrée d'admiration! Vous ne » direz pas qu'il se trouve en lui quelque chose » de trop grand , de trop élevé

pour

ressembler » à ce corps chétif qui lui sert d'enveloppe ! Ici » le souffle divin se manifeste : cette anie supé» rieure et si bien réglée, qui dédaigne les biens » périssables comme au dessous d'elle, qui se rit » de nos desirs et de nos craintes, sans doute est » mue par une impulsion divine : sans l'appui » d'un dieu, ce bel édifice ne pourrait se soutenir. » De même que les rayons du soleil touchent à » la terre et tiennent au globe lumineux d'où ils » émanent, ainsi l'ame sacrée du grand-homme, » envoyée d'en haut pour nous montrer la Divi» nité de plus près , séjourne avec unus,

mais sans » abandonner le lieu de son orignie; elle у

reste

(1) Dans Lagrange, ne serait-elle pas? ce qui change le sens et l’aliere beaucoup. Le traducteur nie s'est pas aperçu que dans les phrases précédentes, sur les merveilles de la Nature, l'interrogation équivaut à l'affirmation, mais non pas ici, parce que l'auteur passe d'une vérité reconnue à une autre vérité qu'il veut persuader, comme la conséquence de l'autre : si Lucilius en était convaincu comme lui, l'auteur n'aurait rien à démontrer. Il y a bien d'autres fautes dans cet ouvrage ; mais l'auleur est mort sans y avoir mis la derniere main,

» attachée, elle le regarde, elle y aspire, et ne » vient un moment sur la Terre que comme un » être supérieur; et en quoi ? En ce qu'elle ne » brille que de son propre éclat. Quelle folie de » louer dans l'homme ce qui lui est étranger, » d'admirer en lui ce qui peut dans un moment » passer à un autre. Un coursier ne vaut pas mieux » pour avoir un frein d'or. Le lion aux crins » tressés, dompté par un maître, au point de souf» frir (1) les caresses et la parure, et le lion que » la servitude n'a point énervé, ne se présente pas >> du même air sur l'arène. Le dernier, bouillant, » impétueux, comme le veut sa nature, majes» tueusement hérissé, fier et beau de la terreur » qu'il inspire, ressemble-t-il à ce quadrupede » amolli et languissant sous les lames et les seuil» les d'or?On ne doit se glorifier que de ses biens : » quand les sarmens d'une vigne sont chargés » de grappes, quand ses appuis même succom» bent sous le faix, on l'admire , on la préfere à » une vigne dont les feuilles et les fruits seraient :» d'or. Pourquoi ? C'est que le premier mérite » d'une vigne est la fertilité. Louez donc aussi dans - » l'homme ce qui lui appartient : il a de beaux » esclaves, de riches palais, des moissons abon» dantes , un ample revenu: tout cela n'est pas en » lui, mais autour de lui. Réservez vos éloges pour » les biens qu'on ne peut ni ravir ni donner, et » qui sont propres à l'homme, c'est-à-dire, son » me, et dans cette ame la sagesse. »

Je me suis permis quelques changemens dans

(1) Lagrange dit au point d'endurer, ce qui est un terme impropre : on n'endure que ce qui fait de la peine, et il ne s'agit ici que de ce qu'on permet. Souffrir est reçu pour tous les deux. Le lion apprivoisé souffre les caresses et n'en souffre rien; au contraire, il les reçoit avec joie, tout comme le chien.

la traduction, que l'auteur n'eut pas le tems de revoir; mais l'intention n'en saurait être suspecte. C'est par le même motif que j'ai supprimé denx ou trois lignes de l'original, pour ne rien gâter au morceau ni au plaisir qu'il pourrait vous faire. Séneque dit de son sage , qu'il voit les hommes sous ses pieds , et les dieux sur sa ligne. La premiere moitié de cette phrase est arrogante , et l'autre ridiculement fastueuse. Ailleurs : il ne quitte pas le ciel pour en descendre. Cette phrase, louche et amphibologique , est une faute du traducteur ; il fallait dire : Le sage n'a pas quitté le ciel pour » en être descendu ; » ce qui s'explique très-bien par cette comparaison tirée des rayons du soleil, et qui me parait sublime. Le paragraphe entier est plein de mouvement et d'éclat. Je n'examine point si cela est d'une conversation ou d'une lettre : je ne prends point l'auteur au mot : je regarde la chose; elle est entiérement oratoire : mais si l'ouvrage était seulement intitulé Lettres philosophiques, il n'y aurait rien à objecter, car celles-là comportent tous les tons. C'est ce que sont les lettres de Séneque , quoiqu'elles n'en aient

pas

le titre; et qu'importe ? Ce n'est donc pas sur cette convenance réelle ou prétendue que j'appuierai aucune critique : je prends ici pour bon tout ce qui l'est en soi. L'on ne trouverait peut-être pas dans Séneque trois morceaux qui vaillent celui-là; et quoiqu'il soit de la vieillesse de l'auteur, et qu'il y ait de l'imagination, n'avez-vous pas senti qu'il y avait là du faux et du luxe de jeunesse ? Les grands spectacles de la Nature attestent un dieu ; mais le culte rendu aux lacs et aux fontaines est une superstition, et il ne faut pas partir d'une erreur pour arriver à une vérité. Cela pourrait se passer tout au plus à un poëte qui , avec de beaux vers, a toujours raison, jamais à un philosophe. Quatre comparaisons si près l'une de l'autre ; c'est

:

du trop, et il manque trois ou quatre lignes qai étaient nécessaires pour en marquer les rapports, car en soi-même le lion sauvage ou apprivoisé n'est pas trop l'emblême d'un sage. Cependant le fond de l'idée est juste ; ce qui ne dispensait pas de l'expliquer. La derniere comparaison , celle de la vigne, a le même défaut. Il eût fallu énoncer d'abord et positivement le principe, qu'une chose n'est belle que de la beauté qui lui est propre; qu'une vigne chargée de grappes est belle de sa fertilité, et qu'une vigne, à fruits et à feuilles d'or n'est

pas une belle vigne, mais un beau morceau de ciselure. Cette précision et cette justesse dans l'ordre des idées est indispensable, surtout en matiere philosophique ; et l'auteur aurait prévenu , l'objection qui se présente d'elle-même, quand il dit trop tôt et trop crûment de la vigne fertile On la préfere à une vigne d'or : non pas s'il vous plaît; car avec la vigne d'or j'aurais

de l'autre et du meilleur terrain. Voilà bien des fautes, et pourtant je vous ai montré Séneque dans ce qu'il a de plus beau. Je suis persuadé que quand Lucilius lui observait que ses Lettres n'étaient pas assez soignées, il voulait

pas

dire qu'il écrivit mal en latin, ce qu'on a supposé très-mal-a-propos, et ce qui n'est pas présumable d'un écrivain des plus renommés de son tems, mais qu'il ne donnait pas assez de soin à ce qui en demande toujours, même dans des lettres, dès qu'elles roulent sur des matieres de cette importance ; qu'il négligeait trop la liaison, la clarté, la précision des idées et des expressions. L'ami de Séneque aura poliment renfermé cette censure dans une phrase générale; mais les lecteurs anciens et modernes en ont.eu l'intelligence et la preuve, et ne s'y sont pas trompés, ou n'ont pas feint de s'y tromper, comme ceux qui se sont faits les patrons de Séneque.

mille arpens

ne

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