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et au talent de Séneque, avec les reproches et les censures qu'il lui adresse, et qui en sont la contradiction la plus formelle. L'examen que je ferai tout-à-l'heure de ce livre de Diderot, soit en réfutant ses erreurs et ses sophismes, soit en évaluant ses aveux, sera la confirmation la plus forte de l'opinion, que déjà plus d'une fois, dans le cours de nos séances, j'ai eu occasion d'énoncer, quoiqu'en passant, sur les écrits de Séneque, qu'à présent il convient de rassembler sous vos yeux dans un aperçu général et raisonné.

Le premier qui se présente, en suivant le même ordre que son traducteur Lagrange, ce sont ses Lettres à Lucilius : elles sont au nombre de cent vingt-quatre, et roulent toutes sur des points de morale, tantôt différens, tantôt les mêmes. Si l'on voulait les juger comme l'auteur prétend les avoir écrites, c'est-à-dire, comme une correspondance familiere avec un ami et un disciple (car Lucilius paraît avoir été l'un et l'autre), la premiere critique qu'on pourrait en faire, c'est qu'elles ne sont rien moins que ce que l'auteur voulait qu'elles fussent. «Vous vous plaignez (1), écrit-il à Lucilius, » que mes lettres ne sont pas assez soignées ; mais » soigne-t-on sa conversation, à moins qu'on ne « veuille parler d'une maniere affectée ? Je veux

(1) Je me sers, dans tout cet article, de la traduction de Lagrange, non qu'elle soit la meilleure possible, il s'en faut de beaucoup, mais elle est généralement assez bonne; et comme je ne peux montrer ici Sćneque que traduit, j'ai cru devoir déroger cette fois à l'habitude où je suis de traduire moi-même, de peur qu'on ne m'accusât de gâter Séneque pour le blâmer. Pour obvier à ce reproche, qu'il fallait prévoir comme tout autre , dès que l'on avait affaire à l'esprit de parti, je n'ai pu me servir d'un meilleur moyen que de suivre partout la version approuvée, revue et augmentée par les prôneurs de Séneque,

» que mes lettres ressemblent à une conversation » que nous aurions ensemble, assis ou en mar» chant. Je veux qu'elles soient simples et faciles, » qu'elles ne sentent en rien la recherche ni le » travail. » Certes, les Lettres à Lucilius ne tiennent pas plus de la conversation que du style épis, tolaire : ce sont, à peu de chose près, de petits sermons de morale ou de petits traités de stoïcisme, ou de petites dissertations sur des matieres de philosophie et d'érudition : souvent même rien n'indique que ce soient des lettres, hors le titre du recueil. Le ton est habituellement celui d'un philosophe en chaire ou sur les bancs, et le style celui d'un rhéteur qui tombe souvent dans la déclamation, et la déclamation va quelquefois jusqu'à la puérilité (1).

L'éditeur de l'ouvrage posthume de Lagrange, homme instruit, mais récusable dans une cause où il était partię, et où il se déclarait adorateur de Séneque et disciple de Diderot, a voulu tirer avantage de ce reproche de Lucilius, qui semble opposé à celui qu'on a toujours fait à Séneque, puisqu'ici l'on ne paraît taxer que de négligence

(1) Telle est la maniere dont on peut classer les diverses compositions : l'écrivain éloquent qui a toujours le style du sujet , le rhéteur qui veut tout agrandir et tout orner, le déclamateur qui s'échauffe à froid. La premiere classe est celle des grands génies et des modeles, comme parmi nous les Bossuet, les Montesquieu, etc.; la seconde, celle des hommes qui ont eu plus de talent que de jugement et de goût, comme Thomas, comme Raynal, Diderot, et bien d'autres après eux ; la derniere et la plus nombreuse, celle des écrivains ou mauvais ou très-médiocres en prose ou en vers, qui sopt le plus souvent boursouMés et vides, emphatiques et faux. Ce dernier caractere est généralement celui de la plupart des productions modernes depuis le milieu de ce siecle , d'où l'on peut dater la dépravation des esprits et du goåt, qui depuis a toujours été et va toujours en croissant.

celui que l'on a toujours accusé d'affectation. Mais l'éditeur s'est mis, ce me semble, à côté de la question en se mettant à la suite de Diderot. Il a l'air de croire ainsi que lui, que les critiques si souvent renouvelées contre le style et le goût de Séneque tombent-sur sa latinité. J'aime à croire qu'il n'y a ici qu'une méprise : l'esprit de parti peut se méprendre de bonne foi. Mais pourtant dans tout ce que Diderot cite de ceux qu'il appelle les détracteurs de Séneque, et que je ne connais que par les citations, il n'y a qu'une ligne sur la latinité, parmi une foule d'autres censures. Cette ligne porte que c'est un auteur de la basse latinité, et ces mots sont en guillemets : d'où l'on doit supposer qu'ils sont transcrits. Cependant comme Diderot réfute tout le monde à la fois, la plupart dti tems sans aucune désignation, mettant tout pêle-mêle, et ne se piquant ni de méthode ni d'exactitude, j'avoue que j'ai peine à croire que quelqu'un ait pu se servir d'une expression si impropre, et confondre le dernier âge (1) des lettres romaines, qui était celui de Séneque, avec cette époque trèspostérieure, qu'on nomma le moyen-âge, qui fut véritablement celui de la basse latinité. Quoi qu'il en soit, Diderot et son éditeur profitent adroitement de ce mot réel ou supposé, pour attribuer cette bévue à tous les censeurs de Séneque, qui dans le fait n'ont jamais dit autre chose, si ce n'est que la latinité de son tems n'était déjà plus aussi généralement pure que celle du siecle d'Auguste ; ce qui est reconnu de tous les philologues et de tous les bons critiques, et ce qui ne fait rien du tout à la question. On ne manque pas de nous répéter ici très - gratuitement tout ce qui a été

(1) Voyez ci-dessus, dans le dernier Appendice, ce . qu'on a dit des différens âges des lettres romaines.

avancé de nos jours sur l'impuissance absolue où nous étions d'avoir un avis sur la diction des auteurs latins; et je ne crois pas devoir répéter ce que vous avez entendu dans nos premieres séances (1) sur la valeur de cette assertion. J'ai fait voir alors combien elle devait être restreinte, et combien l'étendue qu'on voulait y donner était ou de mauvais sens, ou de mauvaise foi. Mais ce n'est point de latinité qu'il s'agit : c'était à Quintilien de juger en grammairien celle de Séneque, et il n'en parle pas ; mais dans tous les tems nous pouvons juger son style, c'est-à-dire, le tour qu'il donne à ses pensées, à ses phrases, et le choix des figures qu'il emploie. Tout homme instruit peut y remarquer, même aujourd'hui, ce qu'il y a de forcé, d'outré, de faux, d'obscur, d'entortillé, d'affecté : tout cela est vicieux partout et en tout tems, et se rencontre dans Séneque à peu près à toutes les pages, plus ou moins. Je ne me souviens pas d'avoir vu en ma vie aucun homme de lettres qui en doutât. Diderot et son éditeur objectent qu'on n'a jamais rien cité à l'appui de cette opinion : c'est apparemment parce qu'elle n'avait guere été contestée. Mais comme ceci est proprement de notre ressort, je leur ferai le plaisir de citer, et s'il le faut, jusqu'à satiété, c'est-à-dire, jusqu'au terme où l'ennui seul suffit pour tenir lieu de conviction.

Mais avant tout il faut rendre justice à ce qu'il y a de bon dans Séneque, soit comme moraliste, soit comme écrivain. Je n'ai pas besoin d'assurer que cet auteur m'est aussi indifférent que tous les anciens dont j'ai parlé. Vous verrez vers la fin

6) Voyez tome I, chapitre III, de la Langue fran. çaise , comparée aux Langues anciennesa

de cet article, pourquoi les panegyristes que je combats, ne peuvent pas professer la même impartialité, et comment la cause de Séneque n'a été que le prétexte et l'occasion d'une querelle très-personnelle, une affaire de parti pour eux, qui ne saurait en être une pour moi.

S'il n'y a guere de pages qui n'offrent dans Séneque des défauts plus ou moins choquans, il n'y en a guere non plus qui n'offrent quelque chose d'ingénieux, soit par pensée, soit par la tourpure. La morale de l'auteur est souvent noble et élevée, comme l'était celle des Stoïciens : elle tend à inspirer le mépris de la vie et de la mort, à mettre l'homme au dessus des choses sensibles et passageres, et la vertu au dessus de tout. C'est ce que vous avez déjà vu dans Socrate, dans Platon, dans Plutarque, dans Cicéron, avec des coulears et des nuances différentes. La prédication de Séneque (car c'en est une, et il a l'air de prêcher quand les autres raisonnent) a une espece de force qui n'est point dans les autres : je dis une espece de force, car si la meilleure et la véritable est celle qui est la plus efficace et qui produit le plus d'effet sur l'ame, la force de Séneque n'est sûre

celle-là : : sa chaleur est de la tête, et monte à la tête sans affecter le cour. Il est proprement le rhéteur du Portique; mais j'ose croire, et avec bien d'autres, que parmi les Anciens l'orateur de la morale, c'est Cicéron, c'est l'auteur des Tusculanes, du Traité des Devoirs et de celui de la Nature des Dieux. Vous verrez dans les deux moralistes latins, quand je les rapprocherai tout-à-l'heure dans quelques morceaux,

le même fonds de principes et d'objets, mais une grande disparité dans le choix des moyens et dans la maniere de les présenter. Vous verrez que

l'Académicien doit avoir plus d'effet réel que

le Stoicien, parce qu'il a plus de mesure; qu'il doit obtenir

ment pas

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